Tout est affaire de décor pendant le confinement

Les téléspectateurs peuvent voir le bureau personnel de la commentatrice Tasha Kheiriddin, d’où elle fait ses apparitions au téléjournal depuis le début du confinement.
Photo: Capture d'écran Les téléspectateurs peuvent voir le bureau personnel de la commentatrice Tasha Kheiriddin, d’où elle fait ses apparitions au téléjournal depuis le début du confinement.

La crise pandémique développe aussi sa logique esthétique bien à elle. Après les techniques du corps (la décoiffure !) et ses parures (dont le masque), le troisième volet de cette série examine la présentation de soi aux écrans.

On ne peut pas juger un livre à sa couverture, d’accord, mais on peut bien juger un homme ou une femme à sa bibliothèque, non ?

Une partie de celle de Tasha Kheiriddin apparaît à l’écran du téléjournal depuis le début du confinement. Habituellement, la commentatrice analyse l’actualité politique en direct des studios de Toronto. La captation se fait maintenant de son bureau personnel où elle a choisi ce fond d’écran rempli de livres et de bibelots.

« Mon bureau est au troisième étage de ma maison très étroite. C’est ma pièce favorite de la maison, mon petit paradis maintenant envahi par ma fille qui ne va plus à l’école. C’est elle aussi qui a choisi de classer les livres par couleur », explique la chroniqueuse qui a accepté de s’ouvrir brièvement sur ce sujet autrement plus léger que la lourde crise mondiale.

Une photo des Kheiriddin, mère et fille, apparaît toujours en fond d’écran. On y voit aussi quelques volumes d’une série de grands classiques, dont The Conservative Mind, From Burke to Eliot de Russell Kirk et L’étranger de Camus. La caméra capte presque toujours la tranche d’un livre où apparaît la photo de Brian Mulroney. Il s’agit de l’essai de John Sawatsky, The Politics of Ambition, paru en 1991.

« C’est un choix un peu traditionnel, une bibliothèque, mais ce décor reflète un peu ma personnalité. J’imagine que les gens veulent voir un peu de mon côté personnel, alors voilà. »

Il y a également des bibelots, surtout des figurines d’éléphants, l’animal fétiche de la commentatrice conservatrice depuis sa tendre jeunesse. Alors, établir un lien avec la mascotte du Parti républicain des États-Unis la fait bien rire. Quand on s’expose, on s’expose à toutes sortes d’exégèses exagérées.

« Mon premier toutou éléphant s’appelait Fifi et je l’ai toujours », dit Mme Kheiriddin, qui n’oserait d’ailleurs pas se placer en ligne devant un unifolié comme tant de commentateurs américains patriotiques.

Ma maison, c’est moi

La crise pandémique a isolé chacun et chacune chez soi. La technologie des médias, vieux ou neufs, nous rapproche tous, accentuant du même coup le brouillage généralisé des frontières entre les sphères privée et publique.

Cette exposition en ligne se fait avec une présentation plus ou moins rationnellement organisée. Il faut choisir son look, sa coiffure, ses vêtements (comme le rappelaient les deux premiers volets de cette série sur l’esthétique du confinement). Il faut aussi décider dans quel décor se planter. Le salon ou le bureau ? Devant une bibliothèque ou une œuvre d’art ?

Photo: Agence France-Presse Le fondateur de l’entreprise californienne Sweet Farm, Nate Stalpetert, offre des caméos d’animaux de ferme à utiliser dans les réunions d’affaires virtuelles.

Virginie LaSalle, professeure de design de l’Université de Montréal, fait remarquer que tous les espaces intérieurs ne se valent pas. Elle évoque les théories de la « présentation de soi » du sociologue d’origine canadienne d’Erving Goffman (1922-1982), qui envisage la vie sociale comme une scène avec ses acteurs, ses rôles, son public et ses coulisses.

« Goffman fait réfléchir sur la manière dont on travaille les espaces domestiques depuis très longtemps, dit-elle en mettant en évidence la réversibilité à l’œuvre ici, cette fois en citant l’idée de « la « poétique de l’espace » du philosophe français Gaston Bachelard (1864-1962).

