Les personnes âgées sous de mauvais auspices

Vue du monastère de l'Hôpital général de Québec, à Notre-Dame des Anges (1855).
Photo: Catalogue des archives de la Ville de Montréal Vue du monastère de l'Hôpital général de Québec, à Notre-Dame des Anges (1855).

Au Québec, trois fois plus de personnes âgées vivent dans des centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD) et des résidences pour personnes âgées qu’ailleurs au Canada : environ 18 % chez les 75 ans et plus contre 6 % dans les autres provinces. Cette différence marquée n’est pas nouvelle.

Le drame engendré par la COVID-19 dans les CHSLD souligne ce qui a déjà été dénoncé plus d’une fois par le passé, indique l’historienne Aline Charles, professeure à l’Université Laval et spécialiste de l’histoire des soins aux aînés. « La COVID-19 agit comme un surligneur fluorescent sur des situations qui sont loin d’être nouvelles. Cela nous fait redécouvrir les effets de choix sociaux. »

Depuis plus de trente ans, constate Julien Simard, spécialisé en gérontologie urbaine et attaché à l’Université McGill, « on a ouvert le gros marché des résidences privées », mais sans se soucier des effets sociaux qu’impose notre façon d’envisager la vieillesse.

Quels effets ? La seule lecture des vieux titres des journaux, même à grandes enjambées, s’avère riche d’enseignements.

Dans Le Devoir, en 1996, les personnes âgées se plaignent à répétition de « faire les frais des compressions budgétaires » du gouvernement de Lucien Bouchard. « Aux aînés de “s’ajuster” », leur répond le premier ministre. On n’arrive plus, constate Le Devoir, à fournir adéquatement des repas et des bains.

En 1998, toujours dans les pages du Devoir : « Soins de longue durée : une situation très difficile », admet le ministre de la Santé Jean Rochon.

Nouveau constat en 2000: « des vieillards maltraités » dans les « établissements de soins de longue durée ».

Puis en 2004 : « D’autres cas de mauvais traitements mis au jour dans un CHSLD », titre Le Devoir, ce qui va plus tard entraîner un débat sur l’usage de caméras de surveillance.

En 2007, la ministre responsable des aînés, Marguerite Blais, lance des consultations sur les conditions de vie offertes à ces derniers. Elles doivent vite changer, plaide-t-on. En 2009, le gouvernement libéral octroie 293 000 $ afin d’engager de vrais clowns, la ministre Blais arguant qu’il s’agit là d’une mesure nécessaire pour « briser l’isolement et la solitude dont souffrent plusieurs bénéficiaires ».

En 2010, « un aîné meurt brûlé dans son bain », ce qui conduit la protectrice du citoyen à évoquer le laxisme, l’amateurisme et la négligence pour qualifier les soins.

« Des lieux mal entretenus, du personnel discourtois, des heures de repas non respectées : de sérieux problèmes ont été signalés, depuis le début de l’année, dans 32 CHSLD », pouvait-on lire en 2013.

Devant le tollé suscité en 2016 devant la piètre qualité des repas servis aux 36 500 résidents des CHSLD, le ministre libéral Gaétan Barrette affirme qu’ils seront, avant la prochaine élection, « nutritifs, bons, beaux et chauds ».

En 2017, un nouveau débat : est-il possible que les aînés bénéficient d’au moins deux bains par semaine ?

En 2018, la protectrice du citoyen, après une longue enquête, parle cette fois de « maltraitance organisationnelle » dans les CHSLD.

Notre rapport à la vieillesse

Au XIXe siècle, avec l’élan industriel et l’urbanisation rapide, les familles, de plus en plus urbanisées, ne sont plus à même de maintenir l’usage traditionnel qui veut que les aînés soient pris en charge par leurs proches.

Pour adoucir les effets de l’industrialisation auquel carbure le capitalisme, on voit apparaître un grand nombre d’œuvres charitables, indique François Guérard, de l’Université du Québec à Chicoutimi. « Des endroits destinés aux personnes âgées vont prendre plusieurs noms : asile, refuges, hébergements, aide de passage. Les hospices, ce sont les résidences pour personnes âgées de l’époque. »

Mais de tels lieux existaient bien avant, rappelle François Guérard. « Dès 1692, à Québec, on fonde l’Hôpital général. On y reçoit des indigents de toutes sortes, dont des vieillards sans ressources».

