À bras ouverts dans la distanciation physique

MÉTIS-SUR-MER — «Ici, la plage est vaste. Respecter la distanciation physique, c’est plus facile», résume Marguerite Pay, qui gère l’Auberge du Grand-Fleuve située au cœur du village. L’établissement envisage d’ailleurs d’offrir cette année des «forfaits confinement» de 14 jours, pour permettre aux citadins de s’éloigner de la pandémie.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir MÉTIS-SUR-MER — «Ici, la plage est vaste. Respecter la distanciation physique, c’est plus facile», résume Marguerite Pay, qui gère l’Auberge du Grand-Fleuve située au cœur du village. L’établissement envisage d’ailleurs d’offrir cette année des «forfaits confinement» de 14 jours, pour permettre aux citadins de s’éloigner de la pandémie.

Pour l’hôtelier François Rioux, le 29 mars dernier, après deux semaines de confinement décrété dans la province, a été le jour du vertige. « Pour la première fois dans toute ma carrière, cette journée-là, nous avons eu zéro client, zéro dollar de revenu », raconte-t-il depuis la terrasse extérieure du Riotel, établissement de 120 chambres situé au bord du Saint-Laurent, où Le Devoirl’a rencontré la semaine dernière. À deux mètres de distance. « 2020 devait être la meilleure année financière pour notre groupe [le Groupe Riotel, qui possède trois hôtels en Gaspésie, des entreprises de construction, des résidences pour personnes âgées… et qui est fort de 62 ans d’existence]. Les chiffres étaient fulgurants. Mais cette année, la division hôtelière devrait connaître sa pire année à vie, sans perspective de profit avant 2023. »

La COVID-19 emporte des vies depuis le début de l’année, mais elle n’épargne pas non plus la santé financière d’entreprises, comme celle du tourisme, qui désormais n’ont d’autre choix que de repenser leur trajectoire pour faire face à la nouvelle réalité que le coronavirus leur a imposée. Et elles espèrent, à l’aube de la saison à venir, surtout peu de chose, et certainement pas plus.

« Normalement, à cette époque de l’année, notre centrale de réservation tourne avec deux ou trois employés, dit M. Rioux. Mais là, la personne à la réception suffit à la tâche. » L’hôtel n’a jamais été fermé, accueillant les personnes qui se déplacent pour des raisons essentielles depuis le début de la crise et quelques travailleurs de la construction depuis la reprise dans ce secteur. Les scénarios optimistes mis sur la table par la direction du groupe envisagent un taux d’occupation inférieur de moitié, par rapport à l’an dernier. Et cette perspective baissière est finalement une des rares certitudes dans la région face à la saison touristique 2020.

« On prévoit de recevoir cette année entre 10 ou 15 % de notre volume de clientèle habituel, résume, à l’extérieur de son bureau et au milieu des chants d’oiseaux attirés par la verdure alentour, Alexander Reford, directeur des Jardins de Métis, à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest de Matane, une attraction touristique populaire dans ce coin de la Gaspésie touristique. « Nous aurions pu fermer complètement cette année. Mais nous avons préféré rester ouverts, même si le défi de gestion reste important dans les circonstances. » Il mentionne l’accès aux toilettes, dont les normes n’ont pas encore été établies par la Santé publique, puis son service de restauration, qui devrait être privé de sa salle rustique dans une bâtisse centenaire où la distanciation n’avait pas été pensée à l’époque. Il dit qu’il va, comme d’autres situés plus haut sur la Route des navigateurs, favoriser la vente pour emporter cette année.

Cinquante personnes travaillent aux Jardins de Métis bon an, mal an, pour assurer la gestion du patrimoine horticole de l’endroit, mais également pour encadrer l’accueil des autocars de touristes qui ne vont pas se pointer cette année ou l’organisation d’événements privés, dont les mariages, tous annulés en 2020. « D’habitude, il y en a un chaque fin de semaine entre fin juin et début octobre, dit M. Reford. 87 % de nos visiteurs viennent de l’extérieur de la région. Nous ne savons pas comment ils vont se comporter cette année. Mais ceux qui vont venir risquent d’avoir une expérience unique, puisqu’ils vont avoir les jardins pour eux tout seuls. »

Dans le stationnement de l’église du village de Métis-sur-Mer, transformé en halte routière, où un couple de cyclistes vient de s’arrêter pour s’enivrer de l’air salin du fleuve, la mairesse, Carole-Anne Dubé, garde ses distances tout en évoquant un été compliqué. « Nous allons tout faire pour réchapper cette saison, dit-elle. Mais nous devons le faire en nous assurant de bien protéger tout le monde. Ici, dans la MRC de La Mitis, zéro cas [de COVID-19] a été enregistré depuis le début de cette crise. Et nous espérons que ça va rester comme ça. »

Drôle de concordance des temps : ce village, fondé par des Irlandais il y a plus de 200 ans, a une histoire liée à des pandémies. À la fin du XIXe siècle, les riches citadins anglophones y venaient pour fuir les vagues de choléra et, au début du XXe siècle, pour s’éloigner des foyers d’éclosion de la grippe espagnole. Ils se réfugiaient dans la ruralité naturellement distante et l’air frais du bord du fleuve.

« Ici, la plage est vaste. Respecter la distanciation physique, c’est plus facile », résume Marguerite Pay, qui gère l’Auberge du Grand-Fleuve située au cœur du village. L’établissement envisage d’ailleurs d’offrir cette année des « forfaits confinement » de 14 jours, pour permettre aux citadins d’aujourd’hui de s’éloigner de la pandémie, dans des chambres privatives avec service de restauration à la porte et surtout un accès illimité à la plage située juste devant l’établissement. « Nous avions monté une super équipe cette année pour la saison, mais il faut organiser les choses autrement. J’ai confiance que ça va bien aller », ajoute-t-elle.

À Métis-sur-Mer, chaque été la population du village quadruple avec l’arrivée des propriétaires de résidences secondaires, dont l’économie du coin ne peut pas se passer. « Ça fait vivre le village à l’année, dit la mairesse. On ne peut pas s’en passer. Mais les choses ne vont pas pouvoir être comme avant. »

Aux Jardins de Métis, Alexander Reford est du même avis. « Le village, c’est un club social en été, dit-il. Ça ne sera pas possible cette année. Comme dans les Jardins, il va falloir penser à un été moins interactif et un peu plus contemplatif », conclut-il.