Ça frise en temps de crise

Certains employés du «Devoir» ont hâte de passer au salon de coiffure.
Photo: Photomontage Olivier Zuida Certains employés du «Devoir» ont hâte de passer au salon de coiffure.

En plus d’avoir bouleversé nos impératifs quotidiens, la présente crise ne manque pas de nous exposer à une esthétique bien à elle. En confinement, les cheveux se relâchent, YouTube devient salle d’entraînement et les défis d’abdos abondent. Premier texte de trois.

« Il y a une armée de gens qui travaillent à l’épicerie, qui conduisent des autobus, qui gardent les villes en marche et vos proches en vie, et vous, vous voulez VOUS FAIRE COUPER LES CHEVEUX ? Pour qui diable vous prenez-vous ? ! » Sur les ondes de CNN, l’animateur Don Lemon n’a pas mâché ses mots à l’égard des manifestants anticonfinement qui brandissent des pancartes « I Want a Haircut ». On pouvait presque entendre une « bande d’imbéciles » résonner à la fin de sa harangue.

Vrai que comme excuse pour déconfiner l’Amérique, l’importance de faire rafraîchir sa coupe est d’une féroce trivialité. Mais les questions capillaires en quarantaine sont récurrentes.

Styliste depuis 12 ans au renommé salon Au Premier, sis sur l’avenue montréalaise Monkland, Tina D’Ettorre perçoit à quel point les tignasses préoccupent. Les demandes pour une coupe par consultation sur Zoom(s’il te plaît s’il te plaît s’il te plaît !) s’accumulent. Elle est catégorique. C’est non. « C’est dur d’expliquer en 10 minutes ce que j’ai mis un an à apprendre. Les angles, la forme, la tension… Et puis, je n’aimerais pas avoir cette responsabilité. Les risques d’échec sont trop élevés. »

Et réels aussi. Selon l’outil d’analyse des réseaux sociaux BuzzSumo, le palmarès mondial des vidéos YouTube incluant le mot « hair » dans le titre ou dans la description est principalement fait… de ratages. Si la vidéo la plus regardée, avec ses 6,1 millions de vues, montre la chanteuse Gwen Stefani passant le clipper dans la toison du roi du country Blake Shelton, d’autres marquées des mots « gone wrong » ou « dérapage » suivent de près.

Car durant cette crise, stars et influenceurs s’appliquent à montrer qu’ils « sont comme nous ». Ariana Grande, renommée pour sa longue queue-de-cheval lissée, a montré ses vraies boucles. L’humoriste Sarah Silverman, ses cheveux gris. Le contraire serait probablement jugé indécent. « Beaucoup de gens ont noté que Justin Trudeau a une moppe sur la tête, remarque Tina D’Ettorre. Mais s’il se faisait couper les cheveux, la critique serait cataclysmique. »

Pas le temps de sortir le glamour, donc. « On voit davantage de couettes et de repousses. Tout le monde semble dire : on ne va — et surtout, on ne devrait aller — nulle part. »

L’expérimentation toutefois, est en vogue. Les cheveux roses inondent Instagram. « Beaucoup s’amusent avec des couleurs plus punk. » Sans oublier l’arrivée des couvre-visages sanitaires qui influent sur les coiffures. « Les cheveux détachés avec les masques, c’est plus difficile, remarque Tina. Les tresses et les chignons sont en hausse. Beaucoup de personnes qui travaillent avec des masques adoptent les deux petites toques spatiales, d’inspiration très Coachella, pour protéger leurs oreilles. »

La course au premier

En 2003, le duo dissous Unicorns demandait Who Will Cut Our Hair When We’re Gone ? sur un album culte de l’indie-rock montréalais. Aujourd’hui, certains demandent qui coupera nos cheveux avant que la pandémie soit finie. L’entrepreneur techno Greg Isenberg propose une réponse avec youprobablyneedahaircut.com. Lancé en avril, ce site met les clients en lien avec des stylistes des quatre coins du monde.

