Et après la pandémie?

Tout au long de la pandémie de grippe espagnole, les journaux ont répété que la crise touchait à sa fin au moindre signe d’accalmie. Mais pourtant, elle a continué.
Illustration: Käthe Kollwitz Domaine public Tout au long de la pandémie de grippe espagnole, les journaux ont répété que la crise touchait à sa fin au moindre signe d’accalmie. Mais pourtant, elle a continué.

Au sortir de la Première Guerre mondiale, pendant plus de 19 mois, le Québec est secoué par la déferlante d’une pandémie dont les origines restent nébuleuses, mais qu’on veut bien croire originaire d’Espagne. Les spécialistes de la phylogénétique considèrent désormais qu’il s’agissait d’une souche de grippe H1N1.

À Montréal, après des milliers de cas à l’automne 1918, les autorités comme les médias prédisent à répétition, en début d’année suivante, la fin de la pandémie. Mais les prédictions en matière d’infection ne sont pas un gage de réalité effective. La pandémie rebondit jusqu’au jour où elle s’évanouit comme elle est apparue, c’est-à-dire sans qu’on sache tellement ni comment ni pourquoi.

Cela prendra en fait longtemps pour que l’on conçoive être soulagé de cette menace épidémiologique. Pendant ce temps, les mesures sanitaires sont discutées. Le port du masque, par exemple, ne fait pas l’unanimité au Québec. Lors de leur traversée du Canada en train en 1919, des soldats crient aux gens sur les quais que tout le monde préférera crever au Québec plutôt que d’accepter de le porter ! Ce n’est évidemment pas le cas.

À Lac-Mégantic, en 1919, un correspondant du Devoir resté anonyme rapporte que la pandémie qu’on croyait en déclin revient hanter la ville. Le 22 janvier, soit après la première vague de grippe espagnole qui a frappé le Québec, Le Devoir observe que cette municipalité fait de nouveau face au virus.

Plusieurs domiciles de fermiers de la région sont touchés, observe encore Le Devoir. À Mégantic même, un soldat, pourtant revenu vivant de la grande boucherie de la guerre, est tué par la grippe. Au moment de transmettre son texte aux typographes à Montréal, le reporter du Devoir indique que la femme du soldat, enceinte et aussi atteinte du même mal, ne connaît toujours pas le triste sort de son compagnon…

À Stanstead, près de la frontière avec le Vermont, une étape sur une des principales voies de communication en direction de Boston, le couvent des Ursulines est sévèrement touché dans cette deuxième vague de la pandémie. « Aucun cas n’est sérieux », écrit Le Devoir, toujours bien au fait des nouvelles dans les espaces religieux, « mais on prend toutes les précautions nécessaires ».

Quand est-ce que tout cela va se terminer ? Le journal, même si le mal court toujours, se montre moins empressé d’en parler. Des entrefilets, dans les pages intérieures, rapportent la suite de la crise, comme si ce silence était apte à défataliser la course du temps.

La politique du pire

La solidarité, dans les suites de cette pandémie, est présentée comme une affaire qui doit être régulée en fonction d’une morale individuelle. Pas question de repenser les assises de la société.

« Il paraît naturel de s’entraider », écrit Jacques Cœur, pseudonyme de Louis Dupire, un journaliste omniprésent dans les pages du Devoir du temps. Au nom d’une morale chrétienne, Dupire en a contre l’accaparement des puissants qui, regrette-t-il, en voudraient toujours davantage, au mépris des plus pauvres, y compris des membres de leur propre famille. Cependant, il regrette que cet accaparement conduise aussi à une soif de révolution ou, autrement dit, que « l’acide révolutionnaire corrode les assises de l’humanité ».

Et voilà donc Dupire qui élève plutôt en exemple une famille dont le père, un marchand, reste bien fidèle à son milieu, à son rang, à sa place. « Il est de sa classe », insiste Louis Dupire, avant de raconter que la famille de ce monsieur comptait déjà huit enfants avant la grippe espagnole de l’automne 1918, mais qu’en début d’année 1919, elle en a gagné deux de plus. Le père en question explique : « Dix, c’est beaucoup. […] Je n’osais pas demander le consentement de ma femme quand j’ai amené les deux derniers. C’était pendant la grippe. Leur père était mort et leur mère en avait six à part ceux-là. Je n’ai pas de mérite à les garder, parce que j’ai tout essayé pour les placer. […] Je les ai gardés en attendant, rien qu’en attendant, puis maintenant je me suis habitué à les avoir. »

Le Devoir et d’autres piliers de la société soutiennent ainsi l’idée que c’est à la charité individuelle de remédier aux problèmes sociaux engendrés par cette crise sanitaire.

