Protection de la jeunesse: Régine Laurent promet d'aller jusqu’au bout

Sous le paravent de la confidentialité des dossiers, déplore Régine Laurent, un enfant se retrouve à naviguer dans les méandres de l’inconnu, d’un service à l’autre.
Photo: Istock Sous le paravent de la confidentialité des dossiers, déplore Régine Laurent, un enfant se retrouve à naviguer dans les méandres de l’inconnu, d’un service à l’autre.

À l’heure de la fin de ses audiences publiques, la présidente de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse a proposé un bilan provisoire avant de présenter ses recommandations en novembre.

« Est-ce que ça pourrait être pire ? Je ne pense pas qu’on puisse aller plus bas dans la non-réponse à des familles », dit Régine Laurent en entrevue au Devoir à l’occasion de la fin des audiences publiques de Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse. Il y a eu d’autres Tilili depuis le drame de la fillette de Granby qui a propulsé sur ses rails cette commission, regrette Régine Laurent. « On parle de morts d’enfants. Ce n’est pas possible ! »

Flanquée de ses deux coprésidents, Régine Laurent a présenté vendredi matin aux médias, après avoir enlevé son masque à l’effigie de l’icône féministe Rosie la Riveteuse, un bilan des audiences publiques qui se sont tenues depuis octobre 2019.

Si une partie des travaux a été entravée par la pandémie, la présidente maintient ferme son intention de remettre ses recommandations au plus tard en novembre. Ses recommandations, le gouvernement n’aura pas le choix de les entendre, dit-elle, puisqu’il s’agit du fruit d’une enquête exhaustive qui donne l’heure juste sur un système de plus en plus malade. « Les citoyens n’accepteront pas de se faire dire : “Excusez-nous, mais on s’occupera des enfants plus tard” », dit-elle dans un entretien en tête à tête.

« C’est clair que le gouvernement ne pourra pas tout faire la première année. Mais je m’attends à ce qu’il dise : “voici notre plan pour l’an 1, 2 et 3…” »

Régine Laurent promet de ne pas baisser le ton et d’aller jusqu’au bout, même si elle ne cache pas avoir hâte de prendre des vacances, tout en rejetant en riant l’idée de donner une suite en politique à l’action sociale qu’elle mène avec cette commission.

Avant et après

Au fil des questions que les commissaires ont formulées tout au long des audiences, on pouvait assez facilement cerner des préoccupations. Régine Laurent ne s’en cache pas. « Oui, des préoccupations se dessinent. »

Sous le paravent de la confidentialité des dossiers, déplore par exemple Régine Laurent, un enfant se retrouve à naviguer dans les méandres de l’inconnu, d’un service à l’autre, sans qu’on puisse être assez bien informé de sa situation pour correctement le soutenir. « Le manque de concertation entre les différents services, de manière générale, est un vrai problème », constate-t-elle.

En conférence de presse, Régine Laurent a cité une professionnelle de Québec qui remettait en question le principe du lien du sang pour déterminer l’intérêt d’un enfant à être maintenu dans son milieu familial. Cette professionnelle affirmait devant la commission que cette façon d’envisager le monde avait changé depuis trente ans et qu’il était temps de poser des questions d’abord en vertu de l’intérêt des enfants eux-mêmes.

Une fausse porte d’entrée

Depuis sa mise sur pied il y a 40 ans, la DPJ est devenue une porte d’entrée pour recevoir des services qui se sont raréfiés à la suite de mesures d’austérité et de restructurations des services de santé.

« La Loi sur la protection de la jeunesse a été imaginée comme une législation d’exception », souligne Régine Laurent. Lorsqu’elle a été adoptée, cette loi devrait être utilisée dans des cas graves de négligence ou d’abus pour protéger les enfants et les jeunes qui en sont victimes. Autrement dit, il s’agissait d’un moyen ultime lorsque les parents s’avéraient incapables d’assurer le bien-être et la sécurité de leur enfant. Avec le temps, l’exception est devenue la règle. Les signalements pour maltraitance auprès de la DPJ ne cessent de gonfler, année après année : désormais plus de 100 000 annuellement, l’équivalent de cinq autobus scolaires par jour.

