Entre Justin Trudeau et François Legault, des visions totalement opposées

Illustration: Sébastien Thibault

Justin Trudeau n’a pas été très loquace mardi lorsqu’on lui a demandé ce qu’il pensait des paroles et actions posées par le président Trump depuis la mort de George Floyd : un silence de 21 secondes dont le sens profond reste indéfini. N’empêche que le premier ministre canadien en a aussi dit beaucoup durant ce même point de presse.

La longue pause qu’il a observée l’a mené à dire ensuite que si « tous les Canadiens sont en train de regarder avec inquiétude et même horreur ce qui se passe aux États-Unis, nous nous devons de savoir que la discrimination systémique, le racisme anti-noir, l’intolérance existent aussi au Canada ».

Pour lui, la discrimination systémique « veut dire que nos systèmes, nos institutions, les mesures, tout ce qu’on a en place ne traitent pas de la même façon les Canadiens d’origines diverses que d’autres ».

Justin Trudeau estime qu’il faut « comprendre ça, vraiment comprendre ça, et ne pas juste voir le contraste avec les États-Unis [pour se] dire qu’on est beaucoup mieux ici ». Au contraire : l’explosion de colère au sud de la frontière doit être une occasion de « regarder nos systèmes ».

Son point de presse s’est terminé ce jour-là à 11 h 30. Or, François Legault a pris la parole au même moment pour dire… en grande partie le contraire.

D’abord, le premier ministre québécois ne veut pas « qu’on se compare avec les États-Unis. On n’a pas vécu l’esclavage puis l’histoire des États-Unis. Je ne sens pas, à l’égard des minorités visibles, qu’il y a une situation semblable ici que ce qu’on voit aux États-Unis ».

Ensuite, il rejette l’idée que le Québec — dans ses institutions, ses fonctionnements — puisse faire preuve de racisme systémique. « Moi, je répète ce que j’ai dit depuis longtemps, on a, malheureusement, au Québec, des gens qui sont racistes dans toutes les parties de notre société, puis il faut lutter contre le racisme », a-t-il dit.

« Mais la grande majorité des Québécois ne sont pas racistes. C’est dans ce sens-là que je dis : il n’y a pas un système en place qui fait qu’on s’organise pour discriminer. »

Cette lecture ramène ainsi les manifestations de racisme à des actions isolées et individuelles. Le Parti québécois défend essentiellement la même approche.

« Est-ce qu’il y a du racisme au Québec ? Oui, disait le même jour le chef intérimaire, Pascal Bérubé. Est-ce qu’il y a des actes racistes au Québec ? Oui. Est-ce qu’ils méritent d’être combattus, dénoncés, jugés, condamnés ? Oui. Est-ce qu’il y a du racisme systémique au Québec ? Je n’y crois pas. Alors, la société québécoise n’est pas raciste. »

Des voix ont aussi soutenu cette semaine que ce sont plutôt les Québécois francophones qui sont victimes d’une forme de racisme systémique au pays. D’autres, comme le chroniqueur et sociologue Mathieu Bock-Côté (Journal de Montréal), estiment que ce « concept flou n’a pas grande valeur scientifique », et que sa « principale fonction est d’associer au racisme toute forme de résistance au multiculturalisme ».

 

En données et en cartes

Le poids d’une couleur de peau

Peur ?

Manon Massé, cheffe parlementaire de Québec solidaire, est restée perplexe. « Je ne sais pas de quoi les gens ont peur, de reconnaître qu’il y a du racisme systémique au Québec ? s’est-elle demandé. Quand on dit “systémique”, ça ne veut pas dire “systématique”. C’est super important de bien nuancer ces deux choses-là. »

« Le racisme systémique, c’est justement le fait d’un système, dit le sociologue Victor Armony (Université du Québec à Montréal). Ce sont des façons d’organiser la société, les normes, les pratiques, les structures […], qui créent un environnement social dans lequel certains groupes sont désavantagés. Ça ne veut pas dire que chaque Noir ou chaque Arabe va toujours et tout le temps subir des gestes discriminatoires… »

Cela ne veut pas dire non plus que les gestes discriminatoires ou racistes sont posés consciemment, dit-il. « Personne ne veut faire du mal à quiconque. »

Le co-porte-parole solidaire, Gabriel Nadeau-Dubois, pense que « ce qu’il faut essayer de comprendre puis d’expliquer, c’est qu’au Québec, si tu es membre d’une minorité visible, c’est plus difficile de se trouver une job, c’est plus difficile de se trouver un logement, mais c’est plus facile d’être arrêté par la police. C’est ça que ça veut dire, le racisme systémique. C’est aussi simple que ça ».

