Vos témoignages: ce qu’il peut y avoir de positif dans le confinement

Michel Paradis a profité de la crise pour se familiariser avec sa tablette.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Michel Paradis a profité de la crise pour se familiariser avec sa tablette.

Du temps. Pour respirer à grandes bouffées dans notre vie étourdissante. Et faire ralentir ce train dans lequel on avait abandonné le siège de conducteur pour celui de passager. Du temps, pour enfin savourer ces petits plaisirs découverts à l’abri des agendas surchargés et de la consommation effrénée. Et soudainement replonger dans des joies oubliées, tranquillement avalées par ce temps qui rétrécissait. C’est ce temps — qui a brutalement retrouvé son humanité — que vous chérissez le plus depuis le début de confinement et que vous souhaitez le plus ardemment conserver dans votre vie après-COVID. Vos témoignages ont été nombreux et sont empreints de gratitude envers ces amitiés retrouvées, ce quotidien ralenti (pour ceux qui ont le luxe de pouvoir ralentir) et cette contemplation apaisante qui rythment désormais vos vies. Nous reproduisons aujourd’hui certains de vos témoignages qui racontent ce qu’il peut y avoir de positif dans le confinement et qui illustrent cette résilience salvatrice qui nous habite.​
 

 



L’amour de la contemplation

 

J’ai hérité de mon père un amour pour la contemplation et une certaine lenteur.

Toute ma vie, j’ai cru qu’il fallait les combattre et que, pour être adaptée à cette société, je devais être rapide, pressée, sans cesse en mouvement.

« Dépêche-toi ! » « Vite ! » « On va être en retard ! » Violences auto-infligées quotidiennement pour lutter contre la montre. Brutalité de la clepsydre qui se vide. Combat intérieur entre nature et culture.

Mais voilà, depuis deux mois, le temps a réglé son pas sur le mien. Devant ma fenêtre, j’ai vu le frêne bourgeonner. De petites feuilles, puis des samares sont apparues. Aujourd’hui il crâne, paré de sa verdoyante robe d’été. J’ai observé chaque jour sa métamorphose, sans honte ni culpabilité. Plus d’injonctions à avancer. Plus d’horloge qui dicte le rythme. Le temps a suspendu son vol. Il s’est posé sur les branches et se balance au gré du vent. Son cœur a cessé de s’emballer et il a retrouvé son indolente humanité.

Papa, regarde, on a le droit de rêvasser ! Tu es loin, mais je sais que, pour une fois, on contemple les feuilles danser sans se soucier de l’heure qu’il est.

Julie Macherez

 


 

Une amitié simple à tisser

Ce que je souhaite conserver de cette période de confinement dans ma vie après-COVID ?

Mon amitié naissante avec mon voisin Martin et son ami-coloc de fortune, Jim, qui attend la réouverture des frontières pour rentrer chez lui au Danemark.

On a planté du gazon, des cosmos, des bégonias, des impatientes, de la ciboulette, du basilic, du persil, des haricots et des petits pois.

On a mangé des têtes de violon. Et du tapioca.

On a parlé de musique (Rachmaninov, Bach, Copland), de deuil, de trauma, de gazelles et de cerises. On a admiré le « magic hour », écouté le cardinal chanter.

Martin s’est fait à l’idée que je ne prononçais pas les « h » en anglais. Je me suis fait à l’idée que je devais parler plus fort.

On a tenté de faire de la musique, à travers une fenêtre grande ouverte. Martin au piano, Jim chantant, et moi au violon. Notre répertoire n’est pas tout à fait au point.

On a ri. (J’ai ri aux éclats en voyant leur façon inusitée de faire du compost : lancer certains déchets de table directement dans les plates-bandes !)

Et nos yeux se sont mouillés en parlant de nos morts, Audrey et Clément. C’est d’ailleurs après avoir versé une larme un après-midi que Martin m’a écrit un message me disant qu’il « felt privileged to be my friend ». J’avais oublié que l’amitié était si simple à tisser.

