Aires découvertes

Un grand mal pour un petit bien, la pandémie force urbanistes, designers et architectes à repenser nos espaces publics.
Photo: Ina Fassbender Agence France-Presse Un grand mal pour un petit bien, la pandémie force urbanistes, designers et architectes à repenser nos espaces publics.

Cette pandémie est la maladie de notre temps, mais c’est aussi le mal de notre espace. Le coronavirus s’étend mondialement et transforme partout le rapport aux lieux comme aux aménagements, privés ou publics d’ailleurs.

Toutes les disciplines concernées (urbanisme, architecture, design…) s’adaptent et innovent. Cette mutation s’annonce assez souvent positive. La pandémie pourrait donc aussi être un grand mal pour un peu de bien.

« La question de l’aménagement de l’espace, c’est la grande question de nos domaines à l’heure actuelle », résume l’architecte Louise Pelletier de l’École de design de l’UQAM. Elle dirige aussi le Centre de design de son université, une galerie d’exposition. « Ce qui est clair, c’est qu’il y a eu beaucoup de changements à court terme même si on a le sentiment que certaines transformations seront assez passagères, dureront quelques mois, une année ou deux. Il reste à voir les conséquences à plus long terme, les changements plus durables, ceux qui vont davantage transformer le monde. »

La professeure rappelle que les transformations découlent de changements de comportements, le confinement et le télétravail, la diminution radicale des déplacements, les habitudes de consommation, la distanciation sociale, évidemment. La fonction crée et façonne l’espace.

« Tout ça est assez stimulant, en fait, dit Mme Pelletier. En tout cas, c’est stimulant pour les architectes et les designers. Certains pensent même que la crise environnementale, à l’avant-plan jusqu’à peu, est en quelque sorte prise de vitesse par la pandémie qui nous oblige à changer dans le sens écologique suggéré depuis longtemps. Tout d’un coup, le transport terrestre et le transport aérien s’arrêtent. On redécouvre la ville différemment. Les piétons reprennent leurs droits. On entend à nouveau les oiseaux. On comprend qu’on peut vivre autrement. »

Rosemont la douce

Nos villes et nos métropoles, héritières d’aménagements des deux derniers siècles, n’ont pas été conçues pour faire face à la distanciation sociale. Alors, pourquoi retourner à cette normalité puisqu’elle ne convient plus ?

Les initiatives et les recommandations se multiplient partout, de tous bords, de San Francisco à Berlin en passant par New York, Londres ou Paris. À Boston, cité sœur de Montréal, le maire, Martin Walsh, a annoncé cette semaine des mesures pour favoriser la marche, le vélo et le bus, mais aussi pour encourager les terrasses des restaurants à s’étendre du trottoir à la rue. À tout coup, l’espace public gagné le sera aux dépens des voitures individuelles qui le kidnappent pour elles seules depuis un bon siècle.

Le modèle de base est là pour l’urbanisme. Montréal a dévoilé vendredi son propre plan d’aménagement de « voies actives sécuritaires » fait ici aussi « redonner aux piétons et aux cyclistes une partie de l’espace public ». La rue Saint-Denis comme l’avenue Christophe-Colomb deviennent des véloroutes cyclables, des autoroutes pour vélos. Au total, Montréal crée 300 kilomètres de pistes supplémentaires.

Certains arrondissements de la ville vont encore plus loin. Le Plateau-Mont-Royal va ouvrir massivement et gratuitement les places de stationnement aux terrasses des cafés, des bars, des restaurants.

L’arrondissement Rosemont–La Petite-Patrie de Montréal profite de la crise pour repenser son rapport au transport au complet. « On y pensait depuis longtemps, corrige François Croteau, maire de cet arrondissement montréalais. Ça fait des mois qu’on travaille sur un plan de transition écologique qu’on devait annoncer quand le Québec a été mis en confinement. L’esprit qui nous habitait dictait d’entamer une transition pour devenir plus résilients face au réchauffement climatique.Au lieu d’implanter des mesures partielles, ici et là, on a décidé de revoir notre relation à la voie publique, d’expérimenter, puisqu’il y a peu de voitures. À la fin, on se retrouvera avec de la vraie innovation urbaine et des mesures permanentes, y compris pour faire face à de nouvelles crises. »

Le plan rosemontois crée immédiatement neuf milieux de vie à l’image des superblocks de Barcelone, des îlots urbains délimités par les artères réservées à « 100 % de la circulation de transit », explique le maire en confirmant qu’il systématise, quadrilatère par quadrilatère, la logique implantée dans l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal voisin. Le périmètre délimité par la rue artérielle Saint-Denis, le boulevard Saint-Laurent, la rue Jean-Talon et la voie ferrée au sud forme un de ces superblocks.

