Le racisme se perpétue et multiplie les victimes

« Il ne faut jamais banaliser la mort d’une personne noire non armée. »

Dans un bref échange par courriel avec Le Devoir, Donna Brazile, première femme noire américaine à avoir dirigé une campagne électorale aux États-Unis, celle d’Al Gore en 2000, a dénoncé vendredi, comme beaucoup d’autres depuis plusieurs jours, le racisme systémique qui a coûté la vie cette semaine à George Floyd, un Afro-Américain de 46 ans, mort asphyxié sous le genou d’un policier blanc lors d’une arrestation musclée à Minneapolis.

« Cette mort ne doit pas être analysée dans la pensée politique habituelle. C’est une question de vie. Une vie qui compte. Point. Et en tant qu’être humain, ma vie ne devrait pas dépendre de la prochaine élection », a résumé l’ex-présidente du Comité national démocrate et stratège politique influente.

La douleur a continué à s’exprimer toute la journée hier, au terme de trois jours de manifestations populaires dans la métropole du Minnesota, tensions qui ont culminé dans la nuit de jeudi à vendredi dans des pillages et l’incendie du poste de police où les policiers à l’origine de cette énième bavure touchant un citoyen noir étaient en service. Un couvre-feu à partir de vendredi soir a ainsi été décrété par les autorités, lequel n’a pas été respecté.

Des manifestations ont aussi gagné plusieurs grandes villes américaines hier, dont Détroit, Houston et New York. À Washington, des centaines de personnes se sont massées devant la Maison-Blanche en soirée, afin de scander leur colère, face au président.

 
Photo: Kerem Yucel Agence France-Presse Un couvre-feu a été décrété vendredi à Minneapolis, dans l’espoir de calmer les tensions incendiaires.

En après-midi, les autorités américaines ont cherché à apaiser les foules en colère en annonçant l’arrestation de Derek Chauvin, le policier soupçonné d’être à l’origine de la mort de M. Floyd par strangulation, comme l’a mis en lumière une vidéo qui a largement circulé depuis lundi. Une enquête et un procès vont devoir démontrer sa culpabilité hors de tout doute. L’homme est accusé de meurtre au troisième degré et d’homicide involontaire.

« Le meurtre de George Floyd est extrêmement dérangeant, mais malheureusement pas très surprenant, compte tenu de l’histoire raciste du système de justice pénale aux États-Unis, a résumé en entrevue la sociologue américaine Jessica Paige, spécialiste de la culture afro-américaine à l’Université de l’Iowa. Ce système est conçu pour restreindre les droits des Afro-Américains en les empêchant d’avoir les mêmes chances et d’accéder de manière équitable aux mêmes ressources que les citoyens blancs américains. Il y parvient d’ailleurs en pratiquant l’incarcération massive et l’assassinat, approuvé par l’État, d’hommes et de femmes afro-américains. »

Cette discrimination historique et violente est persistante dans le temps, comme l’a souligné l’ancien président Barack Obama dans un long message publié sur le réseau Facebook vendredi dans lequel il reliait le drame de Minneapolis à la tragédie des Afro-Américains dans le contexte actuel de la pandémie de COVID-19. Cette tranche de la population est la plus touchée par la maladie en raison d’une pauvreté accrue et d’un accès limité au réseau de la santé.

« Nous devons nous rappeler que, pour des millions d’Américains, être traité différemment en raison de l’origine ethnique est tragiquement, douloureusement, désespérément « normal » — que ce soit en traitant avec le système de soins de santé, en interagissant avec le système de justice pénale, en faisant du jogging dans la rue ou tout simplement en regardant les oiseaux dans un parc. »

Il fait référence ici au meurtre de Ahmaud Arbery, abattu par un père et son fils armés fin février alors qu’il joggait dans un quartier résidentiel et à l’attaque gratuite contre Christian Copper par une jeune femme blanche dans Central Park qui l’accusait à tort de harcèlement en simulant même l’hystérie au bout du fil en appelant la police.

