Le traçage des contacts inquiète les agences de protection de la vie privée au Canada

L’Alberta a été la première province canadienne à adopter une application qui permet de retrouver, à l’aide du signal Bluetooth d’un téléphone intelligent, les gens avec qui le porteur de la COVID-19 pourrait avoir été en contact.
Photo: Frederic J. Brown Agence France-Presse L’Alberta a été la première province canadienne à adopter une application qui permet de retrouver, à l’aide du signal Bluetooth d’un téléphone intelligent, les gens avec qui le porteur de la COVID-19 pourrait avoir été en contact.

L’adoption d’applications de traçage de contacts, comme outil d’accompagnement du déconfinement et de contrôle de la propagation de la COVID-19, continue de faire son chemin au Canada. Tout comme d’ailleurs les inquiétudes des agences gouvernementales de protection des droits et des libertés au pays.

Dans une déclaration commune dévoilée jeudi, les commissaires à la vie privée du Canada, des provinces et des territoires, s’inquiètent en effet de ces mesures exceptionnelles, « dont certaines porteront grandement atteinte à la vie privée et aux autres droits de la personne », estiment-ils, tout en reconnaissant que « les lois applicables sur la protection des renseignements personnels […] ne prévoient pas [toutes] un degré de protection adapté à l’environnement numérique ».

En choeur, ils appellent d’ailleurs à la prudence, puisqu’au nom de la santé publique, ces applications ouvrent une porte dangereuse sur la surveillance des citoyens par les États, selon eux.

« Normalement, ce genre d’outil ne devrait pas pouvoir être déployé sans débat public et sans un encadrement juridique correspondant au degré de risque qu’il comporte, a résumé par voie de communiqué Diane Poitras, présidente de la Commission d’accès à l’information du Québec, signataire de cette lettre conjointe. Les choix effectués par nos gouvernements aujourd’hui quant à la manière d’atteindre les objectifs de santé publique tout en préservant nos valeurs fondamentales […] façonneront l’avenir de notre société. »

Au Canada, l’Alberta a été la première province à adopter une telle application qui permet de retrouver, à l’aide du signal Bluetooth d’un téléphone intelligent, les gens avec qui le porteur de la COVID-19 pourrait avoir été en contact. L’idée est d’accélérer la circulation de l’information sur les cas potentiels de contamination pour favoriser le confinement volontaire et ralentir la propagation du virus.

Le Nouveau-Brunswick, le Manitoba, Terre-Neuve-et-Labrador et la Saskatchewan envisagent de lui emboîter le pas, alors que le Québec est encore réticent à mettre ce genre de technologie au service de sa lutte contre le coronavirus.

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Une invasion extraordinaire

« Une telle demande de la part d’un État démocratique est vraiment une extraordinaire invasion de la vie privée », estime Brenda McPhail de l’Association canadienne des libertés civiles (ACLC) qui depuis le début de la pandémie est préoccupée par l’émergence de ces outils pour contrer la pandémie. « Lorsque nous mettons au point ce genre d’outils ou d’applications, nous entrons dans une toute nouvelle forme de surveillance. Nous n’avons jamais eu un tel niveau de surveillance dans ce pays », estime Christopher Parsons, chercheur au Citizen Lab, un centre spécialisé dans la sécurité informatique et les intrusions dans la vie privée.

Selon lui, les gouvernements ont de bonnes intentions en voulant utiliser cette technologie, mais ils doivent aussi faire face aux conséquences à long terme de la collecte de telles données.

« L’utilisation d’applications de traçage des contacts doit être volontaire et les gouvernements doivent faire preuve de transparence et démontrer leur responsabilité », dit Mme Poitras. Les signataires de la déclaration appellent à la recherche du consentement des citoyens, mais également à la dépersonnalisation de leurs données personnelles et à des mesures limitées dans le temps. Entre autres recommandations.

« Pour protéger la vie privée, ces systèmes doivent avoir une conception technique solide, ainsi que des contrôles de politiques robustes qui garantissent que l'accès au système ne soit pas utilisé abusivement ou utilisé à des fins extérieures à la santé publique », a dit en entrevue au Devoir Bill Marczak, également chercheur au Citizen Lab de Toronto.

Timidité australienne

La semaine dernière, l’Australie a offert à ces habitants de télécharger volontairement l’application COVIDSafe afin d’organiser cette surveillance sur une base volontaire. Cinq millions de personnes l’avaient installée dans leur téléphone dit intelligent, selon les chiffres dévoilés par le premier ministre Scott Morrison lundi, soit la moitié à peine des 40% d’abonnés nécessaires pour permettre un contrôle efficace de la propagation du virus. À Singapour l’application TraceTogether, qui a le même objectif, ne s’est propagée, elle, que dans 20 % des téléphones en circulation dans ce pays, alors que les autorités sanitaires locales, en la lançant il y a plus d’un mois, ciblaient trois quarts des Singapouriens.

L'Australian Privacy Foundation s’est d’ailleurs dite « très déçue » par le lancement de l’application par le gouvernement australien, en raison du manque de documentation sur l’outil et l’absence de débat. Le pays a été frappé par plusieurs crises liées à des fuites et des problèmes de protection de données personnelles détenues par le gouvernement dans la dernière année. « Les informations divulguées jusqu’à maintenant soulèvent plus de questions qu’elles ne donnent de réponse, a dit l’organisation par voie de communiqué. La confiance du public a été sapée plutôt que gagnée. » Un scénario que les protecteurs de la vie privée au Canada cherchent désormais à éviter.

Avec La Presse Canadienne