Québec envisage de libérer des détenus

Un foyer d’éclosion de la COVID-19 a pris de l’ampleur depuis une semaine dans la prison de Bordeaux, la plus grosse au Québec. 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Un foyer d’éclosion de la COVID-19 a pris de l’ampleur depuis une semaine dans la prison de Bordeaux, la plus grosse au Québec. 

Des détenus pourraient être libérés si un foyer d’éclosion de la COVID-19 continue de prendre de l’ampleur à l’intérieur de la prison de Bordeaux, la plus grosse du Québec. Le ministère de la Sécurité publique envisage cette avenue déjà empruntée ailleurs dans le monde, a appris Le Devoir.

« Il y a différents scénarios qui sont à l’étude présentement », a indiqué le fonctionnaire à la tête de la Direction générale adjointe du ministère pour l’Ouest-du-Québec, Christian Thibeault, en entrevue au Devoir. « Malheureusement, je ne peux pas vous donner d’information plus détaillée là-dessus parce qu’aucune décision n'a étré prise au moment où on se parle, par les autorités », a-t-il ajouté.

Mais la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, ne retient pas cette option pour l’instant, selon son attachée de presse.

Le nombre de cas d’infection au coronavirus ne cesse d’augmenter à l’intérieur des murs de l’établissement montréalais depuis qu’un premier détenu a été déclaré positif il y a une semaine. Le bilan est passé de 15 détenus malades à 23 de jeudi à vendredi. Ce nombre pourrait grimper à nouveau la semaine prochaine puisque certains attendent toujours le résultat de leur test de dépistage. En tout, 44 détenus sur les 953 qui y sont incarcérés ont pu obtenir ce test à ce jour. Le nombre d’agents correctionnels frappés par le coronavirus dans cet établissement est passé de 11 à 14 vendredi. Des 17 établissements de détention gérés par le gouvernement québécois, c’est le seul qui connaît une telle éclosion des infections au coronavirus.

« C’est le bordel à Bordeaux », a constaté le président du Syndicat des agents de la paix en services correctionnels du Québec (SAPSCQ-CSN), Mathieu Lavoie. « Actuellement, les deux plus grands secteurs sont confinés, donc en cellulaire pour 14 jours 24 h sur 24 h, parce qu’il y a eu une éclosion dans le deuxième grand secteur. »

« Ça peut se répandre comme une traînée de poudre parce que ce sont des endroits où les virus se propagent beaucoup de toute façon, a affirmé la porte-parole de la Ligue des droits et libertés, Lucie Lemonde. Il est difficile de respecter des mesures de distanciation sociale dans un milieu où l’espace est déjà restreint. »

L’organisme a fait parvenir plusieurs lettres au ministère de la Sécurité publique pour l’interpeller et demander la libération des détenus âgés de plus de 60 ans, déjà malades et des femmes enceintes. « Au-delà de 70 % des personnes qui sont dans les prisons provinciales sont en attente de procès et le fait qu’ils n’aient pas été libérés n’est pas toujours lié à la gravité du crime dont elles sont accusées, c’est dans la majorité des cas lié à leur incapacité de payer le cautionnement, a-t-elle affirmé. Alors, il y a plein de ces personnes-là qui pourraient être libérées sans que ça mette en danger la sécurité publique. »

Le syndicat des agents correctionnels est en désaccord avec cette demande, mais il s’entend sur une chose avec la Ligue des droits et libertés : la santé publique doit augmenter le nombre de tests auprès des détenus.

Préoccupée par la situation, la Direction régionale de santé publique de Montréal a dépêché des employés pour faire une visite des lieux mardi. « L’équipe clinique sur place teste selon les symptômes, ce qui est l’approche habituelle, et on est très à l’aise avec l’approche qu’ils ont prise », a affirmé le Dr David Kaiser, qui a fait partie de la délégation. L’équipe doit soumettre des recommandations pour limiter la propagation du virus dans les cellules.

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Limiter les déplacements

Le ministère de la Santé et des Services sociaux a confirmé que la nouvelle stratégie pour détecter la COVID-19 annoncée vendredi par le Dr Horacio Arruda « permettra de donner accès à des tests pour déterminer les risques d’éclosion dans la communauté ou dans des milieux à risque », ce qui inclut le milieu carcéral, sans préciser combien seraient réservés pour cette population.

L’exécution des peines discontinues est déjà suspendue depuis le 20 mars, permettant ainsi aux détenus incarcérés seulement les week-ends de purger leur peine à domicile. D’autres mesures ont également été prises pour limiter la propagation du coronavirus.

« Depuis le début, on travaille fort, on a pris plusieurs mesures pour limiter les déplacements tant à l’interne qu’à l’externe : la suspension des visites, la mise en place de secteurs de quarantaine, de secteurs de transition pour éviter qu’une nouvelle admission entre directement dans des secteurs réguliers, les équipements de protection, l’utilisation de la visiocomparution, a énuméré M. Thibeault. Donc, toutes ces mesures-là qu’on a mises en place font en sorte qu’on a réussi jusqu’à maintenant assez bien à contenir le phénomène, mis à part la situation à l’établissement de Montréal qui demeure préoccupante. »

Dans les prisons fédérales aux prises avec des foyers d’éclosion de COVID-19 plus importants, 600 détenus ont demandé une libération conditionnelle hâtive en raison de la pandémie, avait révélé le ministre de la Sécurité publique, Bill Blair, le 20 avril, sans préciser combien l’ont obtenue. Certains pays comme la France ou des États américains comme New York et la Californie ont déjà procédé à des libérations depuis le mois de mars.