« Cela ne devrait pas être "normal" en 2020 en Amérique, a-t-il ajouté en appelant les Américains à « travailler ensemble pour créer une "nouvelle normalité" où l’héritage de la bigoterie et de l’inégalité de traitement cessera d’infecter nos institutions et nos cœurs ».

Le meurtre de George Floyd est extrêmement dérangeant, mais malheureusement pas très surprenant, compte tenu de l’histoire raciste du système de justice pénale aux États-Unis. Ce système est conçu pour restreindre les droits des Afro-Américains en les empêchant d’avoir les mêmes chances et d’accéder de manière équitable aux mêmes ressources que les citoyens blancs américains.

Jeter de l’huile sur le feu

En fin de journée, le président actuel s’est défendu de chercher à attiser la violence à Minneapolis après la publication d’un tweet menaçant les pilleurs de représailles par balles. « Ces voyous déshonorent la mémoire de George Floyd, et je ne le laisserai pas faire », a-t-il écrit en pleine nuit, après avoir vilipendé le maire de la ville, Jacob Frey, « un gauchiste radical faible », selon lui. « Quand le pillage commence, la fusillade démarre », a-t-il prévenu, en assurant que le gouverneur de l’État avait son appui et celui de l’armée.

Le message a été identifié par Twitter en raison de son infraction aux règles du réseau « relatives à la glorification de la violence », mais il n’a pas été effacé pour des raisons d’« intérêt pour le public », a justifié Twitter. Une alerte similaire a été ajoutée à la reproduction du message sur le compte officiel de la Maison-Blanche.

L’expression « quand le pillage commence, la fusillade démarre », fait écho à une déclaration inventée par le chef de la police de Miami en 1967 en plein cœur des manifestations pour l’affirmation des droits civiques de la communauté noire dans plusieurs quartiers populaires de la Floride. Sa charge raciste est sans équivoque aux États-Unis.

C’est la deuxième fois cette semaine que Twitter surligne le caractère problématique d’un commentaire du président américain sur ce réseau, soulevant l’ire du milliardaire qui a signé un décret jeudi visant à faciliter les poursuites contre les réseaux en cas d’atteinte à la liberté de parole, ce dont il prétend être la victime.

Pour Jessica Paige, ses « déclarations encourageant la police à tirer sur des manifestants à Minneapolis ne sont finalement qu’un rappel de plus de sa longue histoire de déclarations et d’actions racistes, dit-elle. Cela nous rappelle que le président actuellement élu des États-Unis est un suprémaciste blanc », qui cherche à interpeller sa base électorale à travers la tragédie de Minneapolis.

Lors de sa campagne de 2016, M. Trump n’avait pas manqué de stimuler le sentiment anti-noir au sein de son électorat en qualifiant de « menace » le mouvement Black Lives Matter qui cherchait alors à dénoncer les meurtres de plusieurs citoyens afro-américains par des policiers blancs, en Louisiane et au Minnesota.

« J’aimerais pouvoir dire que les événements de Minneapolis vont devenir un point tournant, mais l’histoire nous a appris qu’il va y avoir probablement des correctifs et des concessions temporaires pour la communauté noire, mais pas de véritable changement du système, conclut la sociologue américaine. Je crois que la seule manière possible pour ça est d’augmenter l’accès des Afro-Américains aux ressources et aux postes de pouvoir. »

Avec Guillaume Lepage

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4 commentaires
  • Dominique Boucher - Abonné 30 mai 2020 06 h 31

    Horrible brutalité policière aux États-Unis

    Cet homicide est horrible. La brutalité policière aux États-Unis est horrible.

    En 2017-2018, 856 blancs ont été tué par des policiers aux États-Unis. Dans la même période, 432 noirs. Évidemment, les Noirs sont sur-représentés en proportion puisqu'ils représentent (chiffres de 2016) 12,7% de la population É-U alors que les blancs (non hispaniques) représentent 61,3% de cette même population.

