La mode masquée au temps du coronavirus

Le couvre-visage est réinventé par les créateurs d’ici.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le couvre-visage est réinventé par les créateurs d’ici.

En plus d’avoir bouleversé nos impératifs quotidiens, la présente crise nous expose à une esthétique bien à elle. Le linge mou a la cote, le rouge à lèvres nettement moins, et le couvre-visage est réinventé par les créateurs d’ici. Deuxième texte de trois.

« Mask off, fuck it, mask off. » En mai 2017, le tube du rappeur Future se hissait dans le palmarès du Billboard. Trois ans plus tard, le masque ne s’enlève plus, il se met. Et c’est avec une illustration hommage à l’artiste du hip-hop, publiée sur son compte Instagram, que Gabrielle Laïla Tittley, alias Pony, a annoncé se lancer dans la production desdits couvre-visages. Son slogan ? « Mask on, fuck it, mask on. »

En confectionnant ces accessoires, l’inimitable artiste montréalaise a bien sûr gardé sa signature, son style. Un de ses modèles imprimés est recouvert de nuages. Un autre fait allusion à un câlin. Un autre clame : « J’enlève ce masque seulement pour boire du vin. »

« On s’entend : le vin est tellement une thématique de la COVID-19 au Québec, dit-elle en s’esclaffant. J’ai des amis importateurs qui ont vu leurs affaires exploser pendant la pandémie. De un, les lignes à la SAQ sont vraiment gossantes et, de deux, c’est une belle façon d’encourager le local. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir De nombreux Québécois, comme Isabelle Gao, 25 ans, agencent leur couvre-visage artisanal à leur tenue vestimentaire.

Le masque aussi se fait de plus en plus localement. Notamment par l’équipe de Sartorialto. Le fondateur, Marc Patrick Chevalier, a reçu sa première demande de l’entrepreneur François Lambert. « Je travaillais déjà à un patron, mais je l’avais laissé de côté. » Il l’a repris.

Une simple mention sur les réseaux sociaux, et ce fut la déferlante. Le tailleur, qui habille notamment et « normalement » les hommes pour les tapis rouges, de Denis Villeneuve à P. K. Subban en passant par Laurent Duvernay-Tardif, a été submergé.

Depuis, il en a confectionné un pour un bébé de neuf mois. Un pour Mitsou. Le compte Instagram de la boutique sise sur l’avenue Papineau présente aussi Jean-Nicolas Verreault, Anik Jean et Patrick Huard portant un couvre-visage marqué du logo Sartorialto. « J’ai d’autres photos de gens très connus, mais je me dis que, si je les publie, les commandes vont encore exploser. Je ne veux pas. »

Ces commandes, possibles uniquement par message privé sur les réseaux sociaux, se chiffrent déjà à 1500. « J’en ai vendu aux quatre coins du Québec. Dans des villes du Canada que je ne connaissais même pas. C’est le Klondike du masque. »

Même chose pour Pony, qui s’est lancée dans ce projet à l’incitation de son ami Simon April. L’idée « n’était pas du tout lucrative, dit-elle. On voulait juste fournir la population en période de crise. Et rendre les masques un peu moins “drabes”. Je pense que je ne réalisais pas à quel point les gens sentaient le besoin d’un ajout de protection ».

Photo: Pony Des créateurs québécois, comme l'artiste montréalaise Pony, se sont lancés dans la confection de masques stylés.

Gabrielle Laïla Tittley pensait en fabriquer environ 400. « En deux heures, on en a vendu des milliers. On a réalisé que ce n’était pas juste un petit projet humanitaire qu’on faisait là. »

Même si côté humain il y a. L’artiste offre l’option « achetez deux masques, et un troisième sera offert à un organisme ». Depuis le 23 avril, plus de 2000 couvre-visages ont ainsi été donnés. « On en a envoyé dans le nord du Québec, dans les communautés autochtones, au Nunavik. Les gens ont été extrêmement généreux. »

Fin de soirée en coton ouaté

Évidemment, les événements ont une incidence sur l’habillement. Ayant lancé son entreprise en 2007, Marc Patrick Chevalier en sait quelque chose. « Le tailoring était déjà un marché en déclin, à contre-courant. » Puis, la crise économique de 2008 a frappé. « Plus personne ne voulait arriver avec de nouveaux vêtements au bureau. Parce que c’était mal vu. »

Avec le temps, les choses se sont transformées. En ce moment, la soif d’élégance n’est forcément pas une priorité. « Les émissions de fin de soirée se font en hoodies. À part Guy A. Lepage, qu’on habille par ailleurs, et le panel journalier du premier ministre et de ses acolytes, je ne vois presque plus personne en costume sur les réseaux sociaux. »

D’autant que les stars, qui habituellement optent pour le glamour et lancent les modes en défiant les tendances convenues, se doivent désormais de suivre les « mêmes » règles que tout le monde. La mannequin Naomi Campbell a par exemple filmé son vol de Los Angeles à New York. Un événement pour lequel elle a revêtu une combinaison de protection industrielle DuPont que l’on aurait dite issue d’un film de science-fiction. (Elle avait enfilé une cape Burberry par-dessus. Quand même.)

« Cette situation va-t-elle durer deux mois ou deux ans, je ne le sais pas. Mais plus ça va durer, plus les choix d’accessoires vont se raffiner, croit Marc Patrick Chevalier. Les gens vont finir par porter le masque aussi fièrement qu’ils ont un jour porté la cravate. »

Les émissions de fin de soirée se font en hoodies. À part Guy A. Lepage, qu’on habille par ailleurs, et le panel journalier du premier ministre et de ses acolytes, je ne vois presque plus personne en costume sur les réseaux sociaux.

 

Des masques et du mascara

Le port possiblement obligatoire d’un couvre-visage influe également sur les tendances de maquillage. Intéressante contradiction. Selon l’outil d’analyse des réseaux sociaux BuzzSumo, les visionnements de vidéos de tutoriels de beauté ont chuté depuis le début du confinement (pas l’ombre d’une sortie, pas d’ombre à paupières ?). Néanmoins, le téléversement de nouvelles capsules de tels tutoriels, lui, est en hausse. En avril par exemple, le nombre de vidéos expliquant « comment appliquer son eyeliner » a doublé par rapport à la normale.

Remis au jour par la maquilleuse Jaime French, le « tiny face challenge » est également réapparu sur TikTok et sur YouTube. (Plusieurs maquilleurs se chicanent depuis pour savoir à qui revient le crédit de cette invention.) Ce « défi de la petite face » consiste à se dessiner des lèvres et un petit nez… sur son propre nez. Donc, même avec un masque, on voit l’ensemble d’un « visage ». (Le temps peut être long en confinement.)

Ne se laissant pas démonter, Gaby Gravel, la gourou beauté interprétée par Florence Longpré, a quant à elle offert son « conseil flash beauté COVID-19 ». À sa façon. « On ne sait pas que quand [sic] ça va finir. Faque, démaquille-toi pas. Fais juste rajouter des couches. »