Tartelettes et réalité virtuelle

À l’origine du collectif Tartelette, le photographe montréalais Arthur Gauthier
Photo: Renaud Philippe Le Devoir À l’origine du collectif Tartelette, le photographe montréalais Arthur Gauthier
1. Écriture
Correspondance intergénérationnelle

D’un côté, des enfants qu’il faut occuper à la maison. De l’autre, des aînés isolés qui trouvent le temps long. C’est pour répondre à ces deux problèmes en même temps que le projet Semer le bonheur a été mis sur pied il y a deux semaines.
 

Le concept est simple : demander aux enfants d’écrire une lettre qui sera envoyée à des personnes âgées isolées en raison de la pandémie de coronavirus. « On a beaucoup d’aînés en ce moment qui ont juste besoin d’un câlin sur papier. Et on a plein de petits auteurs qui pourraient leur en envoyer. On s’est dit : pourquoi ne pas créer des correspondances intergénérationnelles à travers le Québec, explique l’instigatrice du projet, Karine Bélanger, qui est enseignante au primaire à Saint-Denis-de-Brompton, en Estrie.

Grâce à l’aide des Correspondances d’Eastman, un festival littéraire, ainsi que des commissions scolaires de l’Estrie, le projet a pu voir le jour et gagne petit à petit les autres régions de la province. Un formulaire d’inscription a été envoyé aux résidences pour aînés et un guide d’écriture à l’ensemble des commissions scolaires.

Pour trouver l’inspiration, les enfants peuvent compter sur des exemples de lettres rédigées par des auteurs tels que Geneviève Pettersen, Jean-François Sénéchal ou encore David Goudreault.

« L’autre avantage, c’est que ça permet aux enfants de travailler la lecture et l’écriture pendant que l’école est sur pause », souligne Karine Bélanger. Le retour à l’école, prévu au cours du mois de mai, ne devrait pas pour autant mettre fin au projet, croit-elle. « Pourquoi ne pas continuer ce projet dans les classes sous la supervision des enseignants ? », demande Mme Bélanger, qui compte bien continuer l’exercice avec ses élèves de deuxième année.

Annabelle Caillou

2. Couture
Dons de masques

Fin mars, elles ont été plus de 4500 couturières — professionnelles et amatrices — à répondre à l’appel de la Coopérative Couturières Pop pour fabriquer bénévolement des masques et des blouses aux professionnels de la santé.

Depuis la semaine dernière, elles ont commencé à aider quelques organismes communautaires en leur offrant « les masques imparfaits » dont elles ne savaient quoi faire. « Comme on fait également appel à des couturières amatrices — qui sont très talentueuses par ailleurs —, on se retrouve parfois avec certains masques qui ont manqué un peu d’amour. Ils ont toutefois tout ce qu’il faut : des plis, du tissu et des élastiques. Ils sont juste un peu trop imparfaits pour être envoyés aux établissements de santé » avec qui elles ont un partenariat depuis le début de la pandémie, explique Camille Goyette-Gingras, cofondatrice de la Coop Couturières Pop.

Il faut dire que la production s’est accélérée dans les dernières semaines alors que le Québec organise tranquillement son déconfinement.

En plus de dépanner le milieu de la santé, les couturières comptent proposer des masques aux entreprises sur le point d’accueillir de nouveau leurs travailleurs en mai. Et pourquoi ne pas vendre une partie de la production aux consommateurs ?

« Nous nous sommes beaucoup questionnées sur l’aspect éthique de cela, ne voulant pas transformer le bien-fondé de notre initiative en activité purement commerciale. Mais le masque n’est pas un accessoire mode, c’est ce dont les gens ont besoin. Ce n’est pas un beau masque cher qu’on propose, mais des masques simples et abordables, qu’ils pourront changer et nettoyer très régulièrement », souligne Camille Goyette-Gingras.