« La maison, au sens du chez-soi, est en nous, autant que nous sommes la maison, résume la professeure LaSalle. La maison, c’est nous [comme] objet architectural. »

Dans ce monde de présentation du soi (« le nid, le cocon, la coquille »), il y a des régions antérieures, équivalentes à celles de la scène plus travaillée. « On y est en représentation, dit la spécialiste. On y reçoit les gens entourés de ses souvenirs, de ses photos, de ses bibelots, de ses œuvres d’art, de tout ce qu’on veut projeter de soi. »

Photo: Capture d'écran YouTube Meryl Streep est apparue en ligne, martini à la main, pour célébrer le 90e anniversaire du compositeur Stephen Sondheim.

Il y a aussi des régions dites postérieures, rapprochées des coulisses du théâtre, là où les acteurs ne sont pas encore dans leurs personnages. « C’est un lieu plus intime, la chambre, la salle de bains, où chacun est plus soi-même, sans masque, sans costume. »

La vie en ligne se joue évidemment le plus souvent dans une région antérieure, avec là encore des nuances selon l’observation de la professeure LaSalle. Les experts et les spécialistes interviewés à la télévision s’affichent en professionnels, dans un bureau organisé selon les clichés attendus et les images construites, avec des diplômes aux murs, des livres et de la paperasse partout. La professeure LaSalle, elle, avoue au téléphone souvent choisir de la verdure, des plantes.

« Les gens se montrent dans leur foyer un peu comme on les voit par une fenêtre le soir, dit encore Mme LaSalle en évoquant cette fois le concept d’extimité, ce désir de rendre visibles certains aspects de la vie privée, quand l’intime se mélange à l’extérieur.

« On devient voyeur, en tout cas on peut jeter un œil chez les gens. »

Gagnants, perdants

L’exposition de soi en ligne n’a évidemment pas commencé avec l’usage immodéré depuis plus de deux mois des Signal, Jitsi Meet, FaceTime, Teams, Klaxoon et autres applications de vidéoconférence pour le télétravail. Seulement, maintenant, cette vie en ligne s’accentue pour tous, avec des avantages et des inconvénients.

« C’est très fatigant cognitivement d’être constamment exposé, dit la professeure Mélanie Millette, de l’UQAM, spécialiste des usages des nouvelles technologies. Après deux ou trois réunions Zoom dans la journée, on est épuisé et on n’a pas envie le soir de faire un souper ou un apéro Zoom en plus. On revient donc vers le bon vieux coup de téléphone. Personnellement, je me suis surprise à repenser à la lettre. »

La présentation des régions antérieures ou postérieures n’a pas non plus commencé avec les écrans. Mme Millette fait remarquer que l’histoire de la peinture témoigne de la très longue mise en scène imagée de soi. Le portrait est très fortement lié à la représentation de l’individu, mais aussi du monde quotidien, profane, détaché du sacré, avec des objets familiers, des natures mortes, des flacons, des ustensiles, des fleurs et bien d’autres curiosités censées représenter une part de soi-même.

Photo: Agence France-Presse La triathlète Sarah Piampiano à l’entraînement

Les personnalités publiques ou les collègues de travail osent maintenant cette extimité en révélant des zones domestiques disons plus postérieures, la cuisine conviviale par exemple. Des listes de prétendus gagnants et perdants de ce grand dévoilement commencent à circuler. La comédienne Gal Gadot (Wonder Woman) a raté son coup en appelant ses amies hollywoodiennes à entonner Imagine de John Lennon.

La comédienne Meryl Streep a encore engrangé de l’estime avec une apparition en ligne pour célébrer le 90e anniversaire du compositeur Stephen Sondheim. La mégastar était en robe de chambre, devant une étagère et quelques bibelots, dont un canard de bois, mais pas d’éléphants ni aucun de ses Oscar. Elle buvait un martini.