Dans les méandres de «Je contribue»

Le premier ministre du Québec, François Legault, ne cesse de répéter qu’« il manque de bras ». Pourtant, de nombreuses mains se sont levées pour répondre à l’appel. Soumettre sa candidature sur le site « Je contribue » s’avère un parcours du combattant pour bon nombre de Québécois, qui se demandent combien de vies ont coûtées les ratés que semble essuyer le site Internet gouvernemental. Récit.

Des appels qui tardent, des suivis non assurés et une impressionnante paperasse à remplir : l’efficacité de la plateforme Je contribue est remise en doute par des Québécois, qui ont dû redoubler d’effort pour aller sur le terrain.

« Si on veut aider rapidement, il ne faut pas attendre après un appel de Je contribue. Il faut faire des démarches parallèles », explique Marie-Claude Mackay. « J’ai dû défoncer des portes pour aller aider. » Des témoignages comme le sien, Le Devoir en a recueilli une dizaine, alors que, sur les réseaux sociaux, des publications de citoyens en attente de nouvelles sont partagées régulièrement.

Le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) assure pourtant que « l’ensemble des personnes qui ont soumis leur candidature ont été rappelées au moins une fois ».

Pour avoir l’heure juste, Le Devoir a rempli, le 11 mai, le formulaire promu presque quotidiennement par François Legault.

« Bypasser » le système

Si le courriel confirmant l’inscription n’a pas tardé à apparaître dans la boîte de messagerie, l’appel a été long à arriver.

« Il faut bypasser le système », avait prévenu Mirabelle Ricard. « Il faut connaître quelqu’un, qui connaît quelqu’un, qui a le numéro d’une personne aux ressources humaines d’un CIUSSS », expliquait-elle au Devoir.

Force est de constater que Mme Ricard avait raison. Ce n’est qu’après avoir laissé un message vocal à une responsable des ressources humaines d’un CIUSSS de Montréal que nous recevons un appel.

« Normalement, il faut attendre de passer par Je contribue, a-t-elle d’abord expliqué. Mais ça devient plus complexe qu’autre chose, alors on va vous faire un contrat et vous ajouter sur une liste. »

Les besoins sont criants, assure-t-elle. « J’ai des postes pour aide de service et entretien ménager. »

Il faudra remplir à nouveau le formulaire, puisque la responsable n’a pas accès directement à notre dossier rempli sur le site Je contribue.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Québec a déployé le site de recrutement «Je contribue» il y a quelques semaines déjà afin de palier le manque de main-d'œuvre notamment dans les CHSLD de la province.

Après une dizaine de minutes au téléphone, la dame nous explique qu’une collègue nous rappellera rapidement pour finaliser le contrat de travail.

Avant de raccrocher, la fonctionnaire nous avertit : « C’est un moment très, très, très difficile. »

« Je ne veux pas vous mettre dans une situation de peur, mais apportez du linge de rechange parce que vous n’allez pas avoir un uniforme », prévient-elle. « Ce n’est pas que vous n’allez pas être bien couverte, mais j’aime mieux vous avertir. »

Elle indique qu’il vaut mieux apporter nos propres lunettes de protection, ainsi qu’une visière, si on en a.

Mais qu’est-ce qui sera fourni ? « Les masques chirurgicaux, les gants et une veste transparente jaune. Pour le reste, si vous avez des choses à la maison, apportez-les », insiste-t-elle.

Sans nouvelles trois jours plus tard, alors que le premier ministre continue à déplorer le manque d’effectifs et que les décès se comptent toujours par centaines en CHSLD, nous rappelons la responsable. « Il y a toujours des besoins, on va vous envoyer un contrat de travail », assure-t-elle à nouveau.

Un courriel sera envoyé quelques minutes plus tard. Au total, il faut remplir trois documents avant d’être formé pour aller aider dans un établissement. Un document pour l’ouverture du dossier, un autre qui concerne le contrat d’embauche, puis le formulaire de déclaration des antécédents judiciaires. Il faudra également inclure un spécimen de chèque, une preuve d’identité, tels le permis de conduire ou la carte d’assurance maladie, ainsi que notre curriculum vitae.

Nous aurons des nouvelles de la plateforme Je contribue le 17 mai. Un employé du ministère communique avec nous pour obtenir des informations sur notre candidature, sans toutefois être au courant de nos autres démarches.

Suivis confus

Émilie Mercier a attendu 45 jours avant d’avoir des nouvelles. « J’étais rendue à me demander s’il fallait que j’aille faire un sit-in en face du CHSLD Sainte-Dorothée », raconte cette résidente de Laval.

