Des mots et des gestes pour parler de la pandémie

Quand elle parle de la pandémie comme de n’importe quel autre sujet, Nathalie Gilbert dit presque toujours tout deux fois. Et en même temps.

C’est-à-dire qu’elle joint la parole aux gestes et vice versa. Elle dit virus et elle agite les mains. Elle dit masque et elle se touche la tête. Peu importe ce qu’elle raconte, elle semble le mimer. « Je gesticule beaucoup, je suis très expressive, c’est une déformation professionnelle », résume Mme Gilbert, interviewée en visioconférence.

Un tic de pro, en effet. Nathalie Gilbert travaille comme interprète en langue des signes québécoise (LSQ). Elle accompagne des étudiants de l’Université Laval, elle sert de truchement à l’Assemblée nationale. On la voit donc souvent en mortaise des écrans de télédiffusion des conférences de presse de 13 h du premier ministre Legault. Ici comme ailleurs, les langues des signes ont envahi les écrans.

La crise a vite généré un nouveau vocabulaire spécialisé allant de distanciation sociale à confinement. « La création d’un signe ne peut pas venir des interprètes ou des personnes entendantes, explique l’interprète. C’est la règle, très importante dans la communauté sourde, que le nouveau signe soit toujours validé auprès de ses membres et c’est donc là qu’on a trouvé notre vocabulaire sur la crise. »

Deux sourds ont aidé à traduire dans leur langue des mots comme pandémie, ou épidémie. Le signe pour COVID (une main fermée, l’autre au-dessus, les doigts tendus pour imiter le virus à couronne) a été emprunté à la langue des signes américaine.

« On ne fait pas du mot à mot, résume la traductrice. La langue des signes est riche et dynamique, très inventive. On va vers le sens. Prélèvement, on le mime et ça marche. Pour confinement, on se place dans une maison. Écouvillon, je pouvais le faire parce que je traduis pour une étudiante en médecine dentaire. »

La langue bien tendue

Toutes les langues s’ajustent. Il y a quelques semaines encore, il aurait été fautif d’écrire ici, dans Le Devoir : Montréal reste en confinement ; le reste du Québec commence son déconfinement.

Maintenant, l’un et l’autre se disent. Le terme confinement existait, mais il avait d’autres sens que celui en usage immodéré depuis la pandémie. Il désignait par exemple les précautions prises contre la dispersion de matières radioactives dans un réacteur nucléaire. L’antonyme déconfinement ne semblait à peu près pas consigné dans les dictionnaires. Les géologues l’utilisent parfois pour désigner le comportement des sols lors d’une excavation.

La pandémie a déconfiné ce vocabulaire. La digue normative a lâché tout d’un coup et le sens a glissé comme un terrain qui se délite pour se répandre partout, jusque dans les ouvrages descriptifs ou normatifs.

Enfin, certains d’entre eux. Larousse.fr n’a pas encore ajusté sa définition de confinement (« action de se confiner » dit le site, soit d’être « très proche de quelque chose ») et le Larousse ne donne rien à son contraire, déconfiner.

L’Usito en ligne, de l’Université de Sherbrooke, avait une entrée à confinement pour désigner « l’action de confiner des personnes à l’intérieur d’un édifice public (école, prison, hôpital) » pour des raisons de sécurité.

La définition a été vite étendue pour inclure « l’action de forcer ou d’inciter des personnes à rester à l’intérieur de leur domicile, à limiter leurs déplacements »dans le cadre de mesures de santé publique.

Les lexicographes de la banque de données terminologiques et linguistiques du gouvernement du Canada ont recensé des dizaines de termes du vocabulaire de la pandémie, notamment pour faciliter les traductions. Le Grand Dictionnaire terminologique (GDT) de l’Office québécois de la langue française (OQLF) a codifié 68 termes et diffusé sept articles de dépannage linguistique sur la COVID.

La liste propose des termes plutôt propres à l’épidémiologie et aux languesde spécialité (vecteur passif, gouttelettes de Flügge) ou encore des noms de médicaments comme la chloroquine. D’autres témoignent de la réalité sociale en transformation pour désigner le télétravail ou l’apéritif virtuel.

Le compendium d’Usito collige aussi environ 70 termes au total. Sa liste va d’anosmie (la perte d’odorat) à voies respiratoires en passant par comorbidité, écouvillon, masque de protection respiratoire N95, surmortalité ou vecteur passif.