La DPJ, « c’est en quelque sorte “les soins intensifs” des services à la famille, à l’enfance et à la jeunesse », explique Régine Laurent. Mais la DPJ est devenue une porte d’entrée pour accéder à tout ce qui n’est plus accessible pour aider les enfants et les familles. « C’est un peu comme si les parents devaient se présenter aux soins intensifs de l’hôpital pour une otite ou un gros rhume de leur enfant pour se faire faire dire, une fois l’évaluation faite : “Ce n’est pas assez grave pour les soins intensifs, allez vous mettre en ligne en médecine familiale.” » Commencer par cogner à la porte de la DPJ pour tenter d’obtenir de l’aide est un non-sens terrible, clame Régine Laurent.

Le faible financement des organismes communautaires et la place des CLSC dans la prévention et l’accompagnement ont été des thèmes importants des audiences. Une majorité de témoignages ont présenté la réforme Barrette de 2015 comme un échec patent, du moins en ce qui concerne l’univers de la DPJ. Qui plus est, l’absence de politiques sociales pour soutenir le logement et enrichir les familles rend plusieurs de celles-ci vulnérables et susceptibles de voir leurs enfants se retrouver du côté de la DPJ.

Régine Laurent s’est souvent étonnée de la surreprésentation des populations racisées. Un racisme systémique, en particulier envers les Noirs, apparaît opérer dans plusieurs couches d’interventions, ce qui conduit à leur surreprésentation. À ce sujet, Régine Laurent est allée jusqu’à sermonner des services policiers pour qu’ils procèdent à des examens de conscience quant à leurs pratiques. Elle s’est dite estomaquée par ailleurs d’apprendre le triste sort de beaucoup d’enfants anglophones, laissés sans services par exemple du côté des Cantons-de-l’Est.

Intervenants laissés pour compte

Un manque criant de personnel correctement formé fait en sorte que ce sont souvent les plus jeunes, ceux à qui l’expérience fait le plus défaut, qui se retrouvent à s’occuper des cas les plus difficiles, sans même être en mesure d’être encadrés par des supérieurs.

Les charges de travail apparaissent de plus en plus lourdes, et le très haut taux de roulement de personnel dans ces milieux n’aide en rien à résoudre les problèmes de plusieurs enfants, a-t-on pu entendre à nombre de reprises. « Le principe de la stabilité n’est pas respecté à cause de multiples changements d’intervenants », déplore Régine Laurent.

Les intervenantes de DPJ — le plus souvent, ce sont des femmes — sont venues devant la commission expliquer qu’elles n’ont pas même de téléphone professionnel ou d’adresse officielle de courriel pour mener à bien des interventions parfois très délicates.

Dans ce cadre général peu reluisant, la tendance est à une judiciarisation des dossiers. Le principe de l’antériorité du social sur le juridique, principe qui était à la base de la loi qui régit la DPJ, est en recul, a constaté à quelques reprises le vice-président de la commission, André Lebon.

Même s’ils sont pris en charge par l’État, ces jeunes des services sociaux comptent parmi les moins scolarisés de toute la société. « Ça fait partie des questions sérieuses qu’on doit se poser, commente Régine Laurent. On les prépare mal à leur avenir. » À 18 ans, lorsqu’on les laisse voler de leurs propres ailes, ils manquent de repères et n’ont bien souvent pas accès à un logement. Si bien qu’une portion substantielle d’entre eux se retrouve à la rue. Ces jeunes citoyens apparaissent nettement plus susceptibles que d’autres de souffrir de problèmes de santé marqués.

Un angle mort ?

La condition des enfants autochtones a fait l’objet d’un traitement à part. « Nous voulions bien montrer ce qu’il y a de particulier dans leur situation », explique Régine Laurent.

Cette attention particulière a posé sur le tapis la question de la philosophie d’intervention de la DPJ, sans qu’on la remette d’emblée en question pour d’autres groupes que celui-ci. Que la DPJ fonctionne dans l’horizon du principe de la réhabilitation, au nom d’un contrôle des comportements, correspond pourtant à une perspective qui pourrait être remise en question, de l’avis même en tout cas des jeunes qui l’ont fréquentée. Ces jeunes gens, entendus au tout début des audiences, parlaient de conditions de vie qui étaient bien proches de celles de la prison, alors que le seul crime qu’on pouvait leur reprocher était d’être nés dans un milieu pour eux inadéquat.

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