Une saison touristique qui prend la direction d’Incertitude-sur-Mer

L’enjeu de la prochaine saison est crucial d’ailleurs pour l’industrie du tourisme du Québec, comme du reste du monde.
Photo: Marc Bruxelle Getty Images L’enjeu de la prochaine saison est crucial d’ailleurs pour l’industrie du tourisme du Québec, comme du reste du monde.

Déconfiner, oui ! Mais pour aller où ? Et dans quel état d’esprit ?

Alors que la saison estivale 2020 se profile à l’horizon dans une incertitude bien de notre nouvelle ère, plusieurs voix dans les régions touristiques excentrées du Québec se sont fait entendre cette semaine. En chœur, elles se sont inquiétées de la possible entrée sur leur territoire de citadins, particulièrement ceux de Montréal, épicentre de la pandémie de COVID-19 au Québec. Elles ont aussi appelé au maintien des barrages routiers mis en place depuis mars dernier pour contrôler les voyages interrégions. Plusieurs doivent être retirés lundi.

La peur de la contagion qui s’est installée depuis deux mois, partout dans la province, et particulièrement dans les régions plus éloignées et épargnées par la crise sanitaire, explique cette frilosité face à la horde de vacanciers. Une résistance qui vient jeter un froid sur les activités touristiques dans plusieurs régions du Québec aux prises cette année avec un dilemme inédit et complexe à résoudre : s’exposer aux revenus des touristes tout en se préservant du SRAS-CoV-2.

« Nous sommes toujours dans le flou en ce moment, mais il va y avoir une saison touristique en 2020, assure Monique Dionne, directrice de Tourisme Rivière-du-Loup, dans le Bas-du-Fleuve, une ville qui se vante depuis des années d’avoir la plus grande offre d’hébergement touristique dans l’est du Québec. Va-t-elle être seulement intrarégionale ? Je ne le sais pas. La population ici a peur de la contagion. Il va falloir trouver un point d’équilibre entre protection et ouverture au tourisme, mais ce n’est pas encore fait. »

Nouveaux repères

Accueillir avec distance. Héberger dans l’angoisse. Sourire dans la crainte… Pas de doute, la saison touristique 2020 au Québec s’annonce « particulière », mais aussi forcément « locale », estime Paul Arseneault, titulaire de la Chaire en tourisme Air Transat de l’UQAM, qui peine, comme plusieurs autres, à saisir le plan de vol de la prochaine saison de villégiature. « Nous ne connaissons pas la capacité de déplacement des gens pour le moment, dit-il. Il est possible de croire que la frontière avec les États-Unis ne sera pas rouverte de sitôt, que les voyages internationaux par avion vont être très compliqués [en raison, entre autres, des exigences liées à la quarantaine] et que le tourisme québécois cette année va être surtout continental et canadien. » Et cette perspective est doublement inhabituelle.

C’est que dans l’ère prépandémie — ou dans la normalité d’avant —, le Québec était loin d’être le premier choix des Québécois en matière de vacances. Contrairement à ce qu’un certain romantisme aime prétendre. La preuve, entre mai et octobre 2019, 34 % à peine des vacanciers du Québec sont restés dans la province, les autres étant allés voir ailleurs : en Europe (19 %), aux États-Unis (18 %), au Canada (7 %) ou encore plus loin, en Asie, en Afrique, en Amérique latine, etc. (22 %), selon un sondage réalisé pour le compte du ministère du Tourisme (MTO) l’an dernier.

Notons que, cette année-là, les régions du Québec les plus visitées ont été celles de la Capitale-Nationale, des Laurentides et de Montréal, suivies par le Bas-Saint-Laurent, la Gaspésie et les Cantons-de-l’Est. Soulignons aussi que plus de deux millions de Québécois n’ont pas voyagé. (Comprendre : avoir passé au moins une nuit à l’extérieur de leur lieu de résidence.)

Un besoin universel

« Avec les beaux jours qui reviennent, les Québécois commencent à avoir hâte de sortir, dit M. Arseneault. Les gens vont même avoir un grand besoin de vacances. C’est un besoin universel que la crise actuelle est en train d’amplifier. » Mais où iront-ils ?

« Les urbains ne vont pas être les bienvenus en région, dit-il. Mais en même temps, il n’est pas dit que c’est là qu’ils vont se rendre, à moins d’y avoir une résidence secondaire ou de la parenté. Une famille qui prend habituellement ses vacances à Old Orchard, dans le Maine, va peut-être préférer rester chez elle cette année, plutôt que d’aller dans une région du Québec qui n’a peut-être pas le produit qu’elle recherche. Sans compter que la question de l’endettement [que la crise économique en cours a nourri] va certainement finir par brouiller encore plus les cartes. » Et réduire le spectre des possibilités pour plusieurs ménages du Québec, comme ailleurs dans le monde.

Pourtant, Monique Dionne le reconnaît, « aucune entreprise touristique d’ici ne peut vraiment composer avec une saison intrarégionale seulement. Si c’est ce qui doit se produire, cela va être une saison très difficile ».

« Les régions peuvent avoir peur du tourisme venant de l’extérieur, mais elles vont apprendre à la dure qu’elles ne peuvent pas s’en passer, d’un point de vue économique », ajoute Paul Arseneault. Selon l’Alliance de l’industrie touristique du Québec, les régions les plus populeuses, à commencer par celle de Montréal, fournissent entre 50 et 60 % du volume des touristes intérieurs de plusieurs régions. Le regroupement souligne dans une analyse publiée samedi dernier que « les bassins de population locale, voire régionale, peuvent difficilement soutenir, par leurs seules dépenses, les tissus économiques de [ce] secteur ».

 

Éviter les fermetures

« Les associations touristiques régionales sont d’ailleurs à pied d’œuvre depuis plusieurs semaines pour trouver une façon d’accueillir les touristes, des vecteurs importants du développement économique des régions, dit l’universitaire spécialiste en tourisme. Ne pas s’ouvrir à eux cette année n’est pas une option, à moins que cela ne relève d’une interdiction venant des autorités de santé publique. »

La chose n’a pas été évoquée par le gouvernement à ce jour. Mieux, la SEPAQ a annoncé l’ouverture de ses parcs le 20 mai et Québec a donné son feu vert pour la pratique de sports individuels ou sans contact, comme le tennis et le golf, dans le respect de nouvelles règles sanitaires en vigueur pour contrer la pandémie.

L’enjeu de la prochaine saison est crucial d’ailleurs pour l’industrie du tourisme du Québec, comme du reste du monde. Ici, ce milieu est un employeur important, avec 402 000 emplois, et ce, par des entreprises dont les deux tiers de l’activité se font en dehors des villes de Québec et de Montréal, selon le MTO. Un grand nombre de ces emplois sont saisonniers.

« Je ne suis pas optimiste. Comme dans le commerce de détail, les petites entreprises touristiques vont se retrouver dans une situation très délicate si elles n’accèdent pas à leurs revenus habituels, dit M. Arseneault. Les grands vont avoir plus de facilité à s’en sortir », et ce, avec le spectre d’une crise économique amplifiée par la crise sanitaire. Lors de la haute saison de 2018, soit de juin à septembre, les seuls hébergements touristiques au Québec ont généré des revenus de plus de 34 millions de dollars. Des gains que la pandémie vient désormais de transformer en cible que la peur risque de rendre difficile à atteindre.

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