Des histoires du quotidien

<em>Le Devoir</em> a demandé à des personnes issues de la communauté noire — connues ou pas connues du public — de nommer ce qu’elles vivent en décrivant un événement raciste survenu dans leur vie.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Le Devoir a demandé à des personnes issues de la communauté noire — connues ou pas connues du public — de nommer ce qu’elles vivent en décrivant un événement raciste survenu dans leur vie.

Dans la foulée de la tragédie qui secoue les États-Unis et de l’importante réflexion qu’elle a enclenchée de ce côté-ci de la frontière, Le Devoir a demandé à des personnes issues de la communauté noire — connues ou pas connues du public — de nommer ce qu’elles vivent en décrivant un événement raciste survenu dans leur vie. Des témoignages qui nous permettent de mieux comprendre, collectivement, ce qu’est le racisme. Propos recueillis par Magdaline Boutros.

Michaëlle Jean — Gouverneure générale du Canada (2005-2010), Secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie (2014-2018)

De tous les fléaux, le plus dévastateur et le plus récurrent est le racisme. Cette infamie a été largement propulsée par l’idéologie de la suprématie de la « race blanche » forgée au feu et au marteau des conquêtes coloniales dont le monde a subi les affres. Le colonialisme s’est abreuvé, des siècles durant, de la pratique odieuse de l’esclavage massif des peuples conquis, Noirs et Autochtones, infériorisés, dépossédés de leur humanité et de leur liberté, réduits à l’état de bêtes de somme.

De cette histoire de totale déshumanisation, l’humanité ne s’en sort pas indemne. Le racisme continue de faire rage dans nos sociétés et de manière « systémique ». Ah ! Le mot qui fâche. De quoi s’agit-il ? De ces comportements, préjugés et propos humiliants, harcèlements et profilages ethniques indus, insinuations et déconsidérations dérangeantes, processus décisionnels, administratifs et sélectifs qui marginalisent des pans de population du fait de leurs origines ethniques ou de la couleur de leur peau. Le combat incessant.

Le racisme n’est jamais anodin ou inoffensif, il est toujours le relent d’une histoire qui étouffe nos sociétés, comme ce genou appuyé avec une cruelle insistance sur la nuque de George Floyd lors d’une intervention policière violente et brutale à Minneapolis aux États-Unis. La scène a été filmée, le monde a vu le geste assassin, qui vient s’ajouter à d’innombrables meurtres racistes.

« C’est le dernier d’une longue série de meurtres d’Afro-Américains non armés commis par des policiers américains et des auto-justiciers », a fermement déclaré la haute-commissaire aux droits de la personne de l’ONU, mon amie Michelle Bachelet. Mais l’affaire n’est pas qu’américaine, le racisme sournois est un monstre rampant, à plusieurs têtes, lové dans toutes nos sociétés, qui perpétue l’héritage de la haine.

« Le racisme est réel, il est présent aux États-Unis, mais aussi au Canada », a déclaré le premier ministre Justin Trudeau. Pour en attester, ils sont des milliers, en majorité des jeunes, toutes origines et couleurs confondues, à avoir manifesté ces derniers jours dans combien de villes au Canada en scandant « Black Lives Matter ! La vie des Noirs aussi compte ! All Lives Matter ! Toutes les vies comptent ! » et en reprenant les derniers mots de George Floyd « I can’t breathe ! J’étouffe ! » L’air est en effet vicié par la haine de l’autre.

Au Sommet pancanadien des communautés noires, organisé par la Fondation Michaëlle Jean, qui en est depuis 2017 à sa troisième édition, plusieurs centaines de participantes et participants viennent chaque fois débattre de l’impact dévastateur du racisme sur leur vie, leur santé physique etmentale, leur sécurité, leur présent et leur avenir, mais surtout pour formuler et réclamer un plan d’action national visant l’éradication de la discrimination raciale systémique partout au Canada. Placé sous les auspices de la « Décennie internationale des personnes d’ascendance africaine : reconnaissance, justice et développement (2015-2024) » proclamée par l’ONU, le Sommet pancanadien des communautés noires est une mobilisation considérable qui rappelle combien l’exclusion ne produit qu’un énorme fossé, un profond déficit de participation, de confiance, de croissance économique, d’idées, de perspectives, de justice et de démocratie.

Les faits sont criants. Combien d’études, d’enquêtes, de revendications et de témoignages ! La pandémie de la COVID-19 et ses dommages collatéraux ne mettent-ils pas aussi en relief ces inégalités ? Nous sommes collectivement comptables du désastre. Comme pour la situation dans les CHSLD, l’heure est venue de sortir de tous nos aveuglements.


Stéphanie Germain — Animatrice culturelle et membre du collectif Hoodstock

À ma dernière année d’études universitaires, l’heure était venue de trouver un stage. Après plusieurs recherches, je suis tombée sur une station de télévision qui semblait parfaite pour mon cheminement professionnel.

