Casse-tête chinois

La saga Meng est loin d’être terminée, la cour devra déterminer à la mi-juin si les droits de la femme d’affaires ont été bafoués au moment de son arrestation.
Photo: Rich Lam Getty Images / AFP La saga Meng est loin d’être terminée, la cour devra déterminer à la mi-juin si les droits de la femme d’affaires ont été bafoués au moment de son arrestation.

Il y aura 50 ans, en octobre prochain, le Canada nouait des relations diplomatiques avec la République populaire de Chine, point de départ de départ de bons rapports entre les deux pays. En 1998, le premier ministre chinois Zhu Rongji qualifiait même le Canada de « meilleur ami de la Chine ».

C’était l’époque toutefois où bien des pays, dont le Canada, croyaient à cette politique d’engagement qui encouragerait Pékin à procéder à des réformes et à ouvrir son économie. Et les faits semblaient vouloir leur donner raison. Mais la Chine d’alors n’est pas la Chine d’aujourd’hui. Elle est devenue une grande puissance mondiale, tant économique que géopolitique, qui ne se gêne pas pour jouer du muscle. Un pays où l’autoritarisme a repris tous ses droits sous la main de fer du président Xi Jinping.

Pékin ne craint pas de menacer les pays qui se mettent sur son chemin. Le Canada en sait quelque chose depuis l’arrestation à Vancouver, le 1er décembre 2018, de Meng Wanzhou, la directrice financière du géant Huawei, à la suite d’une demande d’extradition américaine. Les représailles ont été immédiates avec, entre autres, l’arrestation et la détention des Canadiens Michael Spavor et Michael Kovrig.

Pékin veut qu’on libère Mme Meng immédiatement. Le sort des deux Michael en dépend, mais Ottawa résiste, insistant sur la nécessaire indépendance judiciaire. Le régime chinois n’y croit pas et proteste, comme il l’a encore fait cette semaine à la suite d’une première décision défavorable à Mme Meng rendue mercredi par un tribunal de Colombie-Britannique.

Les relations entre les deux pays sont à leur plus bas depuis près de 18 mois et les appels à une révision en profondeur de la politique canadienne se multiplient, y compris de la part d’anciens ambassadeurs canadiens en Chine, comme David Mulroney et Guy Saint-Jacques qui préconisent la fermeté. Un comité parlementaire a aussi été formé pour étudier la question à l’instigation des conservateurs qui accusent le gouvernement Trudeau d’être trop mou face à Pékin.

« Le défi du Canada n’est pas simple cependant. Il ne veut pas se mêler du conflit sino-américain actuel, mais l’affaire Meng l’y entraîne malgré lui. […] Ottawa doit donc naviguer entre ces deux pôles, ou deux pièges, ce qui est très difficile. Et l’affaire Meng n’a fait qu’exacerber le problème », résume le sinologue Jeremy Paltiel, de l’Université Carleton.

Il décrit un véritable étau. D’un côté, Ottawa doit maintenir de bons rapports avec son principal allié et voisin, mais certaines décisions de ce dernier affaiblissent des institutions multilatérales qui servent les intérêts du Canada et guident sa politique étrangère, comme l’Organisation mondiale du commerce ou encore l’Organisation mondiale de la santé (OMS). De l’autre côté, Ottawa doit, tout en ne taisant pas ses désaccords avec Pékin, collaborer avec la Chine qui, elle, soutient ces institutions et y est active.

Il est impossible de retourner en arrière, poursuit-il, et la réciprocité doit être la règle avec la Chine, mais pour y faire face, il faudrait aussi une plus grande coordination entre puissances moyennes. Or, l’Ouest est divisé et la Chine « a toujours su exploiter les points faibles ». La concertation n’est pas aisée, car il faut que les intérêts convergent.

Depuis un an et demi, Ottawa a quand même réussi à rallier plusieurs pays derrière la cause des deux Michael, au grand dam de Pékin. Et l’attitude de la Chine dans le dossier d’extradition a durci une large partie de l’opinion publique canadienne à son endroit. Le contexte de la pandémie de COVID-19 semble lui aussi avoir changé un peu la donne et inspiré un changement de ton à Ottawa où on pesait chaque mot. La semaine dernière, M. Trudeau a ouvertement qualifié la détention des deux Michael de « représailles ».

Et bien que les deux Canadiens soient encore détenus et que le Canada ait encore besoin de matériel de protection en provenance de Chine, Ottawa a appuyé la demande d’enquête internationale indépendante sur la gestion initiale de la pandémie de COVID-19, a réitéré son soutien à Taïwan pour un statut d’observateur à l’OMS et s’est joint à l’Australie, les États-Unis et le Royaume-Uni pour déplorer l’imposition d’une loi sur la sécurité nationale à Hong Kong.

Faut-il prévoir des représailles ? Beaucoup craignent que les deux Michael fassent les frais de la défaite toute fraîche de Mme Meng. Sur le plan commercial, par contre, les avis sont partagés, car si la Chine est le deuxième marché au monde, elle a aussi besoin d’écouler ses produits à l’étranger si elle veut relancer son économie, note M. Paltiel.

La saga Meng est loin d’être terminée. À la mi-juin, la cour doit déterminer si les droits de la femme d’affaires ont été bafoués au moment de son arrestation. Si elle a gain de cause, elle sera libre. Sinon, de décisions en appels, elle peut ronger son frein — dans le confort de sa luxueuse résidence — pendant quelques années.

Certains, comme l’ancien bras droit de Jean Chrétien, Eddie Goldenberg, demandent qu’on coupe court en procédant à un échange de prisonniers : Mme Meng contre les deux Michael. Céder de la sorte conforterait la Chine dans sa conviction que l’indépendance judiciaire est une fiction, mais pire encore, cela la persuaderait que la prise d’otages est une stratégie gagnante. « Le précédent serait dangereux », de dire Jeremy Paltiel.

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