Dilemmes éthiques aux conséquences tragiques

«Avec la récession économique qui découle du confinement, ce sont les jeunes qui vont payer le plus lourd tribut, que ce soit sous forme de chômage ou d’endettement. Sacrifier les jeunes à la santé des vieux, c’est une aberration», selon le philosophe français André Comte-Sponville.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir «Avec la récession économique qui découle du confinement, ce sont les jeunes qui vont payer le plus lourd tribut, que ce soit sous forme de chômage ou d’endettement. Sacrifier les jeunes à la santé des vieux, c’est une aberration», selon le philosophe français André Comte-Sponville.

« Tout ça pour des vieux blancs malades ! »

C’est le titre d’une chronique-choc diffusée il y a quelques jours dans L’Opinion, média franco-français s’autoprésentant comme « libéral, pro-business, pro-Europe ». Éric Le Boucher, ancien rédacteur en chef et éditorialiste au journal Le Monde, signe le court texte écrit à coups de marteau.

Son analyse reprend des statistiques mondiales montrant la prévalence mortifère du coronavirus en Occident pour conclure qu’« en l’état actuel de sa diffusion, la pandémie tue les vieux déjà malades et blancs ». Le Québec ne figure pas au bilan, mais pourrait certainement s’y retrouver avec près de 90 % de ses décès touchant des personnes de 70 ans et plus.

L’éminent (et vieux) journaliste ne tire pas de leçons éthico-politiques de l’exposition de ces imparables données. Quoique son titre doive bien vouloir dire quelque chose… Le philosophe français André Comte-Sponville, lui, tout aussi âgé, y va à fond de train et ne laisse aucun doute dans une entrevue diffusée par le média Suisse Le Temps à la mi-avril.

« Ce qui m’inquiète, ce n’est pas ma santé, c’est le sort des jeunes, disait-il. Avec la récession économique qui découle du confinement, ce sont les jeunes qui vont payer le plus lourd tribut, que ce soit sous forme de chômage ou d’endettement. Sacrifier les jeunes à la santé des vieux, c’est une aberration. Cela me donne envie de pleurer. »

Deux traditions

Ces trouble-fête ont au moins le mérite de demander à réfléchir. Les choix faits sont-ils bien faits ? Sont-ils justes ?

Pour en juger, il faut évidemment un code moral et des règles éthiques sociales. Le cadre de Comte-Sponville se rattache à la tradition utilitariste basée sur la fameuse « arithmétique des plaisirs » décrite par Jeremy Bentham.

Cette philosophie prescrit d’agir (ou pas) de façon à maximiser le bien-être du plus grand nombre des êtres concernés. Dans cette optique, là où le gaspillage du bonheur semble une grande injustice, sacrifier la jeunesse, l’économie et une partie de l’avenir potentiellement radieux pour sauver quelques « vieux blancs malades » relève de très mauvais calculs éthiques.

Avec une perspective utilitariste, effectivement, on aurait accepté de sacrifier des personnes ayant un système immunitaire affaibli. Nous avons au contraire implicitement choisi une option disant qu’il faut protéger la vie de tous les citoyens, peu importe leurs caractéristiques.

 

« Ma position est diamétralement opposée à celle de Comte-Sponville sur cet enjeu, réplique en entrevue Jocelyn Maclure, professeur de la Faculté de philosophie de l’Université Laval et président de la Commission de l’éthique en science et en technologie du gouvernement du Québec.

« Si on avait laissé le virus se propager, on aurait sacrifié une partie de la population. Avec une perspective utilitariste, effectivement, on aurait accepté de sacrifier des personnes ayant un système immunitaire affaibli. Nous avons au contraire implicitement choisi une option disant qu’il faut protéger la vie de tous les citoyens, peu importe leurs caractéristiques. Nous avons actionné une éthique de la solidarité envers les plus vulnérables. »

Cette option, disons kantienne ou déontologique, fait de la moralité le bien suprême. La morale doit être bonne en elle-même et ne pas s’appuyer sur les résultats de l’action. Elle satisfait pleinement le philosophe Maclure, même si elle force des mesures de confinement extrêmement exigeantes impliquant un gel de l’activité sociale et économique, générant de la détresse psychologique et de l’isolement. Dans la plupart des cas, rappelle-t-il, ces effets peuvent être atténués par des mesures de l’État providence, note le professeur.

Politique de la catastrophe

Le professeur titulaire québécois a écrit un texte pour un magazine spécialisé de médecins à paraître en mai-juin, sur ce même sujet. Il en résume la teneur pour Le Devoir. « Quand on discute de santé publique, on a affaire à ce qu’on appelle en éthique des dilemmes tragiques, dit l’éthicien en chef du Québec. C’est-à-dire que, peu importe la décision prise, elle engendre un coût éthique important et on y laisse une partie des valeurs fondamentales auxquelles on tient puisqu’on ne peut pas toutes les harmoniser dans ce contexte. On fait face à un dilemme tragique en ce moment. Il n’y a pas de solution qui n’implique pas de pertes. »

Le gouverneur de New York a concentré cette situation malheureuse ce week-end en déclarant : « Nous avons fait tout ce que nous pouvions » pour protéger les populations vulnérables ou les résidences pour aînés. Il a aussi gazouillé : « Votre mère n’est pas remplaçable. Nous n’allons pas évaluer en dollars la vie humaine. » Mais Andrew Cuomo a ajouté, résigné : « On ne peut pas sauver tout le monde. »

Le professeur Maclure, interviewé fin avril, explique avoir été très satisfait de la position politique face à la catastrophe. « C’est une crise très grave, qui met en danger des sous-groupes de la population. J’ai été heureux de constater que les gouvernements s’appuyaient sur la science et les autorités de santé publique. C’est absolument crucial dans ce genre de situation de s’appuyer sur des analyses et les recommandations des autorités compétentes. Ça a été le cas, même si ce n’était pas gagné d’avance, puisque nous étions dans une ère qualifiée de post-vérité où le populisme entretient une méfiance à l’endroit de certaines élites. »

Disciple du philosophe Charles Taylor, Jocelyn Maclure est reconnu pour sa défense des droits fondamentaux individuels. Il reconnaît qu’ils ne sont pas absolus et peuvent céder au bien commun, parfois, en situation exceptionnelle. « Nos libertés individuelles sont restreintes de façon très, très importante, mais l’urgence sanitaire le justifie. Je ne suis pas de ceux qui sonnent l’alarme face à un supposé totalitarisme. »

Cela posé, le professeur constate l’ampleur de la catastrophe qui frappe les CHSLD en particulier, laissés à découvert, semble-t-il, au profit des urgences par un système réputé hospitalo-centriste. Il parle du sort réservé aux personnes âgées comme d’« une grande faillite collective qu’il faut absolument admettre et qui est bien antérieure à l’épidémie » au Québec. L’injustice faite aux employés de ce monde saute aussi aux yeux.

« Mais de là, rétrospectivement, à blâmer la direction de la Santé publique ou le gouvernement, c’est un pas que je ne suis pas prêt à faire, conclut-il. Le consensus mondial, entre autres basé sur l’exemple italien, disait qu’il fallait se protéger du débordement du système de santé et des soins intensifs. »

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