Dans un ordre d’idées similaires, le mannequin anglais Alexa Chung a coupé ses pointes sur YouTube tandis que son coiffeur, George Northwood, la guidait sur Zoom dans ses gestes. C’était réussi, mais il faut dire que l’habituée des podiums n’utilisait pas des ciseaux Crayola.

N’empêche, rien n’égalera jamais l’expérience en personne. « Tout le monde veut être le premier sur la liste quand Au Premier va rouvrir », remarque Tina.

On remarquera aussi que contrairement aux idées reçues, les hommes risquent de se précipiter au salon. Dans Google, la phrase « How to Cut Your Hair — Men » a explosé. Le plus gros pic, au Canada, se situe autour du 12 avril, soit un mois après le confinement. À ce moment, les recherches pour apprendre à couper ses propres cheveux, messieurs, ont été quatre fois plus élevées qu’à l’habitude… et quatre fois plus élevées également que « comment se couper ses cheveux » chez les dames.

Fitness en pleine forme

Comme les salons, les gyms sont fermés. Et le fitness sur YouTube s’est ouvert. Certains entraîneurs vous aident à relaxer, d’autres à vous dépenser. D’autres encore vous proposent de devenir « une meilleure version de vous ». Certains parlent de « la quinzaine de la quarantaine », nom donné à « la peur de prendre 15 livres ». Le slogan « Get Snatched During Quarantine » a la cote. Traduction libre : devenez tonique durant le confinement.

Ce dernier est notamment endossé par la youtubeuse Chloe Ting. Avec ses 7,3 millions d’abonnés, elle a été surnommée « la reine des abdos ». Et sa vidéo proposant des exercices pour en obtenir en deux semaines, des abdos, a été visionnée 99 millions de fois (fou!).

Durant la crise, son challenge lancé en août dernier a connu un regain spectaculaire de popularité. Tellement que dans une vidéo subséquente, l’entraîneuse basée à Melbourne a évalué les résultats avant-après des usagers. « Excellente définition abdominale. Beau travail. Bravo. »

Se présentant comme « la coach des gens, pas celle des stars », Lucile Woodward, elle, suit davantage une philosophie « vivre et laisser vivre ». Sur sa chaîne YouTube fondée en 2009, l’entraîneuse française propose des séances de « gym douce pour les seniors » ou un entraînement en famille, avec son fils qui frappe dans des rouleaux de papier de toilette. Depuis un mois, ses vidéos vues ont augmenté de 4,2 millions. À l’invitation de la ministre des Sports, Roxana Maracineanu, Lucile a aussi été appelée à animer l’émission Restez en forme sur France 3. « Ça m’a confirmé l’importance de ma mission, nous dit-elle au téléphone. De l’efficacité de l’entraînement à la maison. »

Pas qu’à elle, visiblement. En observant sur BuzzSumo les vidéos d’entraînement téléversées sur YouTube avec le mot « workout » dans le titre ou dans la description, on constate qu’en mars, mois marquant le début du confinement en Amérique du Nord, leur nombre a triplé par rapport à la normale. Et quintuplé en avril.

Car pour beaucoup, le sport en ligne est une cure salvatrice. Qui ne doit nullement être jumelée à une prétendue pression de sortir de la quarantaine avec un six-pack. C’est d’ailleurs loin de tels impératifs que la youtubeuse Sydney Cummings se tient. Chaque matin à 5 h, depuis deux ans, la spécialiste en athlétisme, basée en Virginie-Occidentale, publie une vidéo d’entraînement tournée dans le studio qu’elle a bâti de ses mains, avec son copain. « Beaucoup m’ont dit que je suis la seule constante dans ce temps où tout est incertain », confie-t-elle au bout du fil.

En un mois, son nombre de vues a augmenté de plus de 8 millions. Ses abonnés, de 110 000. Sa chaîne est inondée de « merci, Sydney ». « Nous sommes tous en train de traverser une tempête sur des bateaux différents, remarque-t-elle. Certains vont bien, d’autres beaucoup moins. Ce n’est pas le moment pour les entraîneurs de dire “Voici votre chance de prendre 20 livres de muscles”. Nous devons être là pour encourager, pour influencer de façon positive. »