Jusqu’à maintenant, les 45 années et la ruelle qui nous séparent étaient un fossé trop grand pour notre amitié. Mais tout a changé grâce à la venue de cette pandémie. Merci ? Oui. Merci.

Catherine Bourgeois

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Catherine Bourgeois a forgé de nouvelles amitiés avec ses voisins.

 


 

Tirer parti de tout ce qui se trouve dans le frigo

Qu’est-ce que je voudrais conserver de cette période ? L’art de tirer parti de TOUT ce qui reste dans le réfrigérateur ou dans le garde-manger.

Bien sûr, en ménagère avisée, j’ai appris à utiliser les restes. Mais il y a restants et restants ! Quand ils se résument à une pauvre moitié de sac de lentilles qui dort au fond du placard et à quelques carottes rabougries qui s’étiolent dans le bac à légumes, pour assurer le repas du soir. Quand la prochaine livraison de ta commande en ligne est encore une espérance lointaine et que, parce que tu as été déclarée vieille et fragile par ton gouvernement, la moindre excursion dans ton épicerie favorite semble te mettre en danger de mort (même si à presque 70 ans tu es encore capable d’enfiler tes bas sans t’asseoir et que tu es fille et petite-fille de centenaires), il faut bien que tu te débrouilles. Alors tu « googles » les deux ingrédients, résignée d’avance, sans vraiment y croire. Surprise ! Google, toujours efficace comme chacun sait, livre un nombre appréciable de recettes et sauve tout le monde : le souper, le sac de lentilles et les vieilles carottes !

Et je ne dirai plus jamais que je n’ai rien à manger ce soir !

Françoise Crassard

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Françoise Crassard cuisine autrement depuis le confinement.

 


 

Ma grand-mère

C’est lors des journées chaudes et ensoleillées que je m’aventure dans ce coin de la ville pour passer une heure, un après-midi, le temps qu’il faut pour me sentir avec elle. Du moins, pour me sentir un tant soit peu près d’elle. Étendue dans l’herbe sous le balcon de la résidence où vit ma grand-mère, je la vois en contre-plongée et je m’émerveille chaque fois de sa grandeur, de sa prestance, de sa beauté. Je m’étonne à tout coup en réalisant combien les histoires « de son temps » sont finalement pareilles à celles de mon quotidien : les amours, les questionnements, les peurs et les joies.

Avant le confinement, je ne prenais jamais le temps. Un appel parfois, une visite à l’occasion, des nouvelles par l’intermédiaire de ma mère, voire une carte postale de l’autre bout du monde. C’est sans doute ce que j’aurais fait cet été, non sans quelques scrupules, mais en me disant que la vie avance et qu’il est naturel que je profite de la mienne comme elle l’a fait de la sienne — formule qu’elle s’est tant bornée à me répéter. Et pourtant, depuis ces dernières semaines, je réalise comment cette volonté de « profiter de la vie » s’écarte de ce que je pensais. Parce que couchée au soleil aux pieds de ma grand-maman, la vie coule comme elle ne le fait que dans ces brefs moments où l’on se dit que l’on aimerait que le temps se fige. Ces moments où, aux côtés d’une grande amie, le temps semble soudain n’être fait que pour parler de recettes et de chansons, que pour éclater de rire à en déranger les voisins.

S’il y a donc une chose que cette période de confinement laissera en moi, c’est bien le souvenir de ces après-midi rieurs qui continueront tant et aussi longtemps que pourront le tolérer les voisins de balcon de ma vieille et grande amie !

Frédérique Davreux-Hébert

 


 

Ma tablette et moi

L’été dernier, j’ai investi, comme on dit, dans un « parc informatique » tout neuf. Je suis passé de Bill Gates à Steve Jobs, étant désormais retraité et disposant de tout le temps nécessaire pour entreprendre cette hasardeuse mutation. Ordi, tablette, téléphone, rien de trop beau… Sauf que ça ne s’apprend pas comme ça, sur le piton, Apple. On a facilement le « piton collé » après 60 ans ! Le pire, pour moi, ce sont les téléconversations, à deux, à trois, à quatre, tant qu’on veut. Et que ça hurle, et que ça parle tout le monde en même temps, le beau galimatias ! Mais voilà, M. Coronavirus est passé par là et a tout changé.