Annabelle Caillou

3. Arts visuels
Solidarité entre artistes

Sans contrat en raison de la pandémie du coronavirus, une douzaine d’artistes montréalais ont décidé de s’entraider pendant la crise. Ils ont lancé à la mi-avril le collectif Tartelette, un clin d’œil aux tartelettes portugaises du directeur de santé publique du Québec, Horacio Arruda.

Ces six photographes et six illustrateurs (autant d’hommes que de femmes) vendent ainsi leurs œuvres sur un seul et même site Internet, pour que chacun puisse profiter du réseau des autres.

« En plus de partager nos réseaux de contacts, on a opté pour une formule solidaire : lorsqu’une impression est vendue, 50 % des recettes reviennent à l’artiste, et le reste est redistribué parmi tous les autres membres du collectif », explique le photographe Arthur Gauthier, qui a lancé le projet. Avant la crise, il travaillait comme médiateur au Centre Phi, en plus de ses projets photographiques. Ce collectif est donc un moyen d’assurer à tous un petit revenu, mais aussi de briser l’isolement des membres tout en les gardant actifs. « On voulait garder notre esprit créatif malgré tout. Et l’avantage, c’est que n’importe quelle crise inspire souvent la création artistique », note M. Gauthier.

Sur la boutique en ligne, on peut ainsi trouver des œuvres créées avant la pandémie, mais aussi des visuels conçus pendant la crise. Arthur Gauthier travaille par exemple en ce moment sur un projet photographique représentant Montréal en temps de pandémie.

Le collectif pourrait s’agrandir d’ici les prochaines semaines, indique M. Gauthier, qui espère d’ailleurs qu’il continuera d’exister une fois la crise traversée.

Annabelle Caillou

​4. Santé
Parler aux ados confinés

Les écoles secondaires resteront fermées jusqu’en septembre. Ainsi en a décidé le gouvernement Legault cette semaine. Et la nouvelle n’a pas fait le bonheur de tous les adolescents, coincés à la maison depuis plusieurs semaines déjà.

C’est précisément à ce public, aux jeunes Québécois confinés, que s’adresse Alfred Poirier. Le comédien de 15 ans tient la vedette dans une série de capsules intitulée « C Plaaate », que met en ligne depuis un mois la Maison Jean Lapointe. Il y raconte son quotidien avec humour, en glissant ici et là quelques conseils, afin de rassurer la jeune galerie. « Un ado qui parle à un autre ado, ça passe pas mal mieux que même le plus cool de mes animateurs », lance avec un sourire dans la voix la directrice générale de l’organisme, Anne Elizabeth Lapointe. Alfred est d’ailleurs le fils du directeur des programmes de prévention, Jean-François Poirier.

Les vidéos diffusées sur Instagram, Facebook et YouTube se veulent avant tout ludiques et rassurantes, laissant le ton moralisateur au vestiaire. Les sujets abordés sont variés, allant de la famille à la relation avec les écrans, en passant par l’amour et l’anxiété. Mais toujours à travers le prisme de la santé mentale des adolescents, écorchée par la crise du coronavirus.

« Alfred invite aussi les jeunes à lui écrire, et ça fonctionne », ajoute Mme Lapointe. Elle donne l’exemple d’une jeune fille qui a sauté sur son clavier en pleine nuit, en proie à une crise d’anxiété. Alfred lui a répondu. « C’est lui qui répond, mais on l’accompagne en lui donnant toutes les ressources nécessaires. Ses parents sont aussi là pour superviser. »

La Maison Jean Lapointe, spécialisée dans la lutte contre les dépendances, promet d’autres capsules, notamment sur la consommation de substances en hausse à cause de la pandémie. « Ce qu’on voit, ce n’est que le début », explique la directrice générale. Et au fil du déconfinement, de nouveaux invités, dont des experts, seront ajoutés à l’offre. À suivre, donc.

