Le virus est implacable avec les plus vulnérables de la société

Faut-il croire que la pandémie touche tout le monde de manière égale ou plutôt qu’elle exacerbe les inégalités?
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Faut-il croire que la pandémie touche tout le monde de manière égale ou plutôt qu’elle exacerbe les inégalités?

Waleed, diplômé en chimie, travaille dans une compagnie pharmaceutique dont les services sont jugés essentiels. Sa femme et leurs trois enfants de 15, 12 et 6 ans restent confinés à la maison, enfin, dans ce qui en tient lieu, un minuscule appartement de trois pièces et demie dans le quartier Parc Extension de Montréal.

« Nous n’avons qu’une seule chambre, dit Waleed, originaire du Pakistan, qui a émigré au Québec en 2013. Je me demande encore comment on y arrive. »

La famille loge à cet endroit depuis 2015. Waleed a étudié la chimie jusqu’en 2019 et ses faibles revenus ne lui permettaient de payer que ce loyer mensuel modeste de 575 $, chauffage, eau chaude et vermine compris. La Régie du loyer a mis trois ans à statuer en faveur du locataire qui se plaignait de l’insalubrité de l’immeuble. Les chicanes légales se poursuivent avec le propriétaire, ce qui complique la recherche d’un autre appartement pour le locataire estampillé chicanier.

De toute manière, même si le salaire paternel autoriserait maintenant un débours de 1000 $ mensuel pour se loger, la famille ne trouve pas. « Les loyers ont explosé en cinq ans », dit Waleed. Il mise sur la possibilité d’intégrer un HLM. En attendant, la réclusion forcée à cinq et des coquerelles se poursuit dans son mal-logement.

La pandémie exacerbe les discriminations déjà présentes dans nos sociétés

Le virus ne discriminerait personne, attaquant pêle-mêle riches et pauvres, patrons ou salariés, hommes et femmes, jeunes et vieux, racisés ou pas, Québécois anciens ou nouveaux ? Allons donc !

En réalité, ce mal insidieux et sournois s’en prend bien plus aux plus vulnérables. Des situations déjà peu enviables en temps normal deviennent maintenant quasi insupportables. Une part des inégalités croissantes depuis des décennies se creusent encore plus et s’affichent effrontément dans les détails du quotidien qui pourrissent la vie confinée. Ici, l’espace vital réduit. Là, l’absence de connexion Internet pour se divertir ou faire les devoirs. Là encore, les carences alimentaires ou affectives.

Intersectionnalisme

« La crise lève le voile sur certaines choses bien essentielles », fait remarquer Isabelle Auclair, professeure du département de management de l’Université Laval. « La pandémie exacerbe les discriminations déjà présentes dans nos sociétés. »

Anthropologue de formation, Mme Auclair s’intéresse particulièrement à l’intersectionnalité, soit la combinaison des injustices pour certains individus. Disons, pour faire image, qu’une immigrante haïtienne pauvre a plus de chance d’être marginalisée. « La crise renforce les structures sociales de discrimination », résume la spécialiste, qui ne parle pas du cas concret de Waleed.

Chaque société cultive ses propres déséquilibres sociaux. Aux États-Unis, la persistante division raciale a évidemment joué pleinement dans la pandémie. Dans le comté de Milwaukee au Wisconsin, les Afro-Américains comptent pour plus de 80 % des morts de la COVID, même s’ils ne représentent que le quart de la population.

La professeure Auclair étudie aussi les égalités femmes-hommes ici comme ailleurs. « Dès la première séance d’un cours, je dis à mes étudiants que toutes les situations sociales peuvent faire l’objet d’une réflexion genrée et la situation actuelle ne fait pas exception », résume la professeure.

Les aspects positifs et négatifs se côtoient. La pandémie mondiale a révélé la qualité et l’efficacité du leadership féminin d’Angela Merkel en Allemagne, de Jacinda Ardern en Nouvelle-Zélande. La crise a aussi imposé une surcharge de travail essentiel, mais réputé à risque dans les professions des soins comme des services majoritairement occupés par des femmes.