Des rapports

Les constats du député Nadeau-Dubois sont aussi statistiques. L’automne dernier, le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) s’est fait remettre un rapport — codirigé par M. Armony — qui concluait que les personnes d’origine arabe, les Autochtones et les Noirs courent respectivement deux fois, quatre fois et cinq fois plus de risques d’être interpellés par la police que les Blancs.

Le directeur du SPVM, Sylvain Caron, avait lui-même reconnu qu’il y avait là preuve de « discrimination systémique ». Vendredi, dans la foulée de la commotion causée par la mort de George Floyd, il a annoncé que le SPVM présentera le 8 juillet sa nouvelle politique d’interpellation pour contrer le profilage.

Toujours l’automne dernier, la commission Viens — qui enquêtait sur les relations entre les Autochtones et les services publics québécois, particulièrement les services policiers — affirmait dans son rapport final que les Autochtones du Québec subissent diverses formes de discrimination systémique.

La Ville de Montréal mène par ailleurs présentement une « consultation sur le racisme et la discrimination systémiques »… exactement comme le gouvernement Couillard avait tenté de faire en 2017, avant de finalement opter pour un « Forum sur la valorisation de la diversité et de la lutte contre la discrimination ».

Illustration: Sébastien Thibault

Les barrières invisibles

Le sociologue Victor Armony se dit bien « d’accord avec François Legault : les Québécois ne sont pas racistes. » Mais il est tout aussi clair pour lui qu’il y a du racisme systémique au Québec — et qu’il faut commencer par le reconnaître pour espérer améliorer la situation.

« Je dis souvent à mes étudiants que c’est un peu la même chose avec les écarts salariaux entre hommes et femmes. Ces écarts existent encore non pas parce que des hommes misogynes veulent victimiser les femmes. Mais on est dans une société qui valorise davantage les métiers des hommes. C’est le système qui fait la discrimination. Mais elle existe. »

Il compare ainsi « les barrières invisibles » qui se dressent devant les minorités visibles à ce « plafond de verre qui bloque la promotion des femmes ».

M. Armony illustre : « Les Autochtones sont surreprésentés en prison. Est-ce que ça veut dire qu’ils sont « plus criminels » que d’autres ? Non, c’est plutôt qu’ils font face à une accumulation de désavantages, et souvent depuis la naissance. Même chose pour les jeunes Noirs, qui sont plus souvent surveillés et interpellés par la police… Ça crée un lien de méfiance, qui peut faire en sorte qu’une intervention va amener de l’agressivité qui fait réagir le policier… C’est un cercle vicieux, qu’il faut casser. »

La nouvelle cheffe du Parti libéral du Québec, Dominique Anglade — qui est la première personne de couleur à occuper un tel poste au Québec —, soutenait cette semaine à l’Assemblée nationale que « nous vivons dans une société où il existe encore des inégalités de fait entre plusieurs catégories d’individus ».

Pour elle, « reconnaître leur existence est un jalon fondamental à poser en vue de la création d’un espace de discussion et d’éducation propice à la création d’un lien de confiance et d’unité ».

Dans cette même séance où l’on débattait d’une motion dénonçant le racisme, François Legault a reconnu « qu’au-delà des paroles, on doit agir » : par les valeurs transmises à l’école, a-t-il dit, par les embauches de minorités visibles dans la fonction publique, par la lutte contre le profilage racial.

Ainsi n’y a-t-il pas selon lui de racisme systémique au Québec… mais plusieurs éléments du « système » doivent être améliorés pour mieux combattre le racisme. Mais peu importe la terminologie, le gouvernement s’est engagé, en adoptant la motion discutée, à « présenter, dans les meilleurs délais, un plan de lutte contre le racisme et la discrimination ».

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