Peut-on comparer l’impact de la pandémie entre le Québec, l’Ontario et la Colombie-Britannique?

Les deux provinces les plus populeuses du pays totalisent plus de 90% des hospitalisations pancanadiennes pour cause de COVID-19.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les deux provinces les plus populeuses du pays totalisent plus de 90% des hospitalisations pancanadiennes pour cause de COVID-19.

Comparaison n’est pas raison ? Allons donc ! La pandémie a déclenché une sorte de lutte interrégionale et internationale des classements pour tenter de comprendre rationnellement qui fait mieux ou pire que son voisin plus ou moins proche et pourquoi.

Le Deep Knowledge Group, organisme d’analyse de données dans le domaine scientifique, basé à Londres et à Hong Kong, a publié cette semaine une liste des 40 pays les plus « performants » face à la COVID-19. Israël arrive en tête, suivi par l’Allemagne et huit pays de la zone Asie-Océanie pour former la dizaine de tête.

La méthode utilisant des données de l’Organisation mondiale de la santé et du plus grand centre d’études épidémiologiques au monde a évidemment été critiquée, surtout par les pays arrivant en queue de peloton ou faisant pire que le 40e rang, dont la France. Les déclassés détestent généralement les classements.

Le Canada arrive au 13e rang, derrière la Suisse (11e) et l’Autriche (12e), devant la Hongrie (14e) et le Danemark (15e). Sans le Québec, cancre réputé de la classe nationale (et de loin), la situation canadienne serait encore plus enviable au plus serré des happy few.

Au lieu de prévoir, on a laissé aller les choses

Les données québécoises font frémir. En date du 24 avril, le Québec avait le plus de cas totaux et le plus de cas par million d’habitants. La province compte trois fois plus de cas d’infection pour chaque centaine de milliers de personnes que l’Ontario.

Les deux provinces les plus populeuses du pays totalisent plus de 90 % des hospitalisations pancanadiennes pour cause de COVID-19 et le Québec enregistre dix fois plus de ces hospitalisations que la Colombie-Britannique (1460 par rapport à 103). Le Québec compte aussi, et de loin, le plus de morts au Canada, soit 1340 sur 2298, suivi par sa voisine ontarienne avec 760 morts et 94 seulement en Colombie-Britannique.

Cette classification fait elle aussi sourciller le trio gouvernemental en conférence de presse quotidienne à 13 h. « C’est vrai qu’on va vouloir se comparer avec les autres [provinces], a admis le Dr Horacio Arruda, directeur national de santé publique. Mais ce qui m’importe, c’est que la situation […] est sous contrôle. »

Sa déclaration date de la fin de mars, avant que le fléau dans les CHSLD ne prenne une ampleur biblique. Le recours aux mesures de guerre pour lutter contre la pandémie s’est fait avec grand regret par le premier ministre Justin Trudeau, qui a parlé de « tragédies épouvantables » et d’une situation « inacceptable ».

 

Tout en reconnaissant la gravité et la profondeur de la crise québécoise, les professionnels de la santé publique interrogés par Le Devoir demandent à leur tour de manier les données avec prudence.

« On essaie de comparer sans miser sur la précision totale, dit Marc Dionne, directeur scientifique à l’Institut national de santé publique. On compare des indicateurs et des tendances de sorte que, si on a des biais, ces biais demeurent constants, pour permettre de suivre l’évolution de courbes dans notre pays et ailleurs. Mais les données, effectivement, sont à manipuler avec soin, parce que les pays ou les provinces ne calculent pas les cas, les hospitalisations ou les morts de la même manière ou au même rythme. C’est compliqué pour nous d’enregistrer finement ce qui se passe, et on suppose que c’est la même chose partout. »

Même ce qui peut paraître évident ne l’est pas. Quels sont les critères, par exemple, pour déterminer la cause d’une hospitalisation ou celle d’un décès ? Sont-ils ici les mêmes qu’ailleurs ?