Fidèle auditrice des points de presse, elle s’est inscrite dès le premier appel aux renforts, le 15 mars.

« J’avais déjà travaillé pour le CISSS de Laval en 2017. Je me souviens même de la grandeur de mon masque N95 », explique-t-elle.

Ce n’est que le 23 avril qu’elle reçoit un courriel, qui l’a toutefois rendue perplexe. « Si vous recevez ce courriel, c’est que vous avez rapidement signifié votre intérêt via l’adresse jecontribuecovid19@msss.gouv.qc.ca afin de contribuer à l’effort collectif pour soutenir le réseau de la santé et des services sociaux durant la pandémie de la COVID-19. Nous vous en remercions », est-il écrit.

« Si ce n’est déjà fait, nous vous invitons à déposer votre candidature en complétant le formulaire sur le site jecontribuecovid19.gouv.qc.ca. Ce site Web permet d’assurer un suivi rapide et systématique auprès de chacune des candidatures reçues. »

C’était quelques jours après que le premier ministre eut précisé que ce n’était pas 50 000 candidatures qui avaient été reçues via la nouvelle plateforme, mais plutôt 19 000. « Il y en a qui ont donné leur nom deux fois, trois fois, dix fois dans les différentes régions du Québec », avait-il expliqué.

Quand je vois l’hécatombe dans les CHSLD et on apprend que les gens meurent de déshydratation et de malnutrition, ça me frustre de ne pas être en train d’aider

Émilie Mercier avoue avoir été embarrassée. « Le courriel sous-entendait presque que j’avais répondu trop vite […] et ils me demandaient de créer un doublon », s’étonne encore la Lavalloise. Mme Mercier, qui a étudié en travail social a finalement été contactée par le CISSS de Laval le 29 avril.

« La personne m’a dit qu’elle voulait m’embaucher au psychosocial. Elle m’a demandé de lui transférer mon CV et m’a assuré que j’allais être rappelée rapidement », mentionne Émilie Mercier, sans nouvelles depuis.

« Quand je vois l’hécatombe dans les CHSLD et on apprend que les gens meurent de déshydratation et de malnutrition, ça me frustre de ne pas être en train d’aider », dit-elle.

Une autre candidate, qui a préféré taire son identité pour ne pas nuire à ses autres démarches professionnelles, était aussi prête à aider dès le lendemain de son inscription. Contactée rapidement par le CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, elle est formée le 20 avril pour être aide de service. À la fin de la journée, on lui dit que son horaire lui sera communiqué en soirée. « Je n’ai pas eu d’appel de toute la semaine », explique la Montréalaise. « Je trouvais que ça n’avait aucun sens que je sois prête et disponible, alors que le premier ministre faisait des appels à tous. »

Le 26 avril, elle reçoit un appel du CIUSSS qui l’invite à suivre une formation en travail psychosocial. « La personne m’a dit qu’elle avait vu que j’étais doctorante en psychologie, mais elle n’était même pas au courant que je venais d’être formée pour aider les préposées », rapporte la candidate.

Espérant aider, elle accepte de suivre une nouvelle formation. Le scénario se répète. Elle reçoit finalement un appel le 11 mai pour se rendre dans un CHSLD dès le lendemain. « Je me suis présentée à l’heure demandée et on m’a dit que la personne responsable était en congé », explique-t-elle. Le surlendemain, on l’appelle pour l’avertir qu’une autre personne s’est présentée et qu’ils n’auront finalement pas besoin d’elle. « Je retourne à la case départ », se désole-t-elle.

« Tombés entre deux chaises »

Mi-avril, le premier ministre Legault et la ministre de la Santé, Danielle McCann, avouaient que des dossiers étaient peut-être « tombés entre deux chaises », mais ont laissé entendre qu’il s’agissait de cas somme toute isolés.

« S’il y a des personnes qu’on n’a pas appelées, moi, je les invite à nous refaire signe sur le site, et on va s’organiser pour les contacter rapidement », avait même dit la ministre McCann. Mirabelle Ricard a justement rempli le formulaire à deux reprises. Ce qu’elle a pu constater, c’est que celui-ci a été modifié.

Le ministère confirme avoir changé à deux reprises la plateforme Je contribue. « Vers le 20 mars, une première fois. L’objectif était de transformer une boîte courriel en un site Internet plus adéquat pour gérer le volume de candidatures », indique-t-il dans un courriel transmis au Devoir. « Puis le 1er mai, une nouvelle plateforme a été mise en place. Elle permet notamment aux établissements d’accéder à la banque de candidatures directement plutôt que de recevoir les candidatures du ministère. »

On s’est privés de combien de paires de mains et ça a coûté combien de vies?