    Mais est-ce que le racisme institutionnel est à lui seul lʼexplication de cette disproportion? Extrait dʼun article du Toronto Star sur la criminalité à Toronto:

    «[...] La même analyse d'une énorme base de données policière révèle également qu'un nombre disproportionné de Noirs ont été accusés de crimes violents. Il s'agit notamment des homicides, des tentatives de meurtre, des agressions sexuelles, des infractions liées aux armes à feu et des voies de fait. Il s'agit de cas où les agents, en raison de la gravité des accusations, ont peu de place pour exercer même un parti pris inconscient.

    Les données montrent que les Noirs accusés représentent près de 27% de toutes les accusations de violence; ceci, bien que les derniers chiffres du recensement montrent que seulement 8,1% de la population indiquent que leur couleur de peau est noire.

    “Si ces statistiques sont vraies, nous, dans la communauté, devons les examiner et dire: 'Attendez une minute, que se passe-t-il ici?'” , Déclare Valarie Steele, présidente de la Jamaican Canadian Association.»

    (https://www.thestar.com/news/gta/raceandcrime/black-arrest-rates-highest.html)

    Peut-être quʼil serait temps dʼélargir le champ de lʼexplication au-delà du simpliste «homme blanc méchant / homme noir victime». Mais je doute fortement que le quatrième pouvoir en soit capable, ni même le souhaite...

    Jean-Marc Gélineau, Montréal

  • René Racine - Abonné 30 mai 2020 06 h 43

    Le racisme est omniprésent

    En 2020 le Ku Klux Klan fait-il une démonstration de son retour en force encouragé par celui qui occupe la Maison Blanche ? On peut sérieusement se poser la question. L'âge d'or du KKK est celle des années 1920-1930, l'histoire se répèterait 100 ans plus tard.

  • Pierre Rousseau - Abonné 30 mai 2020 08 h 10

    Pas dans ma cour ?

    Madame Paige dit « Ce système est conçu pour restreindre les droits des Afro-Américains en les empêchant d’avoir les mêmes chances et d’accéder de manière équitable aux mêmes ressources que les citoyens blancs américains. Il y parvient d’ailleurs en pratiquant l’incarcération massive et l’assassinat, approuvé par l’État, d’hommes et de femmes afro-américains. » On peut malheureusement appliquer ces mots aux autochtones ici au Canada où on connaît l'incarcération massive d'autochtones et leur assassinat approuvé par l'État. Vous ne croyez pas ? Pensez seulement aux trois autochtones tués par la police de Winnipeg dans les derniers mois dont une jeune fille mineure Eishia Hudson, 16 ans, le 8 avril dernier...

    Est-ce qu'on va attendre d'avoir des manifestations violentes pour, une fois pour toutes, décoloniser ce pays ? Est-ce qu'il faut des barragers de voies ferrées pour sauver « l'honneur de la couronne » (ce que la Cour suprême du pays estime être le fondement du rapport entre les peuples autochtones et les gouvernements au Canada) ? Que se passe-t-il quand des gouvernements profitent d'une pandémie pour pousser la construction de pipelines sur les territoires autochtones (TransMountain et Coastal GasLink - les Wet'suwet'en ça vous rappelle quelque chose ?) pendant que les gens sont confinés à la maison et ont peur pour leur vie ?

    Ce qui se passe aux États-Unis est terrible et l'expression d'un racisme systémique mais on n'y peut rien, ce n'est pas notre pays. Toutefois, ce qui se passe ici y ressemble étrangement, ce racisme n'ayant pas de frontières, mais ici on peut faire quelque chose pour y remédier; il faut exiger de nos gouvernements qu'ils respectent la loi, la constitution et les droits des peuples autochtones et qu'ils décolonisent ce pays.

  • Pierre Boucher - Inscrit 30 mai 2020 09 h 38

    Histoire

    Notre américanisation ne doit pas tout importer.

    https://www.washingtonpost.com/news/acts-of-faith/wp/2016/11/23/the-racist-roots-of-white-evangelicalism-and-the-rise-of-donald-trump/