Tout se déroulait bien dans l’ensemble. Une belle équipe et une belle atmosphère de travail en général. Un jour, alors que mon stage prenait fin, un des membres de l’équipe a salué mon talent et mon bon rendement à titre de stagiaire.

Je ne me doutais pas du tout que ses paroles suivantes seraient aussi blessantes, une micro-agression brutale à peine camouflée.

En effet, il m’a regardée et a rajouté : « Tu es bonne et, si jamais tu es engagée après ton stage, la seule raison, c’est parce que t’es noire. Ils en cherchent pour les quotas. »

Estomaquée et blessée, je ne savais pas quoi répondre à l’époque. Trop jeune pour comprendre ce qui venait de se passer…



Bruny Surin — champion olympique en athlétisme

J’avais 7 ans lorsque j’ai quitté Haïti pour immigrer à Montréal avec ma famille. Le Québec et le Canada ont été une terre d’accueil exceptionnelle, qui m’a permis de m’accomplir et de réaliser mes rêves.

Malgré tout, le racisme a toujours fait partie de ma vie. Bien qu’il ne se manifeste jamais ouvertement, il est toujours là, présent, de manière inconsciente. Il se reflète dans les préjugés des gens, dans ce qu’ils présument à mon propos parce que je suis différent.

Il se manifeste lorsque je prends l’avion en classe affaires et que ma voisine de siège, surprise de ma présence, me demande si je suis musicien ou athlète, comme s’il était impensable qu’un Noir soit médecin, avocat ou cadre dans une grande entreprise.

Il se révèle lorsque la professeure de 3e année de ma fille me dit que son avenir réside dans le sport, car elle n’est pas douée pour les études. Aujourd’hui, mes deux filles sont diplômées universitaires et ma benjamine a même entamé des études de maîtrise.

Il surgit dans la multiplication des plaintes formulées par les habitants d’un quartier aisé où je me fais construire une maison, alors que je respecte les heures et les consignes dictées par la Ville. Lorsque mon arpenteur empiète de quelques centimètres sur le terrain de mon voisin, celui-ci exige près de 20 000 $ de dédommagement pour une erreur qui nécessitait tout au plus 500 $.

Tout comme mes parents l’ont fait avec mes soeurs et moi, nous avons dû, ma conjointe et moi, expliquer à un très jeune âge à nos filles qu’elles étaient victimes de méchancetés dans la cour d’école à cause de la couleur de leur peau. Nous leur avons expliqué que malgré tout ce qu’elles réussiront dans leur vie, certaines personnes ne les aimeront pas à cause justement de la couleur de leur peau.

Le racisme existe au Québec, au Canada, ici comme ailleurs dans le monde, sous différentes formes. Si nous voulons vivre dans une société juste et équitable, nous ne pouvons accepter « de ne pas voir les couleurs », car c’est ignorer les discriminations que subissent jour après jour les minorités visibles. En effet, aussi inconfortable qu’une discussion sur le racisme puisse être pour certaines personnes, nous ne pouvons nous y soustraire, sinon, nous acceptons de continuer à nourrir une société inégalitaire. Et ça, ce n’est plus une option.

En terminant, je veux m’adresser aux jeunes provenant des minorités visibles. J’aimerais vous offrir un conseil que j’ai donné un jour à mes filles, aujourd’hui jeunes adultes. Il s’agit d’une citation d’Harriet Tubman, surnommée la Moïse noire : « If you hear the dogs, keep going. If you see the torches in the woods, keep going. If there’s shouting after you, keep going. Don’t ever stop. Keep going. If you want a taste of freedom, keep going. » Nous devons continuer tous les jours à combattre le racisme parce que la couleur de la peau d’un individu ne doit jamais déterminer sa valeur. Keep going.


Alexander Sinora — analyste d’affaires

Toute personne du domaine des affaires est consciente que la méthode privilégiée pour s’introduire dans le monde de la consultation est à travers du réseautage organisé par les firmes en conseil. Tu discutes avec un professionnel de la firme, tu essaies de créer une affinité à travers des sujets de conversation. Je décidai de parler de voyage. « As-tu eu l’occasion de voyager dans le cadre du travail ? » Il me regarde avec un sourire, et me parle d’un client à Chicago, et de son amour pour l’architecture de la ville et à quel point ce fut une expérience enrichissante. Il enchaîne en parlant de sport, se tourne vers le reste du groupe en annonçant qu’il a assisté à une partie de hockey des Blackhawks. À la fin de son histoire, il se tourne vers moi et me dit : « Mais toi, t’es plus un gars de basketball right ? T’aimes les Bulls ? » Mon pouls s’accéléra et un dilemme douloureux se présenta à moi : lui demander pourquoi il a supposé que je ne m’y connaissais pas en hockey ou simplement rire et confirmer que j’aime les Bulls de Chicago. Un de ces choix me permettrait potentiellement d’obtenir une entrevue, alors que l’autre rendra ce professionnel inconfortable, ce qui équivaut à une perte d’opportunité. J’ai finalement opté pour le premier choix, et je n’ai pas eu d’entrevue ou de retour de la firme. En toute honnêteté, peut-être que je n’ai pas eu d’entrevue pour d’autres raisons, mais rendre ce professionnel inconfortable ne m’a certainement pas aidé.