Impossible toutefois pour le ministère d’assurer que l’optimisation du processus a été efficace. « Pour le moment, le délai moyen pour qu’une candidature soit contactée n’est pas connu », indique le MSSS. « Nous n’avons pas l’information sur le nombre, mais nous savons que des candidats ont soumis leurs candidatures à de nombreuses reprises », ajoute-t-on.

Après avoir remué ciel et terre, contacté en français et en anglais un total de cinq personnes des ressources humaines de CIUSSS, Mirabelle Ricard a finalement pu prêter main-forte.

L’enseignante, qui a participé à des missions de Médecins sans frontières, notamment en Haïti, rappelle que chaque seconde est précieuse lors d’une crise sanitaire. « J’ai formé des équipes pour opérer des camps complets pendant l’épidémie de choléra en 7 heures. Ici, ils ont essayé de faire des miracles, et ils ont réussi à le faire dans seulement quelques places en dedans de 48 heures, et on parle de monter juste une zone froide dans un CHSLD. »

« Le but, ce n’est pas de blâmer quelqu’un, mais d’être transparents s’il y a un problème avec l’efficacité du site. On s’est privé de combien de paires de mains et ça a coûté combien de vies ? » se questionne-t-elle. 

En dates

15 mars Lancement de Je contribue, destiné à ce moment-là aux infirmières à la retraite et aux professionnels ayant une expertise en santé et en services sociaux.

20 mars La boîte courriel est transformée en un site Internet plus adéquat pour gérer le volume de candidatures.

16 avril Plusieurs inscrits sont sans nouvelles, alors que le premier ministre lance des appels pour du renfort. « Ça se peut qu’il y en ait qui soient tombés entre deux chaises, là [...] S’il y a des personnes qu’on n’a pas appelées, moi, je les invite à nous refaire signe sur le site, et on va s’organiser pour les contacter rapidement », déclare la ministre de la Santé.

17 avril Le premier ministre se veut rassurant, indiquant avoir reçu 52 000 candidatures par le site Je contribue.

18 avril 400 employés d’Hydro-Québec et de Revenu Québec prêteront main-forte afin de communiquer rapidement avec les personnes ayant signifié leur intérêt sur le site Je contribue.

18 et 19 avril Suivi auprès des personnes qui ont proposé leurs services entre le 15 mars et le 16 avril afin d’évaluer si leur candidature est admissible.

20 avril Ce ne sont finalement pas 52 000 personnes qui se sont inscrites sur Je contribue, mais plutôt 19 000 précise le premier ministre. « Il y en a qui ont donné leur nom deux fois, trois fois, dix fois dans les différentes régions du Québec », indique-t-il.

23 avril Devant l’absence de 9500 employés de la santé, le premier ministre fait un appel à tous les Québécois. « Ce qu’on cherche, là, c’est beaucoup des bras. On cherche du monde à temps plein », dit-il.

1er mai Une nouvelle plateforme a été mise en place. Elle permettra notamment aux établissements d’accéder à la banque de candidatures directement plutôt que de recevoir les candidatures du Ministère.

4 mai Le premier ministre évoque la fatigue des employés de la santé et lance à nouveau un appel à toute personne disponible à temps plein « peu importent vos qualifications, on est prêts à vous ajouter dans nos CHSLD ».

6 mai Le manque de personnel empêche Québec d’aménager des zones tampons pour libérer des lits dans certains hôpitaux. « On fait des appels aux gens qui voudraient venir contribuer [à s’inscrire] sur Je contribue, parce qu’on a besoin de personnel pour [...] ouvrir davantage de zones tampons », dit la ministre de la Santé.


En chiffres

CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal 
Nombre de candidatures reçues du MSSS :  5705
Nombre de prises en charge :  3190
Nombre d’embauches : 698

CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal
Nombre de candidatures reçues du MSSS : 8000
Nombre de prises en charge :  3190
Nombre d’entrevues effectuées : 1000
Nombre d’embauches : 672

CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal
Nombre de candidatures reçues du MSSS :  5323
Nombre de prises en charge :  4696
Nombre d’entrevues effectuées : 4696
Nombre d’embauches : 1182 

CISSS de Laval
Nombre de candidatures reçues du MSSS : 1157
Nombre de prises en charge :  1157
Nombre d’entrevues effectuées : 750 
Nombre d’embauches : 494

CISSS de l’Outaouais 
Nombre de candidatures reçues du MSSS : 1423
Nombre de prises en charge :  1218
Nombre d’entrevues effectuées : 861
Nombre d’embauches : 625
 