Guillaume Lepage

5. Culture
VR to GO, évasion balisée

« Si le public ne peut pas venir vers la culture, alors la culture doit aller vers le public. » C’est suivant cette idée que le Centre PHI a lancé l’initiative VR to GO. Ce service de « réalité virtuelle pour emporter » permet de louer un casque Oculus qui recèle dix œuvres permettant une évasion certaine. Parmi elles, Everest, de Jonathan Griffith, qui suit Tenjing Sherpa dans son ascension et son périple à travers la zone de la mort.

« On voulait offrir une grande diversité dans le choix. Et montrer que la réalité virtuelle est un média qui s’applique à plein de styles », explique Myriam Achard. La cheffe partenariats et nouveaux médias de l’institution du Vieux-Montréal ajoute que les créations voguent entre documentaire et onirisme. Comme Alegria – A Spark of Light, dernière collaboration entre les studios Felix & Paul et le Cirque du Soleil. « C’est magnifique, extrêmement touchant. »

Et visiblement inspirant. Deux heures après la mise en ligne de VR to GO, les 75 casques disponibles avaient tous trouvé preneur. Pour 48 heures. « C’est une idée qui est née avec le confinement… mais qui va sûrement continuer au-delà », souligne Myriam Achard.

En attendant ce jour, notons que lesdits casques, « faciles d’utilisation », sont désinfectés aux rayons ultraviolets entre chaque utilisateur. La plupart des productions sont en anglais, d’autres sont sans paroles, et l’une d’elles est présentée en mandarin avec des sous-titres français. La location est offerte au prix de 68,75 $, ce qui comprend la livraison écologique à vélo. Points bonus en ces temps où la gratuité artistique tend à devenir une norme : des droits seront versés aux artisans ayant conçu les œuvres.

Natalia Wysocka

6. Enseignement
Des stages atypiques

La fermeture des écoles a bouleversé le quotidien des enseignants, mais aussi celui de nombreux stagiaires au Québec. À l’Université Laval, on a fait preuve d’imagination pour permettre à des étudiants au baccalauréat en enseignement des arts de faire leur second stage, et ainsi de terminer leur session d’hiver. Pendant le mois d’avril, ils ont animé des ateliers de créations en ligne, librement inspirés de la pandémie, avec de jeunes élèves de partout de la province.

« Il y avait un peu de résistance au début, mais pour moi, il n’était pas question d’offrir une formation au rabais », lance Joëlle Tremblay, professeure et directrice du programme. Épaulée par la chargée de cours et coordinatrice des stages, Jessie-Mélissa Bossé, elle a fait appel à une ancienne étudiante, Esther Simard St-Pierre, aujourd’hui coordonnatrice pour l’École en réseau. Grâce à leur plateforme de visioconférence — qui met en relation depuis près de vingt ans des enseignants et des élèves des quatre coins du Québec —, l’initiative a pu voir le jour, à la vitesse grand V.

« Tout est allé très vite, nous n’avons pas eu le temps de faire de publicité », raconte en entretien Mme Tremblay. Quelque 200 jeunes, âgés de 5 à 12 ans, ont néanmoins répondu à l’appel. Ils ont ainsi exercé leur créativité sous la gouverne des futurs maîtres. Pour ces derniers, sortir ainsi du cadre scolaire leur a offert une certaine liberté, mais cela a aussi apporté son lot de défis. Les étudiants ont notamment dû composer avec le fait que ces élèves, de différents âges, n’avaient peut-être pas à la maison tout le matériel d’artiste qu’on trouve à l’école.

L’expérience s’est néanmoins soldée par un succès « extrêmement formateur », permettant aux étudiantes de faire leur stage, mais aussi de recevoir par la bande « une belle leçon de solidarité sociale », souligne la professeure Joëlle Tremblay. Car dans bien des cas, des parents se sont aussi prêtés au jeu. « On pensait qu’ils seraient un peu en retrait, mais beaucoup se sont investis. Des familles ont exposé les œuvres sur les armoires de cuisine », s’enthousiasme celle qui confie avoir des idées plein la tête pour renouveler l’expérience à l’avenir.

Guillaume Lepage