Les appels de la famille du prévenu décédé à Bordeaux laissés sans réponse

La gestion de la pandémie à l’intérieur des murs de la prison de Bordeaux n’est pas simple, selon un employé de l’établissement.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne La gestion de la pandémie à l’intérieur des murs de la prison de Bordeaux n’est pas simple, selon un employé de l’établissement.

Ce n’est que lorsqu’il était à l’article de la mort que la famille de Robert Langevin a appris qu’il avait contracté la COVID-19 durant son incarcération à la prison de Bordeaux. L’homme de 72 ans, qui était en attente de procès pour trafic et possession de drogue, est le premier prisonnier à avoir succombé à cette nouvelle maladie dans un établissement carcéral québécois.

« Il est arrivé à moitié mort à l’hôpital », a dénoncé sa sœur Pierrette Langevin en entrevue au Devoir. Elle estime que son frère, dont la santé était déjà fragile, n’a pas reçu les soins dont il aurait eu besoin après avoir reçu un test de dépistage positif au coronavirus. « Ils ne l’ont pas amené à l’hôpital à temps parce que ce n’est pas l’infirmerie [de la prison] qui peut guérir [la COVID-19] », a-t-elle remarqué.

Lorsque l’aumônier de la prison a contacté la famille pour l’aviser que M. Langevin vivait ses derniers moments, il était déjà dans un état comateux. Impossible pour eux de lui faire leurs adieux, même par vidéo.

Photo: Facebook Robert Langevin

« C’est ça qui me révolte et qui me fait beaucoup de peine parce que je me dis que j’ai juste un frère », a déploré Mme Langevin. « Il a été abandonné comme on voit dans les autres pays, et là, l’aumônier t’appelle, mais [Robert] ne peut même plus parler, il est en train de mourir. Ce n’est pas normal. On n’est pas dans un pays éloigné, on est au Québec, il doit y avoir des gens qui ont un travail à faire. Ils ne l’ont pas fait. »

Inquiète, elle avait pourtant téléphoné à l’Établissement de détention de Montréal (Bordeaux) et à l’avocat de son frère il y a environ une semaine pour s’enquérir de son état, mais personne ne l’avait rappelée jusqu’à de que Robert Langevin soit sur son lit de mort.

Le Devoir rapportait jeudi que le Bureau du coroner a lancé une enquête sur les causes et les circonstances de la mort de Robert Langevin en raison d’allégations de négligence. Moins de deux mois avant de mourir de la COVID-19, le prévenu avait lancé un cri du cœur au Protecteur du citoyen parce qu’il craignait justement de subir ce triste sort. « J’ai pas envie de mourir ici. Je suis un cas urgent », avait-il écrit dans sa plainte le 27 mars avec l’aide de Catherine Lizotte, dont le conjoint était incarcéré dans le même secteur. M. Langevin est mort dans la nuit de mardi à mercredi, soit une semaine avant sa prochaine comparution, qui était prévue le 26 mai. Il avait été transporté à l’hôpital lundi.

« On est tellement troublés parce qu’on lit, a affirmé l’autre sœur du défunt, Thérèse Langevin, en entrevue. D’apprendre qu’il était vraiment dans le secteur de l’éclosion, d’apprendre qu’il aurait écrit une note et qu’il aurait demandé des soins jusqu’à trois jours avant d’être transporté à l’hôpital. »

« Oui, c’était une peine criminelle de drogue, mais ce n’était pas un meurtrier, a-t-elle ajouté. Il ne méritait pas non plus qu’on le laisse mourir comme un chien. » Elle se demande si des mesures avaient été prises pour protéger son frère qui souffrait de problèmes cardiaques, prenait des antibiotiques pour soigner une infection à la gorge et avait besoin d’un masque à oxygène pour respirer.

Problème complexe

La gestion de la pandémie à l’intérieur des murs de la prison de Bordeaux n’est pas simple, selon un employé de l’établissement. Le Devoir a accepté de ne pas dévoiler son identité parce qu’il n’était pas autorisé à parler publiquement. « Ils font du mieux qu’ils peuvent dans les circonstances actuelles », a-t-il affirmé, tout en reconnaissant que les conditions de détention peuvent paraître choquantes de l’extérieur.

Des détenus ont raconté au Devoir avoir été mis en confinement dans leur cellule 24 heures sur 24 sans pouvoir contacter leur famille durant des semaines. Ce confinement avait d’ailleurs donné lieu à des débordements. Les détenus du secteur E ont récemment été transférés dans le secteur G et séparés en zones chaudes et zones froides, selon le Syndicat des agents de la paix en services correctionnels du Québec. Ceux qui ont reçu un diagnostic négatif ont pu sortir de leur confinement.

« La ministre Guilbault nous dit que tout est sous contrôle, mais le décès de Robert Langevin pose des questions troublantes sur la progression de la pandémie à Bordeaux et dans le système carcéral », a souligné la co-porte-parole de Québec solidaire, Manon Massé, sur sa page Facebook vendredi.
 

 


La ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, n’a pas voulu commenter ce cas particulier. « Une investigation du coroner étant justement en cours, en plus de l’enquête interne de la Direction de la vérification interne, des enquêtes et de l’inspection, nous allons donc nous abstenir de commenter ce cas particulier », a indiqué son attachée de presse, Amélie Paquet.

Mme Guilbault a répété en conférence de presse vendredi que les mesures mises en place ont permis de limiter la propagation du coronavirus, comme l’interdiction de visites, l’usage de la visioconférence pour les comparutions, le port d’équipement de protection personnel par les agents correctionnels et les détenus qui le nécessitent. Elle a également rappelé qu’elle avait autorisé des permissions de sortie temporaires à des fins médicales, mais peu de détenus ont pu s’en prévaloir.

Des familles de détenus et des organismes qui militent pour les droits des personnes incarcérées tirent la sonnette d’alarme depuis que le premier cas d’infection au coronavirus a été détecté à la prison de Bordeaux, le 24 avril. La Ligue des droits et libertés, la Société John Howard du Québec et le Groupe anticarcéral demandent une réduction de la population carcérale. L’Association des avocats et avocates en droit carcéral et l’Association des avocats carcéralistes progressistes s’inquiètent aussi de la situation.

Selon le dernier bilan publié vendredi, 93 détenus ont été infectés par le coronavirus à la prison de Bordeaux, et 57 ont toujours des symptômes de la COVID-19. L’établissement comptait 859 personnes en cellule vendredi, dont 391 ont passé un test de dépistage.

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