Un racisme évident et du changement bien lent

Avec son acolyte Aba Atlas (en vert), Erich « Preach » Étienne prend régulièrement la parole ces jours-ci sur la situation américaine dans des capsules vidéo publiées sur Facebook et sur leur chaîne YouTube.
Photo: Valérian Mazataud Archives Le Devoir Avec son acolyte Aba Atlas (en vert), Erich « Preach » Étienne prend régulièrement la parole ces jours-ci sur la situation américaine dans des capsules vidéo publiées sur Facebook et sur leur chaîne YouTube.

Alors que les États-Unis sont ébranlés par une crise raciale, le premier ministre du Québec, François Legault, a nié dans les derniers jours la présence de racisme systémique dans la province. C’est pourtant une réalité que disent affronter dans leur vie et dans leur travail deux artistes d’origine haïtienne, l’humoriste Erich Étienne, alias Preach, et le comédien et musicien Ricardo Lamour.

« On est encore dans le déni du racisme systémique, dans le déni de notions qui sont devenues très concrètes pour des gens dans des institutions, des organisations, note Ricardo Lamour. Et quand il y a un changement politique, on voit qu’il y a des notions qui disparaissent, qui sont remises en question, et c’est un perpétuel recommencement. »

Avec son acolyte Aba Atlas, Erich « Preach » Étienne prend régulièrement la parole ces jours-ci sur la situation américaine dans des capsules vidéo publiées sur Facebook et sur leur chaîne YouTube — qui compte plus de 450 000 abonnés. Mais sa propre société est loin d’être parfaite, selon lui, et il croit, lui aussi, que le racisme systémique existe de notre côté du 49e parallèle. « Il y a des enquêtes qui le montrent. Dire le contraire, c’est juste se fermer les yeux. »

« J’ai pas beaucoup d’amis blancs qui se sont fait arrêter avec une arme pointée sur eux. Moi, ça m’est arrivé », laisse-t-il d’ailleurs filer, presque comme si de rien n’était, au détour d’une anecdote.

Le Québec a beaucoup discuté dans les derniers mois de la place des minorités, dans la création et donc dans la société. Les dossiers Kanata ou SLAV ont fait couler beaucoup d’encre, comme la pièce Fredy, de laquelle s’est retiré Ricardo Lamour. Ce dernier a aussi récemment critiqué des fondements du film Antigone, de Sophie Deraspe, aussi autour de l’affaire Villanueva.

Il faut que tu te regardes. Est-ce que je suis problématique ? Est-ce que j’ai des agissements qui ne sont pas corrects ? Ensuite, il faut avoir une discussion intelligente. Évidemment, c’est difficile, il y a des gens là-dedans qui sont blessés depuis des années.

 

Est-ce que les choses bougent un peu ? Pas vraiment, dit Lamour, qui mène notamment le projet Bout du monde, visant à favoriser l’accessibilité au milieu institutionnel de la culture. « Je pense qu’on est bons dans les relations de presse, dans la communication réactive à la suite d’une controverse ou d’une situation, parce que personne n’aime déplaire à personne, explique-t-il. Maintenant, pour s’assurer qu’une proposition [culturelle] est enracinée dans un cadre de légitimité et d’authenticité, sans pour autant devenir un documentaire, je pense qu’on n’est pas encore bons là-dessus. Surtout quand c’est porté par des personnes qui n’ont pas de familiarité avec les enjeux qu’elles projettent dans leur proposition. »

Preach, lui, voit de petites améliorations ici et là, mais estime que le chantier est encore vaste devant nous, socialement parlant. « Il n’y a pas si longtemps, dans les boîtes de nuit de Montréal, il y avait des quotas de Noirs. Je répète : des quotas. De Noirs. Et je te dis ça en tant qu’ancien bouncer », lance-t-il. L’humoriste, qui a animé cette année le gala Dynastie, estime que le passé d’ostracisés des Québécois est un « gros obstacle » au changement des mentalités. « Souvent, une personne opprimée ne pense pas qu’elle peut devenir l’oppresseur, et ça, ça nous freine beaucoup. »

Lamour croit que chaque génération de Québécois issus des minorités arrive avec un courage nouveau et avec une énergie que ses aïeux commencent à perdre. « Il y en a qui pensent que le métissage viendra tout régler, dit-il. Je crois que le recul historique nous montre qu’il ne suffit pas d’habiter longtemps dans un territoire donné pour que ce qui vient avec cette présence soit reconnu. Donc, je ne sais pas quand les choses vont changer. »

Pour accélérer le processus, la première chose à faire est un travail d’introspection, dit Preach. Il compare la situation du racisme avec celle du mouvement #MeToo. « Il faut que tu te regardes. Est-ce que je suis problématique ? Est-ce que j’ai des agissements qui ne sont pas corrects ? Ensuite, il faut avoir une discussion intelligente. Évidemment, c’est difficile, il y a des gens là-dedans qui sont blessés depuis des années. Il y a des émotions qui rentrent là-dedans, c’est humain. Il faut être patient. »

Le premier critère, c’est d’être dans une posture d’écoute. Parce qu’être dans l’action avant l’écoute risque de dérouter ceux pour qui tu dis être là.

« Doublement morts »

Le racisme que vivent notamment les Noirs, Ricardo Lamour le décrit comme une deuxième pandémie qui s’ajoute à celle de la COVID-19. Et il souligne l’anxiété qui en découle. « On n’existe pas comme tout le monde existe dans la normalité, puisqu’on est plus surveillés que d’autres. Et là, dans un contexte de crise sanitaire, on est contraints — de par les choses abjectes qu’on voit et les traitements abjects qu’on subit — de prendre la rue. On est doublement morts. »

Plusieurs citoyens qui voient les manifestations au sud de la frontière — et même à Montréal — cherchent à devenir des alliés de la communauté noire, mais Ricardo Lamour en appelle à une certaine prudence. « Le premier critère, c’est d’être dans une posture d’écoute. Parce que être dans l’action avant l’écoute risque de dérouter ceux pour qui tu dis être là. » Il ajoute qu’il faut se demander si sa parole ou ses actions « viennent brimer d’autres paroles » ou « agir comme une distraction ».

Les alliés, insiste-t-il, devraient aussi l’être dans les espaces où ils ont des accès privilégiés. Le travail, une ligue sportive, une organisation. Ce qui le ramène au monde culturel qu’il chérit, et qui laisse encore peu de place aux minorités.

« Ma préoccupation, c’est cette jeunesse qui nous suit. Il y a un exode de l’oreille, du regard, vers ce qui se passe ailleurs, parce que ce qu’elle voit ici ne vient pas la rejoindre viscéralement. Les artistes qui ont accès à du financement pour porter des œuvres sur différentes plateformes […] ne traduisent pas la réalité de l’urbanité bien réelle et bien concrète de Montréal. Et on ne peut pas continuer comme ça, il faut oser, et je pense que ça va demander beaucoup d’humilité à nos systèmes, à nos institutions, à nos processus et aux personnes. »

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