Elles composent l’essentiel du personnel en garderie toujours en service et toujours aussi mal payé. Elles sont aux caisses dans les épiceries ou les pharmacies. À l’échelle mondiale comme au Québec, elles occupent sept voire huit emplois sur dix en santé et dans les services sociaux.

Aux États-Unis l’Economic Policy Institute a calculé que dans le quart des employés les moins bien payés seul un sur dix peut télétravailler, alors que cette proportion grimpe à six sur dix pour le quart des salariés les mieux rémunérés. Rester à la maison en distanciation sociale et y recevoir des paquets surconsommés sur Amazon est un privilège.

 

Société distincte

Est-ce vraiment différent ici ? Peut-on toujours généraliser les situations ?

Osons reprendre la question : si le virus ne frappe pas tous les individus de la même manière, frappe-t-il uniformément les sociétés ?

« J’ai la citoyenneté américaine, je regarde beaucoup ce qui se passe de l’autre côté de la frontière où la moitié de ma famille se trouve et je dois dire que c’est un univers différent », dit Nicolas Zorn, directeur de l’Observatoire québécois des inégalités (OQI), interrogé lui aussi il y a plusieurs jours.

« Quand votre assurance maladie dépend de votre travail, quand on atteint des pics de chômage inégalé depuis la Grande Dépression, les répercussions sont autrement plus fortes. Ici, la santé publique et les connaissances scientifiques sont mises au-devant de la scène et éclairent les décisions politiques. Les gouvernements essaient aussi de ne pas échapper de catégories de population dans ses mesures d’urgence. C’est matière à réjouissance. »

Ce qui ne nie pas pour autant les difficultés énormes pour certains groupes, notamment les itinérants ou les personnes âgées. L’OQI a publié il y a un mois, en partenariat avec l’Association pour la santé publique du Québec, Mission inclusion et Oxfam Québec, une analyse intitulée Inégaux face au coronavirus. Les répercussions sur le logement, le travail et la santé y étaient détaillés avec des pistes de solution.

Le docteur Horacio Arruda, directeur national de la Santé publique, a souligné mardi que dans la balance des comptes sociaux, la réouverture des entreprises et des écoles allait « permettre à certains enfants plus vulnérables d’avoir accès à de la nourriture, à de la pédagogie importante pour ne pas que des retards éducationnels se fassent, puis qu’on ait toute une série de jeunes décrocheurs, parce qu’ils vont avoir de la difficulté à aller au secondaire, éventuellement ».

Le directeur Zorn souligne que deux forces opposées pourraient gouverner la suite des choses. La première tendance lourde amplifierait les inégalités. L’ONU craint que la catastrophe ne fasse reculer de plusieurs décennies la cause de l’égalité hommes-femmes.

« Les personnes au statut précaire sont plus exposées. Les femmes et les personnes racisées sont surreprésentées dans cette situation », résume le directeur.

Mais une autre tendance se pointe. « Sous toute réserve, une hypothèse laisse croire que la situation dans son ensemble pourrait réduire les inégalités, dit M. Zorn. Certaines politiques pourraient favoriser la classe moyenne. On parle depuis des années de la possibilité d’un revenu minimum garanti et on semble en train d’implanter quelque chose qui lui ressemble dans la plupart des pays développés. »

Les déficits massifs signalent aussi un changement de paradigme. Comme la place centrale de l’État, partout.

« La cohésion sociale n’est pas à prendre pour acquis, conclut le directeur Zorn. On se rend bien compte que cette cohésion dépend en partie du niveau d’égalité dans une société donnée. Si l’écart est très grand, les citoyens ont l’impression de ne plus faire partie de la même société. Si l’écart diminue, il ont l’impression d’être dans le même bateau et de pouvoir serrer les coudes. »

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