Le prévenu décédé de la prison de Bordeaux craignait d’être laissé à son sort

L’Établissement de détention de Montréal
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’Établissement de détention de Montréal

Moins de deux mois avant de mourir de la COVID-19 alors qu’il était incarcéré à la prison de Bordeaux, Robert Langevin avait lancé un cri du cœur au Protecteur du citoyen parce qu’il craignait justement de subir ce triste sort. Le Bureau du coroner a lancé une investigation sur les causes et les circonstances de sa mort en raison des allégations de négligence entourant ce premier décès à survenir dans une prison québécoise.

Le Devoir a obtenu une copie de la plainte que M. Langevin, 72 ans, avait fait parvenir au Protecteur du citoyen le 27 mars avec l’aide de Catherine Lizotte, dont le conjoint était incarcéré dans le même secteur.

« J’ai pas envie de mourir ici. Je suis un cas urgent. […] [Je] suis vulnérable et ma condition de vie ne me permet pas [de] mourir ici. C’est pas humain », avait-il écrit en détaillant sa situation médicale. Il disait notamment avoir subi une intervention chirurgicale à cœur ouvert en 2018 et avoir besoin d’un masque à oxygène pour respirer. Il était incarcéré en attente de son procès pour trafic et possession de drogue.

« Ce qui me choque, c’est qu’ils n’ont rien fait, a affirmé Mme Lizotte en entrevue au Devoir. Ils auraient dû le prendre et le mettre dans une place pour lui donner des soins. » Le Devoir a tenté de joindre l’avocat de M. Langevin sans succès.

Le bureau du Protecteur du citoyen n’a pas confirmé s’il avait ouvert une enquête à la suite de la plainte du prévenu, ni donné suite à la demande d’entrevue du Devoir. Ses interventions sont menées en privé, a fait savoir sa porte-parole, Carole-Anne Huotte.

Elle a toutefois précisé que le Protecteur du citoyen est « en contact régulier avec les autorités carcérales » et les ministères concernés pour leur faire part de ses préoccupations et de ses attentes. Deux familles de détenu ont confirmé au Devoir avoir été contactées pour s’enquérir de la situation à l’Établissement de détention de Montréal (Bordeaux).

« Ce décès vient confirmer les craintes », a regretté Jean-Louis Nguyendont le conjoint purge une peine de 28 mois pour trafic de drogue.

Réduction de peine réclamée

La mort de M. Langevin a fait réagir plusieurs organismes qui militent pour les droits des détenus, dont la Ligue des droits et libertés, la Société John Howard du Québec et le Groupe anticarcéral.

 

« Je suis tellement triste et fâché parce que c’était complètement prévisible et évitable », a lancé le professeur Ted Rutland de l’Université Concordia, l’un des membres du Groupe anti-carcéral qui dénonce les conditions de détention à la prison de Bordeaux durant la pandémie. Il demande une réduction de la population carcérale pour éviter des décès comme celui de M. Langevin.

« Ce qu’on sait, c’est qu’il n’a pas eu les soins qu’il demandait, qu’il était très, très, très malade », a-t-il précisé.

L’homme de 72 ans aurait eu accès à l’infirmerie de l’établissement le 7 mai, selon Claude Laberge qui était détenu dans le même secteur et est sorti de prison ce jour-là. Il a été transporté à l’hôpital lundi et est mort dans la nuit de mardi à mercredi, selon le Syndicat des agents de la paix en services correctionnels du Québec.

Rares témoignages de l’intérieur

M. Laberge fait partie des détenus qui ont été en confinement 24 h sur 24 dans le secteur C de la prison de Bordeaux au cours des dernières semaines. Il en est ressorti secoué. « J’étais là pendant la grosse émeute en 1992 et ce n’était même pas comme ça, a-t-il dit. Ça n’a pas de sens. »

« Quand j’ai été libéré le 7 mai, ça faisait 9 jours qu’on ne s’était pas lavés, pas de douche », a-t-il décrit. « Les gardiens étaient rendus qu’ils faisaient des rondes aux huit heures au lieu de passer aux heures pour voir si on était corrects parce qu’il y avait un manque de personnel et qu’ils ne savaient plus comment gérer la situation. »

Un autre détenu qui est demeuré confiné 24 heures sur 24 dans le secteur E durant 19 jours avant d’être transféré dans un autre secteur après un résultat de test négatif à la COVID-19 décrit des conditions similaires. Seul dans sa cellule, il lui était impossible de contacter sa famille ou son avocate. « Ce deux semaines là, ça a été le temps le plus éprouvant que j’ai fait de ma vie, a-t-il décrit. J’ai pleuré et d’habitude, je ne pleure pas. C’était vraiment l’isolement. C’était dur, pour vrai. Je vais m’en rappeler longtemps de cette sentence-là. » Le Devoir a accepté de ne pas révéler son identité parce qu’il craint des représailles, puisqu’il est toujours incarcéré.

Une rencontre entre la Ligue des droits et libertés, l’Association des avocats et avocates en droit carcéral et la sous-ministre associée du ministère de la Sécurité publique, Line Fortin, a eu lieu jeudi avant-midi.

La ministre Geneviève Guilbault avait indiqué la veille que les mesures prises pour limiter la contagion à la prison de Bordeaux fonctionnent et que des permissions de sortie ont déjà été données.

Selon le dernier bilan publié jeudi, 93 détenus ont été infectés par le coronavirus à la prison de Bordeaux et 60 ont toujours des symptômes de la COVID-19. L’établissement comptait 862 personnes en cellule jeudi, dont 389 ont passé un test de dépistage.

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