Les Soeurs de la Providence prient à l’aide

Une sœur marche dans les couloirs de la résidence Carrefour Providence.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Une sœur marche dans les couloirs de la résidence Carrefour Providence.

Dans leur résidence, à quelques pas de l’hôpital Sacré-Cœur, qu’elles ont fondé il y a bien longtemps, les Sœurs de la Providence crient à l’aide. Prises avec une éclosion de COVID-19 dont le nombre de cas explose de jour en jour, elles demandent des renforts qui ne viennent pas. Celles qui ont passé leur vie à soigner les plus vulnérables se sentent aujourd’hui abandonnées par le système.

Lorsqu’elle a appris, le 30 avril dernier, qu’elle avait la COVID-19, sœur Claire LeHoux, 87 ans, a pleuré. Depuis qu’elle est en confinement dans sa chambre, dans la zone chaude de la résidence Salaberry, elle passe ses journées à prier : elle écoute à la télévision la messe du pape, celle de la cathédrale puis celle de Notre-Dame-de-Lourdes.

Après plusieurs jours difficiles, elle commence à se sentir mieux et rêve de retourner s’occuper de ses rosiers. Elle sait qu’il y a souvent des accalmies avant une rechute, mais elle garde espoir. « Vous avez vu la neige ce matin comme c’était beau ? Sœur Céline nous a dit que c’était des grâces qui tombaient du ciel. Les grâces, ça donne du courage, de l’énergie. Ce sont des nouvelles positives. »
 

Douze cas

Mais les nouvelles ne sont pas réjouissantes à la résidence Salaberry, où vivent une cinquantaine de religieuses. Comme elles sont autonomes, elles n’ont pas de personnel soignant attitré, outre l’infirmière maison, sœur Réjeanne Turcotte, 86 ans.

Depuis quelques jours, sœur Réjeanne en a plein les bras. Avec la sœur supérieure Céline Brousseau, 83 ans, elles font la tournée des chambres, prennent la température, surveillent les symptômes.

Il y a un peu plus d’une semaine, il y a eu un premier cas de COVID-19 à la résidence. Le lendemain, six. Le surlendemain, douze. D’autres attendent encore leurs résultats.

Derrière ses lunettes et son masque bleu, la sœur supérieure est bouleversée : « Ce sont mes sœurs qui sont malades, je ne veux pas les perdre. Je voudrais faire plus, mais je n’y arrive plus. Des fois, je ne suis plus capable de marcher à la fin de la journée. Je travaille jour et nuit. Je ne pourrai pas faire longtemps comme ça… »

   

La résidence voisine, Carrefour Providence, tente de leur prêter main-forte. Ils ont envoyé Vida Wall, une conseillère en santé et sécurité sortie de sa retraite il y a neuf jours pour organiser la résidence. Elle a créé des zones chaudes et froides, fermé la chapelle, donné des formations sur le port de l’équipement de protection individuel.

Depuis le premier jour, Vida Wall demande l’aide du CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal. Il a fallu plus de trois jours pour avoir de l’équipement de protection, dit-elle. Une équipe du CIUSSS est venue faire une évaluation, mais elle n’a encore reçu aucune aide concrète.

« J’ai besoin de bras pour répondre aux besoins essentiels, pas d’un nouvel audit, s’impatiente-t-elle. On entend dire partout qu’il y a de l’aide, mais la réalité, c’est que lorsqu’on frappe à la porte, il n’y a personne qui répond. Et pendant ce temps, le nombre de cas continue d’augmenter. »

Depuis samedi, la docteure Rachel Savage, qui fait des soins à domicile, a ajouté la résidence dans sa tournée. Elle passe de chambre en chambre, pose des questions, tente de se faire rassurante. Elle note une détresse psychologique chez plusieurs patientes, signe précurseur d’une santé déclinante. Elle ne comprend pas qu’il n’y ait pas de personnel soignant en permanence dans cet établissement où les besoins sont criants.

Carrefour Providence

Dans la résidence d’à côté, Carrefour Providence, on s’estime chanceux. Sur les 350 sœurs, il n’y a eu que deux cas, dont une qui est guérie. Mais la directrice générale, Danielle Gaboury, sait qu’elle ne pourra pas tenir longtemps si une éclosion devait survenir. Déjà, plusieurs membres du personnel — tous des laïcs — sont partis, préférant aller dans les établissements du réseau où ils ont droit à la « prime COVID ».

« Ici, comme c’est du “privé-privé” — ce sont les sœurs qui payent le personnel —, les employés n’ont pas droit à la prime gouvernementale, explique-t-elle. Pourtant, c’est exactement comme un CHSLD, ce sont les mêmes soins. C’est injuste et inéquitable. »

Elle note que le climat est de plus en plus tendu au sein du personnel, qui ressent de la frustration et une grande fatigue, car tout le monde fait des heures supplémentaires. « Ça peut devenir rapidement critique », affirme Mme Gaboury.

La sœur supérieure provinciale, Claire Houde, a même écrit au gouvernement pour demander de l’aide. « Ça me fait mal au cœur de voir ça. Plusieurs des sœurs ici ont travaillé à l’hôpital Sacré-Cœur. Et quand elles ont besoin du système de santé, il n’y a personne pour les aider. »

Elle demande aussi des renforts pour la résidence voisine.

« Ce n’est pas humain de les laisser dans cette situation, dit-elle. Je suis gênée quand les sœurs me demandent pourquoi elles n’ont pas d’aide. J’essaie de les encourager, de leur dire que l’aide va arriver. La patience est une vertu, mais un moment donné, la vertu a aussi ses limites ! »

Réponse du CIUSSS

Au CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal, on répond que « de l’aide a été apportée en matière de prévention et de contrôle des infections » depuis le 1er mai. « Nous avons donné une formation en hygiène et salubrité et avons collaboré au dépistage de l’ensemble des résidentes. Du matériel de protection individuelle a également été offert. »

On affirme que l’équipe des soins à domicile a pris en charge l’ensemble des résidentes et que des efforts sont déployés pour recruter du personnel soignant.

Au ministère de la Santé, on affirme avoir « demandé à tous les p.-d.g. des CISSS et CIUSSS de mettre en place un canal de communication avec les communautés religieuses de leur territoire afin de pouvoir répondre à leurs questions ».

Le porte-parole ajoute que « le ministère explore la possibilité d’accompagner les résidences qui embauchent des préposés aux bénéficiaires actuellement ».



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