« Les terminologues travaillent dans des domaines de spécialités précis en montant un vocabulaire d’un domaine pour s’assurer d’une précision dans les termes et faciliter la discussion, explique Serge D’Amico, conseiller en communication et lexicographe au dictionnaire Usito. Dans ce genre d’exercice, en terminologie, on essaie de restreindre les variations. Le dictionnaire de langue observe les usages à l’écrit. Il n’impose pas la norme, il ne l’invente pas : il la dégage de l’observation des corpus écrits. La plupart du temps, il faut donc un certain temps entre l’apparition d’usages dans une communauté et leur accueil dans un dictionnaire, notamment afin de se préserver des effets de mode. »

 

Des siècles de traces

La pandémie offre un laboratoire exceptionnel tout en stimulant le temps de réaction. La catastrophe qu’un des linguistes interviewés appelle pudiquement « un référent socioculturel majeur » va laisser des traces pour des années, des décennies, voire des siècles. Le coronavirus est apparu à la fin de l’année dernière en Chine et au départ la fréquence du mot lui-même restait faible. La mondialisation de la chose a fait exploser l’usage mondial du mot et de son signe.

Le terme distanciation sociale (dont l’usage remonterait à l’épidémie de grippe H1N1, comme infodémie vient de la crise du SRAS), a été critiqué à cause de son origine anglaise. On entend encore un peu distanciation publique ou éloignement entre les personnes.

« Il y a vraisemblablement une influence de l’anglais, résume Xavier Darras, coordonnateur de l’introduction linguistique du GDT. Mais le terme était utilisé depuis de nombreuses années par des autorités sanitaires comme l’OMS. Des gens voudraient le bannir en n’y voyant que de l’éloignement. En fait, quand on regarde bien la documentation, la distanciation ne concerne pas que l’éloignement. Elle ajoute l’ensemble des mesures pour éviter les contacts entre les personnes. »

La distanciation linguistique existe elle aussi. Les Français parlent de gel hydroalcoolique alors qu’ici on dit plus simplement (et plus justement) désinfectant pour les mains qui ne se trouve pas nécessairement sous forme de gel ni à base d’alcool. On entend aussi Purrel au Québec en référence à la marque de commerce. De même, un masque N95 selon la norme industrielle américaine devient un masque FFP2 outre-Atlantique selon une autre appellation d’usine.

Le genre de COVID demeure aussi disputé. En France, on en parle au masculin, alors que le Québec utilise uniquement ou presque le féminin après avoir hésité au début de la crise. L’Académie française vient d’ailleurs tout juste de trancher en faveur de la forme féminine, puisqu’il s’agit d’une maladie. L’OMS dit aussi la COVID.

Il n’y a pas d’article (le, la, les), ni en langue des signes québécoise (LSQ) ni en langue des signes de France (LSF), donc pas de chicane dans cette partie de la cabane francophone. Pour le reste, en gros, les deux langues demeurent très différentes, sauf que COVID se dit de la même manière des deux bords de l’Atlantique et de la communauté sourde comme pour Nathalie Gilbert.

Sexisme et autres «covidioties»

Les dictionnaires et les listes lexicographiques ne se mêlent pas de politique, ou si peu. Pas question pour eux de parler de « virus chinois », comme le président américain, par exemple, cette expression demeurant en plus très minoritaire. De même, Usito n’introduit pas des néologismes comme « covidiot » pour parler des « coronasceptiques » qui ne suivent pas les consignes de la santé publique ou relaient des faussetés. « Un mot-valise comme celui-là va tout de suite à l’essentiel, certaines de ces créations m’amusent, mais ce n’est pas notre rôle de les compiler », résume Le professeur Serge D’Amico, de l’Université de Sherbrooke.

La discrimination misogyne de la langue pose un autre cas que les dictionnaires ne régleront pas. Un article de The Conversation, proposant des articles d’universitaires sur l’actualité, notait récemment le paradoxe faisant que la pandémie mobilise des masses de femmes dans des métiers d’aide et de compassion, tandis que la langue française demeure indécrottablement sexiste pour en parler. À preuve, toutes ces manchettes, toujours au masculin générique, parlant des armées féminines incluant quelques hommes au front comme des héros, des anges gardiens, des préposés aux bénéficiaires, des enseignants du primaire et tutti quanti

Stéphane Baillargeon

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