J’ai été, par le hasard des circonstances, confiné en Bretagne, avec ma tablette qui est devenue le centre du monde. J’en ai fait, des trucs, sur cette tablette, des feuilles de calcul, du traitement de texte, des courriels avec ou sans document joint, de la retouche d’images, en veux-tu en voilà ! Mais surtout, j’ai apprivoisé les appels vidéo et j’ai trouvé ma façon de m’y couler avec plaisir. Voilà tout un apprentissage qui me restera désormais. Et je ne vais pas m’en priver !

Michel Paradis



 

Le sommeil des avions

Je voudrais que demeure

ce sommeil des avions et des voitures

Qui laisse plus de place aux chants des oiseaux

et aux vents dans les arbres

Je voudrais que demeure

ce vide des stationnements des

mégacentres d’achat

qui permet à l’esprit de mieux saisir

l’aberration de leurs dimensions

et peut-être de la sorte

les souhaiter beaucoup plus petits

Je voudrais que surtout demeure

les appels plus fréquents de mon fils.

Michelle Corbeil

 


 

Une rencontre à l’abri du temps

J’ai beaucoup de chance ; j’ai rencontré quelqu’un juste avant la chute des événements. Nous avons profité d’un espace vide où nous nous sommes recueillis, seuls, entre des visionnements de films que je lui faisais découvrir (ceux de Rohmer, entre autres) et des promenades dans les bois qu’elle connaissait, l’après-midi.

Nous nous sommes répété notre chance, un peu trop souvent peut-être, de vivre ces moments de béatitude en pleine crise. Nous avons vécu enfermés, et ce rythme suspendu imposé par ce « confinement » nous a rapprochés, a cristallisé en un sens notre relation naissante.

J’ai un peu peur du retour, qu’on retourne à notre rythme quotidien bourré de distractions, de sorties, etc. J’aimerais que ça continue ; que l’amour naissant, timidement, ne s’amenuise jamais du poids des déplacements, de la rumeur des foules du métro Berri, du bruit autre que celui des bois tranquilles où nous nous allongions pour lire…

Arnaud Piaux

 


 

Mon lecteur de cassette

Depuis la déclaration de la pandémie, je sors d’un placard une cassette audio par jour. J’insère ce rectangle de plastique avec sa bande brune dans mon lecteur de cassette. J’appuie sur le bouton avec la flèche unique, et j’attends le début des instruments polyphoniques du côté « A ». Après environ 30 minutes, je dois changer le côté pour entendre la suite sur le côté « B ». Cette interruption me plaît. Elle évoque la vision optimiste, l’enthousiasme pour l’avenir et ses possibilités, de ma jeunesse. Donc, je vais continuer à faire jouer cette kyrielle de cassettes de jadis pour une autre douzaine de semaines, mois ou ans, au quotidien, même s’il faut constamment tourner les côtés.

V. S. Goela

 


 

Les essentiels de la COVID

Faire les courses, seules les essentielles, sans courir, patiemment, puisqu’il faut attendre, tranquille, puisque seule dans l’allée, lentement, parce que j’ai le temps. Acheter local pour soutenir ces petits commerçants qui ont réalisé leur rêve de créer une petite entreprise. Rendre visite à ma mère chaque semaine pour lui offrir des fleurs. Faire cadeau d’un coup de téléphone à mes amis sans avoir peur de déranger. Admirer des dessins colorés, éclatant de joie, d’espérance et de reconnaissance, sur les trottoirs, dans les fenêtres des maisons, ou accrochés aux balcons. Saluer les voisins qui se sont mis à faire des marches, parce que moi aussi je fais des marches désormais ! Ou explorer des endroits déserts, parce que les gens restent à la maison. Embellir la maison, parce que j’y passe plus de temps. L’utopie : continuer de jouir de la circulation fluide sur les artères principales des grandes villes, car nous avons tous appris à limiter nos déplacements pour l’essentiel. Contribuer au bien-être des autres. Dire merci. Car cela aussi, c’est essentiel.