À l’intérieur de ces zones, des rues locales sans trafic deviennent des milieux de vie à priorité piétonne qui seront identifiés comme tels. Le jeu libre sera autorisé dans certaines de ces voies. Le quartier devient même le premier de Montréal, sinon du Québec, à créer massivement des rues-écoles, des voies sans voitures à l’entrée et à la sortie des classes pour permettre la promenade douce et sécuritaire des enfants autour d’environ 25 établissements scolaires.

« Si on met en place des milieux très sécuritaires pour le déplacement des enfants, probablement que moins de parents vont se sentir moins obligés de reconduire leurs enfants en voiture à l’école », fait observer le maire.

En plus, Rosemont va déployer dès cet été 50 kilomètres de pistes cyclables supplémentaires unidirectionnelles de type Réseau express vélo (REV). Cet ajout s’inscrit dans la Vision-vélo, annoncée en 2019, prévoyant l’aménagement de 155 kilomètres de pistes unidirectionnelles à la danoise. Comme l’arrondissement compte 250 kilomètres de voies carrossables, la proportion réservée en priorité aux vélos y devient plus importante qu’à Copenhague, dit fièrement le maire Croteau.

 

Bâtir mieux

Comme toute crise, celle-ci fait, défait et refait le monde, y compris la manière de l’occuper. Le magazine Inc.com a résumé ainsi la conséquence létale pour le bureau de travail type des économies de services et de hautes technologies : le bureau ouvert est mort.

« La crise actuelle teste la résilience de nos espaces, dit Nicolas Lapierre, associé fondateur de la firme d’architectes L’Abri. On pourrait apprendre beaucoup en confirmant la justesse des bonnes pratiques en place, en abandonnant les mauvaises et en imaginant de nouvelles façons de faire. Tout le monde parle du changement de paradigme sur les sites spécialisés de la profession, et le sujet est inévitable avec nos clients des secteurs commercial ou résidentiel. »

Nicolas Lapierre donne l’exemple concret de bureaux aménagés en ce moment par L’Abri pour un client selon la certification Well, qui évalue la santé et le bien-être des humains dans un bâtiment selon une centaine de critères allant du confort à l’activité physique, de la lumière à l’alimentation.

Le projet compte des aires ouvertes, mais aussi une grande variété de lieux de travail permettant aux employés de s’isoler ou de se réunir en plus ou moins grands groupes. « Avant la crise, on aurait seulement aménagé une ou deux salles pour s’isoler, explique l’architecte. Dans le nouveau projet, on développe une grande variété d’espaces, avec des assises au bord des fenêtres, une plus grande cafétéria, beaucoup de petites salles pour des rencontres à deux. Sur les plans, le client se rend compte qu’il peut placer 50 % de ses employés aux postes de travail et l’autre 50 % dans les autres zones. »

Lui aussi juge le problème posé en distinguant le court et le long terme. Dans l’immédiat, il faut bien trouver des solutions temporaires impliquant des marquages au sol, du plexiglas sur les comptoirs et les bureaux de travail ou d’autres moyens pratiques pour faire respecter la distanciation et les protections sociales. Les restaurants sont particulièrement touchés par cette transformation. À long terme, il faudra trouver autre chose pour assurer l’adaptabilité et la durabilité des espaces de vie, de travail, de loisir.

« La question à long terme me semble plus intéressante, poursuit l’architecte. On constate bien le manque de flexibilité de nos espaces. » Il revient également sur cette idée de construire plus vert et en même temps plus sain, y compris pour faire face à d’autres crises sanitaires.