Lionel Carmant — Ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux et neurologue

J’ai habité à Boston de 1992 à 1994 pour faire un stage postdoctoral sur l’épilepsie pédiatrique au Boston Children’s Hospital de l’Université Harvard. À cette époque, j’ai été choqué par la sordide affaire Charles Stuart qui avait eu lieu en 1989 près du Brigham and Women’s Hospital, à côté de l’hôpital où je travaillais. Cet homme avait assassiné son épouse enceinte et avait prétendu qu’ils avaient été attaqués par un jeune Noir dans un quartier défavorisé qui se trouve à un coin de rue de l’hôpital. Ce fut une période difficile où il y avait beaucoup de colère et de tensions raciales à Boston. Alors que les policiers questionnaient et arrêtaient des citoyens noirs, le frère de Charles Stuart a fini par le dénoncer. À la fin de mon stage, j’ai préféré revenir au Québec. Il m’était inconcevable que mes enfants grandissent dans un tel environnement. Je crois sincèrement que le Québec est le meilleur endroit pour élever ses enfants. Je suis bien conscient que le racisme est également présent ici, mais je pense que nous pouvons travailler collectivement pour changer les mentalités en acceptant d’ouvrir le dialogue et de reconnaître les gestes problématiques, subtils et moins subtils.



Candice Maxis — CRHA, directrice principale des ressources humaines

Le racisme et les microagressions ne se présentent pas toujours grossièrement. Je pense aux nombreuses fois où on m’a dit que mes chances d’être promue étaient incertaines pour une question de « fit ». Lorsque je demandais des pistes pour maximiser mes chances, j’avais droit à un joli sourire et à « continue ton bon travail ». Ou lorsqu’on me dit que je parle un anglais impeccable pour une personne noire alors que je suis née ici. Ou encore lorsqu’on me propose un mandat ou un rôle parce qu’on veut « de la couleur ». Sans malice, vous me direz, et vous savez quoi ? Je vous crois. Mais je crois aussi que nous avons une responsabilité collective à déprogrammer nos préjugés inconscients. Parfois, une pause de cinq secondes pour se poser des questions fait toute la différence. Durant cette pause, on peut se demander « Est-ce que j’aurais dit la même chose à Julie ? » ou encore « Est-ce que mon conseil d’administration représente le Québec d’aujourd’hui ? » L’inclusion est une richesse, pensez-y !


 

Mélissa Bédard — chanteuse et comédienne

Avec mon conjoint de l’époque, nous cherchions un nid pour ma fille, lui et moi. Je visite plusieurs places et un jour je trouve enfin l’endroit parfait. Je téléphone et demande une visite et je précise que je suis vraiment intéressée à avoir l’appartement. Au téléphone, le propriétaire devait penser que la voix francophone était celle d’une personne blanche, car aussitôt arrivée, en débarquant de la voiture, il me dit : «… j’ai oublié mes clés, je reviens. » J’ai attendu 40 minutes sur place et j’essayais de le joindre sans succès… Ensuite j’ai appris, en lisant des commentaires sur le web, que le propriétaire en question n’acceptait pas les personnes de couleur.

Très jeune, j’ai aussi été traumatisée par un monsieur qui habitait le même quartier que moi. Je revenais de l’école, moi d’un côté de la rue, lui de l’autre. Alors que je lui adressais un sourire, lui a pointé sa main en forme de fusil vers moi. J’ai 7-8 ans. Je rentre à la maison en panique, en pleurs. Mon père m’explique alors qu’il y a des gens « comme ça ». C’était mon premier contact avec le racisme.

Djika Massa — approvisionneur

En 1993, j’ai 16 ans. Je reviens de chez une amie qui demeure à 10 minutes de chez moi en vélo (ironiquement, elle est devenue policière). Un policier en moto m’arrête dans la cour du palais de justice de Longueuil et m’accuse d’avoir volé une télé à l’autre bout de la ville 15 minutes plus tôt. J’essaie de lui expliquer que c’est impossible pour moi de me rendre de la rue Victoria au palais de justice en 15 minutes en vélo. De plus, je n’ai évidemment pas de télévision avec moi (en 93, elles pesaient une tonne !). Il me dit de rester poli, sinon il va inventer une raison pour m’amener en prison. Heureusement pour moi, il a appris que j’avais 16 ans et m’a laissé partir.

Je suis un des chanceux qui n’a pas eu sa première interaction avec la police à 8-9-10 ans. Au Québec, le racisme de la police n’est pas flagrant comme chez nos voisins du Sud. Il se manifeste souvent de manière mesquine et sournoise…. genre « on vous arrête pour vérification », « on a reçu des appels pour un véhicule suspect qui ressemble au vôtre », « une de vos deux lumières de plaque est brûlée », etc. On dirait qu’ils inventent une raison pour initier un contact, pour ensuite aller à la pêche.



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