Claude L. Normand

 


 

Le parc Jarry plutôt que le Carrefour Laval

Je souhaite qu’on continue à se rassembler au parc Jarry plutôt qu’au Carrefour Laval, qu’on chérisse les dimanches en famille à prendre le temps de vivre plutôt que de le perdre au Canadian Tire. Je souhaite continuer à m’approprier les rues sans risque de me faire écraser par un VUS trop pressé, que le chant des carouges à épaulettes couvre le bruit des moteurs et qu’Yves Désautels nous donne toujours des bonnes nouvelles du Métropolitain. Je souhaite qu’on perpétue le savoir de nos aïeux (boulangerie, couture, tricot, etc.), qu’on n’oublie pas comment poussent nos bons légumes. Je souhaite que Jean-Pierre Ferland nous susurre à jamais à l’oreille : « Une chance qu’on s’a » et qu’on se le répète tous les jours comme depuis des semaines. Je souhaite que le bureau improvisé dans mon salon devienne une option viable pour mon employeur. Mais par-dessus tout, je souhaite garder cette nouvelle façon de voir le monde. L’arc-en-ciel n’est visible que si nous regardons tous dans la même direction.

Émilie Senécal-Léonard

 


 

La poésie, pardi !

Quel art possède en très peu de mots le don de donner un sens au monde, de traduire nos émotions, d’apaiser les douleurs et de dire les joies ? La poésie est revenue dans ma vie et celle de beaucoup d’autres, je crois. En témoignent de multiples initiatives dans le monde pour panser les douleurs et apaiser les cœurs à coups de rimes et de beaux mots. J’en ai lu, j’en ai surtout écrit. Elle n’était pas loin, mais était assoupie par le train-train quotidien, la course au superflu, le temps perdu à faire des choses sérieuses. Mais voilà que le temps tombe à la renverse et se relève à l’envers. Voilà que nous qui courions nous nous retrouvons à l’arrêt. Et voilà que le monde qui était arrêté dans ses certitudes se met à courir devant nos yeux, et que tout change, vite, très vite. Lunettes roses ou temps gris, pour le poète, c’est du pain bénit.

Mokhtar Liamini

 


 

« Et si je m’arrêtais un peu ? »

De ces mois de confinement, il me restera la saveur doucereuse du temps qui s’égrène. L’heureux vertige des heures intemporelles. Le bout de mes doigts sur les secondes envolées, les jours réinventés. Et tous ceux à s’inventer…

Il me restera quelques bleus à l’âme, mais tant de couleurs pour les panser. Des pensées « arc-en-ciel » et La vie en rose

À l’issue du manque de tous ceux qui me sont chers, il me restera l’infinie gratitude des retrouvailles. La valeur inestimable des gens qui m’entourent. Cadeaux de vie, cadeaux d’amour.

Il me restera l’apprentissage de la solitude. Ces précieux instants d’introspection et les pas à rebours que j’ai franchis sur les cinquante ans de vie. Repenser Hemingway et me dire chaque matin, au réveil : la vie est une fête. Merci… !

Il me restera l’envie, à jamais, de tout ce que je me suis permis, à satiété. Lire, cuisiner, caresser mes chats, écrire, manger quelques pâtisseries au passage, méditer, déguster un repas, envoyer des tonnes de cartes postales, saisir le téléphone, et hop ! une autre pâtisserie, découvrir ma ville et les artistes de rue, visiter virtuellement des musées et voyager, marcher des kilomètres chaque jour, saluer les gens au passage et puis sourire, sous mon masque. Mais sourire quand même, toujours.

Et même quand le temps viendra à manquer, je m’empresserai de dire : « Et si je m’arrêtais un peu ? »

Nadine Fournier