« Nous sommes confinés maintenant, mais en vérité, on passait déjà 90 % de notre temps dans nos espaces intérieurs, au travail ou à la maison, dit-il. Il vaut donc mieux suivre des règles d’aménagement qui rendent ces espaces le plus agréables possible, et cette règle ne fait que s’accentuer avec la crise. »

La flexibilité devient ainsi un des principes fondamentaux de l’aménagement des espaces. La souplesse assure plus de pérennité. « On conçoit des bâtiments qui ont des cycles de vie d’environ 60 ans avant de nécessiter des rénovations majeures, ce qui a un effet énorme sur la crise environnementale. Les bâtiments résilients, verts et flexibles peuvent envisager un horizon de 200 ou 300 ans, avec des réaménagements à travers le temps parce que les modes de vie changent. »

On y revient donc. Le temps. L’espace. Et un virus qui chamboule tout…

Restauration de la restauration

La meilleure défense, parfois, c’est l’attaque. Alors quand le bar-restaurant Chez Mario Tremblay d’Alma, cofondé par le célèbre ex-ailier droit et entraîneur des Canadiens de Montréal, a été obligé de fermer ses portes pour cause de COVID-19, la direction a profité de la pause pour revoir de fond en comble un projet en plan de rénovation pour octobre 2020. Il ne fallait plus seulement refaire le design de la brasserie : il fallait l’adapter aux nouvelles règles de confinement et la préparer aux autres qui suivront certainement.

« On a travaillé très fort pendant le confinement pour définir une nouvelle ambiance, mais aussi pour réaliser un lieu évolutif », explique Pierre Gaudreault, copropriétaire des lieux. Le chantier de rénovation a finalement ouvert le 11 mai. Le bar-resto fête son 40e anniversaire cette année et il n’avait pas été retouché depuis 17 ans. « On ne peut pas juste faire un concept COVID-19. »

La question de la restauration taraude le secteur. Les restaurants sont fermés depuis plus de deux mois, sans revenus, et tous ne peuvent pas en plus investir des masses dans le réaménagement de leurs espaces, avec ou sans aide gouvernementale.

« La distanciation physique comporte un immense défi dans notre secteur », résume François Meunier, vice-président aux affaires publiques et gouvernementales de l’Association restauration Québec (ARQ), qui regroupe plus de 5600 restaurateurs sur tout le territoire. « Présentement, je ne dis à personne d’acheter et d’installer des plexiglas dans sa salle à manger. La Santé publique n’a jamais dit qu’il fallait aller dans cette direction. Une chose est certaine par contre, pour plusieurs mois, plus d’une année peut-être, la capacité d’accueil des salles sera limitée à environ 50 %. »

Le Mario Tremblay a pourtant choisi cette option. Des plexiglas sépareront des convives, par exemple pour isoler deux couples à une table de quatre places. Les 240 places sur deux étages (à pleine capacité) seront « très modulables » pour respecter la distanciation sociale.

« Peut-être qu’on aura besoin de cinq tables pour asseoir ensemble un groupe de huit personnes, dit M. Gaudreault. Il faut contrôler trois variables en restauration : il faut standardiser la nourriture ; il faut un service impeccable ; il faut une ambiance. Si une des trois variables boite un peu, le restaurant est menacé. Nous, on va miser encore plus sur l’ambiance pour que nos clients sentent qu’ils entrent dans un autre espace. »

M. Meunier ajoute l’importance croissante de l’amélioration de l’offre, notamment pour s’ouvrir à la livraison, alors que beaucoup de restaurants ne sont pas aménagés pour donner ce service en permettant par exemple aux clients de créer une file d’attente. Les établissements devront aussi modifier le service aux tables afin de minimiser le temps de contact avec les clients. L’ARQ souhaite aussi l’aménagement de terrasses temporaires dans l’espace public et une réflexion sur les loyers exorbitants demandés par certains propriétaires de locaux commerciaux.

« Quand on va se réveiller, ce sera dans un nouveau monde et chacun devra mettre de l’eau dans son vin, dit M. Meunier. Le télétravail va changer plein de choses. Beaucoup moins de gens vont se déplacer par exemple au centre-ville de Montréal dans les tours de bureaux. Comment justifier des magasins et des restaurants partout et des loyers énormes dans ce nouveau contexte ? »


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