CIUSSS du Saguenay–Lac-Saint-Jean
Nombre de candidatures reçues du MSSS :  1170
Nombre de prises en charge :  919
Nombre d’entrevues effectuées : 834
Nombre d’embauches : 198

CISSS de l’Abitibi-Témiscamingue
Nombre de candidatures reçues du MSSS :  425
Nombre de prises en charge :  375
Nombre d’entrevues effectuées : non disponible
Nombre d’embauches : 75

Données obtenues en date du 11 mai

 
8 commentaires
  • Luc Champagne - Abonné 19 mai 2020 07 h 14

    Curieux

    Par courriel, on m'a demandé de fournir des renseignements qu'un employeur ne peut demander avant l'embauche en temps normal.Mais comme nous sommes en période anormale, j'ai fourni spécimens de chèque, d'assurance-maladie,permis de conduire,etc.Peu après,est-ce le fruit du hasard,virus informatique sur l'ordinateur. Les CIUSS, au Devoir notamment, on s'entend pour dire que c'est un fiasco. Pourquoi vouloir faire la même chose avec l'abolition des commissions scolaires?

    • Serge Pelletier - Abonné 19 mai 2020 09 h 09

      Cela n'est pas pus légal. Malheureusement, les demandes de ce type sont la norme depuis longtemps, car les organismes de protection sont plongée dans la béatitude d'eux-mêmes.

      Même les universités en sont à se foutre royalement des restictions qu'impose la Loi. L'Université Laval a pratiqué cela depuis très longtemps... Puis, l'une des plaintes a finit par aboutir devant le Trubinal des droits de la personne (pas l'organisme, elle ne prenait pas au sérieux ce type de plainte - c'était l'université, donc tout était correct). L'UL plaida en défense que son service des RH était constitué de spécialistes, que son personnel décisionnel était membre de diverses corporations prrofesionnelles, que le contentieux de UL n'avait rien trouvé d'anormal, que les avis du corps professionnel d'enseignement en droit, gestion des RH, en relations industrielles n'avaient aucunement trouvé déplacé et hors norme les demandes, que ces demandes étaient là depuis plus de trente ans, etc. Le Tribunal les déclarera coupable... Mais avec rien de punitif... "Faites plus cela".
      À l'UQÀM, c'est encore plus comique... Un plaignant, papier en preuve émis par l'un des professeurs et diffusé sur l'Internet de son propre cours, s'est fait répondre en décision de la Commission régissant les renseignements et documents nominatifs, que le professeur niait être l'auteur de cette plublication, et que le patron des RH de l'UQÀM confirmait que ce professeur lui avait dit n'avoir pas diffuser ces renseignements nominatifs... Donc, qu'un étudiant ne pouvait se servir de ce tribunal en représailles contre un professeur... Car c'était un lieu de haut savoir et que la prohibité y était "illégal" ou "interdite"...
      L'on pourrait allonger la liste à l'infini de ces décisions loufoques... Et l'on ne parle pas encore des problèmes "d'ordinateurs", de pannes de courant, etc.

  • Alain Roy - Abonné 19 mai 2020 07 h 40

    L'heure juste

    Maintenant que nous avons des témoignages sur les ratés, les délais déraisonnables et les cafouillages bureaucratiques (oh surprise), ça prendrait les témoignages de ceux et celles qui ont été rapidement contactés et mis à contribution, pour avoir un portrait juste, impartial. C'est moins vendeur mais la transparence, c'est pour tout le monde, y compris les médias. Merci.

    • Robert Libersan - Abonné 19 mai 2020 09 h 18

      Les journalistes raffolent de créer l'indignation.

  • Marc Pelletier - Abonné 19 mai 2020 08 h 13

    Scandale

    Situation inadmissible, pire que la tour de Babel !

    Et pendant ce temps là des personnes meurent par manque de soin .

    Tout ce " bordel ", diront certains, est sans doute la faute des libéraux.

    Sachant l'efficacité de la machine, il aurait été beaucoup plus efficace de confier la liste de candidats à une agence.

    Même pour sauver de vies, en période de pandémie, notre gouvernment et sa bureaucratie étalent leur inefficacité flagrante.

    Scandale qui dépasse les bornes !

  • Serge Daigno - Inscrit 19 mai 2020 08 h 39

    Capitaine, capitaine !

    le bateau coule,
    Oui je sais je sais, remplissez vos formulaires...

    Avec une telle bureaucratie, le Québec n'a pas besoin d'ennemis.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 19 mai 2020 08 h 51

    René Lévesque

    ... a dit: On n'est pas un petit peuple, on est peut-être quelque chose comme un grand peuple!, en 1976. C'est une belle phrase mais parfois c'est le " peut-être" qui me fait douter...