Vivre malgré la mort

En 1919, alors que l’influenza fait toujours des ravages, on en parle de moins en moins au quotidien. Et on répète qu’elle va bientôt s’éteindre. Pourtant, elle ne disparaît pas pour autant.

Le docteur Séraphin Boucher, responsable sanitaire de la Ville de Montréal, avait prédit une seconde secousse. Elle viendra. La voilà.

À Québec, le 12 mars 1919, Le Devoir rapporte 38 nouveaux cas. La veille, trois personnes sont mortes. Le mauvais temps, croit-on, « va augmenter le nombre de malades »…

Quatre jours plus tard, toujours à Québec, on veut croire, sur la base de nouveaux résultats statistiques, que la situation s’améliore. Car « on n’a enregistré que 21 cas nouveaux ». Est-ce assez encourageant pour concevoir vraiment que c’est la fin de la pandémie ? En tout cas, « on croit que la situation redeviendra normale avant peu ». Il n’en sera rien.

Du 23 septembre 1918, date à laquelle on considère à l’époque que l’épidémie a éclaté, jusqu’au 11 novembre 1918, date de l’armistice en Europe, mais aussi de la première levée des restrictions sanitaires, le nombre de cas rapportés s’élevait à 18 483 à Montréal seulement. Si on ajoute les cas accumulés par la suite, le chiffre grimpe à 19 399 à la fin janvier de 1919. Durant cette période, 3639 décès ont été constatés. Et il y aura d’autres cas ensuite.

À cette époque, la ville compte un peu plus de 600 000 habitants, soit trois fois moins que sa population d’aujourd’hui, sans même compter les banlieues.

Environ 3 % des personnes infectées meurent. Au moins 14 000 morts au Québec, 50 000 au Canada. Dans le monde, on estime au minimum à 50 millions de morts. Une terrible saignée démographique.

Les journaux ont beau répéter que la crise touche à sa fin au moindre signe d’accalmie, elle continue.

Une troisième secousse

Le 15 mars 1920, Le Devoir constate que « la grippe fait beaucoup moins de victimes depuis une semaine ». Il n’en faut pas plus encore pour que « les autorités sanitaires prédisent un déclin rapide ». Mais qui sait ce qui va arriver ?

Une résurgence de la pandémie débute officiellement le 20 janvier 1920. Cette fois, 4100 cas sont signalés à Montréal en date du 15 mars 1920. Ce sont 801 décès qui sont constatés.

« Malgré le déclin apparent, les précautions s’imposent quand même afin de prévenir un retour subit. “Que tous soient prudents quand même”, déclare le docteur Boucher », une sorte de prédécesseur du Dr Horacio Arruda.

 

En fait, il y aura des cas au moins jusqu’à la fin du printemps 1920, soit pas loin de 18 mois après le début officiel de la crise.

Pendant ce temps, alors que la crise est réputée terminée, des charlatans continuent de vendre des potions et des élixirs censés ramener la bonne santé dans la population. On voit à travers ces annonces se profiler une volonté de recréer un modèle social inchangé. Ainsi, le fabricant d’un de ces produits miracles promet-il aux femmes qui se sentent faibles des suites de la grippe espagnole de retrouver leur ordinaire. « Après avoir eu la grippe espagnole, j’étais extrêmement faible », fait-on dire à une « madame Albert Gratton », qui n’a de nom que celui de son mari. « Tout ce que je pouvais faire, c’était de préparer les repas de mon mari et de mes enfants, et je ne m’occupais pas du reste. » En retrouvant ses forces, elle pourra le faire encore mieux, lui promet-on.

Question de pouvoirs

Les pandémies sont déroutantes puisque l’histoire parvient toujours mal à en tracer les routes. Au Moyen Âge, comment la peste noire est-elle disparue ? On se le demande encore. Cela devient un fait d’histoire plus que de mémoire puisque la documentation immédiate produite à la suite de la crise n’est pas si grande que cela, observe l’historien Patrick Boucheron. Les commentateurs immédiats, même si l’Europe est décimée de moitié, en parlent assez peu. Même le Décaméron du grand Boccace, chef-d’œuvre consacré au monde italien du temps, s’avère assez silencieux sur la question. On fait comme si cela avait à peine existé.

Les pandémies percutent le monde social, mais ne changent rien aux volontés de voir se maintenir les modalités qui contrôlent l’exercice du pouvoir. Bien au contraire. La santé publique apparaît même, après les pandémies, comme un des instruments du développement des pouvoirs en place, comme aura contribué à le montrer Michel Foucault.

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