Ce sont le plus souvent des femmes qui sont mobilisées pour s’occuper des ainés. « On parlait hier à leur sujet de “vocation”, et d’“anges gardiens” aujourd’hui, comme si elles étaient en dehors de la réalité, ce qui laisse entendre qu’on n’a pas trop besoin de les payer », constate l’historienne Aline Charles.

« Pendant longtemps, jusqu’aux années 1930, ces établissements ne sont pas spécialisés pour les personnes âgées. On y trouve par exemple un orphelinat ou d’autres services », précise l’historienne.

Ainsi le poète Louis Fréchette, à la fin de sa vie, trouve refuge à l’Institut des sourdes et muettes, qui accueille aussi un certain nombre de personnes âgées.

Au Québec, la spécialisation apparaît et se développe d’abord à Montréal. « Elle vient avec une idée qui est mise en avant par la société, à savoir que pour bien vieillir il faut se trouver en un lieu consacré à la vieillesse », constate l’historienne Aline Charles.

Cette façon d’entrevoir la vieillesse est encouragée par l’adoption, en 1921, d’une Loi sur l’assistance publique qui va permettre de soutenir la construction de plus de lieux consacrés à la vieillesse.

« On s’est mis à considérer, sous le seul dénominateur commun de l’âge, des gens qui n’ont pas forcément de liens entre eux », explique le gérontologue Julien Simard. Autrement dit, la société s’est attachée à « une représentation très binaire du rapport à l’âge, la vieillesse étant vue comme une affaire de dépendance, de sénilité, de soins », soutient Isabelle Marchand, professeure en travail social à l’Université du Québec en Outaouais.

Des soucis consécutifs à cette façon d’envisager la vieillesse ne cessent d’apparaître. « Il y a eu beaucoup de problèmes avec les maisons pour personnes âgées, faute de contrôle et de réglementation », explique l’historien Guérard.

Plusieurs incendies dramatiques conduisent à réfléchir au rôle que l’État devrait jouer.

En 1969, un incendie se déclare dans une maison de retraite privée baptisée Le Repos du vieillard. Le drame fait une quarantaine de morts. Les pouvoirs publics affirment que plus jamais une chose pareille ne doit se produire.

À L’Îsle-Verte, en 2014, ce sont 32 personnes âgées qui périssent dans un incendie. Québec promet d’agir. La ministre responsable, Agrès Maltais, affirme que « cette tragédie-là nous amène à réévaluer tout ce qui se fait en matière de sécurité ».

 

Une autre conception ?

Une autre conception de la vieillesse se dessine à compter du début des années 1970. On va concevoir que les personnes âgées seraient mieux si, collectivement, on développait des moyens pour qu’elles puissent continuer de vivre chez elles, explique l’historien François Guérard.

« Le Québec est le parent pauvre des soins à domicile au Canada », rappelle la professeure Marchand. « Il y a une idéologie derrière cette réalité : on a décidé de confier au marché privé la gestion de la vieillesse, sans qu’il y ait vraiment de chien de garde. L’argent dépensé désormais par Québec et Ottawa sert à pallier les effets du démantèlement de politiques publiques, au nom de politiques néolibérales, comme aux États-Unis ou en Australie. On est loin d’un système qui offre des soins à domicile comme au Danemark, en Norvège ou en Suède. »

Le rapport Castonguay-Nepveu affirmait, au début des années 1970, que l’idéal serait que l’État prenne en charge les résidences pour personnes âgées, rappelle l’historien François Guérard, mais constatait que les moyens manquaient.

En regardant les aînés, « on a plutôt vu un marché », dit l’historien François Guérard. Le gérontologue Julien Simard constate : « Ce marché a été aidé par de nombreuses subventions, des congés de taxes, etc. Il est question de résidences privées plus qu’ailleurs au Canada. Les gouvernements, en particulier celui de Jean Charest, ont ouvert des marchés très lucratifs. Mais à quel prix ? »

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