La maison Busteed, la plus vieille de Gaspésie, n’est plus

La maison Busteed présentait un intérêt patrimonial pour sa valeur historique. Cette demeure constituait un témoin de la colonisation de ce secteur de la Gaspésie par des colons d’origine britannique à la fin du XVIIIe siècle.
Photo: Société historique Machault La maison Busteed présentait un intérêt patrimonial pour sa valeur historique. Cette demeure constituait un témoin de la colonisation de ce secteur de la Gaspésie par des colons d’origine britannique à la fin du XVIIIe siècle.

La plus vieille maison de Gaspésie, la maison Busteed, construite à Pointe-à-la-Croix en 1800, a été détruite par les flammes dans la nuit de dimanche. L’incendie « pourrait être d’origine criminelle » selon des éléments constatés sur place, a répété l’antenne locale de Radio-Canada.

Parmi les cendres fumantes, lundi, seule s’élevait encore la vieille cheminée de pierres au milieu de laquelle avait été intégré un canon utilisé en 1760 lors de la bataille de la Ristigouche.

Même si ce bâtiment classé était en principe protégé par le gouvernement du Québec depuis 1987, la maison Busteed était laissée complètement à l’abandon.

Plusieurs alertes

La Société historique Machault et des médias avaient alerté à plusieurs occasions l’opinion publique sur l’état de dépérissement rapide de cette maison pourtant officiellement protégée par l’État.

Le président de la Société historique Machault, Michel Goudreau, s’était rendu la semaine dernière sur les lieux pour constater qu’on venait de tenter de mettre le feu une première fois à la maison. « Il est très clair qu’on a tenté déjà il y a une semaine d’incendier la maison », a-t-il expliqué au Devoir.

Selon Jean-Marie Fallu, président de Patrimoine Gaspésie, « le sort de cette maison était prévisible et serait dû en grande partie à l’inertie des gouvernements du Québec et du Canada face aux menaces connues de détérioration de ce bien patrimonial classé ».

Joint à Carleton, l’historien de la Gaspésie Pascal Alain affirme que « cette résidence constituait un important témoin matériel de la colonisation britannique ». À son avis, on a complètement raté « une occasion d’interpréter cette page d’histoire de la Gaspésie », en l’abandonnant à son triste sort. « Quelle est la pertinence de classer des bâtiments si c’est pour les laisser se détériorer et disparaître ? »

Cette résidence, qui abrita par le passé un musée, était la cible de vandalisme depuis des mois.

Un double symbole

La maison avait été achetée en 2009 par le gouvernement fédéral au coût de 800 000 $ pour être cédée à la communauté micmaque de Listuguj. Elle se trouvait depuis au centre d’un débat autour de la colonisation des terres, dont cette maison faisait figure de symbole.

En 2019, le chef de la communauté micmaque, Darcy Gray, expliquait au Devoir comprendre l’importance du lieu pour les gens de la Gaspésie, mais répétait que la maison Busteed « n’a pas la même signification pour la communauté de Listuguj », qui y voit plutôt « un symbole de vol, de persécution, d’abus, d’approches systémiques pour éliminer notre peuple ».

Depuis le milieu du XIXe siècle, les terres jointes à cette maison font l’objet de différends, comme le montrent des documents des archives nationales à Rimouski.

Le conseil de bande de Listuguj avait accepté il y a peu de procéder à l’évaluation de la maison en vue de la restaurer dans le cadre d’un projet communautaire. Le ministère de la Culture et des Communications du Québec avait soutenu ce projet par l’entremise du financement d’une étude.

Thomas Busteed, un fidèle de la Couronne britannique, avait construit cette demeure vers 1800 sur des terres dont les titres de propriété étaient d’emblée contestés. Le bâtiment a été magnifiquement entretenu par les descendants de cette famille, avant d’être abandonné en 2012.

« Un bel exemple qui démontre que le patrimoine renvoie fondamentalement à une question d’identité », expliquait au Devoir Yves Bergeron, directeur de l’Institut du patrimoine de l’UQAM.

Un abandon de prérogatives ?

Questionné par Le Devoir, le ministère de la Culture se disait impuissant à faire respecter sa loi. Ottawa indiquait en revanche que l’État québécois avait bel et bien pleine autorité en cette matière.

« La situation particulière de la maison Busteed, étant désormais située sur des terres de réserve, fait que le gouvernement du Québec n’est pas l’interlocuteur premier dans ce dossier », soutenait en janvier 2019 au Devoir la direction des communications du ministère de la Culture du Québec.

Faux, répondait Ottawa. L’affaire concernait tout à fait Québec, soutenait sans hésiter Relations Couronne-Autochtones et Affaires du Nord Canada, en vertu de son champ de compétence sur les affaires culturelles. Dans une courte réponse écrite adressée au Devoir, l’instance fédérale indiquait que « cette question relève de la compétence des provinces ». Québec avait par la suite refusé de confirmer au Devoir s’il avait la compétence pour s’occuper de ce dossier.

Patrice Groulx, spécialiste du patrimoine et des questions mémorielles, avait critiqué, au bénéfice des lecteurs du Devoir, le fait que le ministère de la Culture du Québec ait adopté une attitude très défensive, par laquelle il abandonne ses prérogatives au gouvernement fédéral. « C’est vraiment un abandon de ses prérogatives en matière de patrimoine. Le ministère de la Culture a déjà jugé qu’il valait la peine de préserver cette maison. Ce serait un minimum qu’il élève la voix pour le dire ! »

L’historien ajoutait qu’il existe bien « d’autres exemples où des bâtiments devenus historiques par leur âge, mais qui témoignent d’une domination, sont récupérés et symboliquement réemployés comme témoins de l’oppression ».

À la lumière de l’incendie survenu dimanche, Patrice Groulx affirme qu’il est troublant « que le statut du patrimoine soit devenu tellement flottant que plus personne ne se sent concerné par sa protection ». Il voit dans cette maison le symbole d’une réconciliation non réalisée entre Blancs et Autochtones. « La réconciliation, on en parle, mais on voit bien, dans un cas pareil, que ça n’a pas eu lieu. » La communauté autochtone avait pourtant, dit-il, toute la latitude pour exploiter la maison en rappelant son symbole colonial. L’historien trouve dommage, par ailleurs, qu’on ait fait reposer sur Listuguj tout le fardeau de ce patrimoine.

Un rapport attendu

La destruction de cet autre bien patrimonial survient alors qu’on attend mercredi à Québec le dépôt d’un rapport important sur la gestion qui est faite depuis plusieurs années des biens patrimoniaux au Québec. Le bureau de la vérificatrice générale a enquêté durant plusieurs mois à ce sujet.

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