« On sait qu’en Espagne, les seuls décès attribués à la COVID-19 viennent des hôpitaux, dit François Béland, professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal. Les morts survenant à l’extérieur des hôpitaux ne sont pas attribuées à la pandémie, alors qu’on sait qu’il y a des taux de décès scandaleux dans certains centres semblables aux CHSLD. Il faut toujours faire attention. »

Même en appliquant un sévère principe de précaution, même en se rappelant la tragédie dans les résidences pour aînés à l’échelle mondiale et nationale, il semble pourtant que la situation dans les CHSLD du Québec fasse classe à part. « Le mot important ici, c’est “semble”, réplique le professeur. Il semble y avoir quelque chose de particulier dans la gestion des CHSLD. L’Ontario a eu son lot de difficultés, mais si la même chose, de la même ampleur, s’est produite en Colombie-Britannique ou en Ontario, je ne l’ai pas vue. »

Les explications préliminaires de cette triste distinction pointent vers le retard à bloquer les visites externes, le va-et-vient du personnel entre plusieurs centres de soins, le manque de tests, de mesures d’isolement des malades et d’équipements de protection du personnel soignant, et d’autres causes encore. Par contraste, en Colombie-Britannique par exemple, le personnel est assigné à un seul centre.

Le professeur Béland, lui, s’offusque particulièrement du transfert de patients des hôpitaux vers les CHSLD poursuivi en pleine pandémie. « Déménager une personne âgée, c’est toujours épouvantable. On n’a jamais entendu parler de mesures prescrites pour accompagner ces mouvements. Il fallait protéger ces personnes et protéger les autres résidents, au cas où les nouvelles admissions traînaient le virus avec elles. Il fallait aussi les protéger des risques de contamination par le personnel. On savait déjà que ce risque était très élevé. Au lieu de prévoir, on a laissé aller les choses. »

On essaie de comparer sans miser sur la précision totale

Le directeur scientifique Dionne préfère finalement se rabattre sur d’autres bases comparatives. Il propose par exemple de comparer Montréal à New York ou à Milan. « Montréal fait partie des villes les plus touchées, certainement plus que Toronto et beaucoup plus que Vancouver », dit-il.

Il considère aussi les différences interrégionales. Le Québec se coupe alors en deux, avec d’un côté la région de Montréal et Laval et d’un autre côté le reste de la province.

« On peut dire que, si ce n’était pas de Montréal et de sa couronne, si ce n’était pas de l’éclosion dans les CHSLD, on performerait aussi bien que les meilleurs pays. On traîne des boulets. Je me concentre sur les zones avec ou sans éclosion dans une perspective de déconfinement. À Montréal et à Laval, on pensait avoir pris le contrôle, mais la courbe est repartie à la hausse autour des 8, 9 et 10 avril. Les grandes éclosions dans les CHSLD ont débordé dans la communauté. »

À voir en vidéo

12 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 25 avril 2020 04 h 09

    L'histoire se répète

    Je me souviens d'avoir lu que Montréal était à éviter un siècle ou deux plus tôt lors d'une épidémie de... bon, je ne me rapelle plus. Mais un lecteur le sauras sûrement.
    Vu que je suis en C.-B. et dans un des coins les moins touchés, je touche du bois.

  • Pierre Rousseau - Abonné 25 avril 2020 08 h 10

    Oui, mais...

    On a beau tenter de plaider la différence des statistiques entre les juridictions, il n'en reste pas moins que les écarts sont spectaculaires et, en tant que Québécois, nous avons le droit de demander des comptes du gouvernement qui était responsable de la préparation face à une pandémie et qui a abdiqué son rôle jusqu'à ce qu'il soit trop tard.

    Vous écrivez « en Colombie-Britannique par exemple, le personnel est assigné à un seul centre », ce qui est maintenant exact sauf que les premiers cas de Covid19 ont été justement dans une résidence pour personnes âgées (Lynn Valley, North Vancouver) et on s'était rendu compte que les préposés navigaient d'une résidence à une autre et le gouvernement a immédiatement réagi en interdisant ce processus. C'est arrivé il y a bien plus d'un mois et les autres provinces auraient pu dès lors constater que cette navette d'un établissement à un autre posait des risques additionnels mais ici on a ignoré la situation jusqu'à l'explosion qu'on connaît.

    Malgré les méthodes de collecte des données variables, les différences sont trop énormes pour tenter de justifier le manque de préparation de Québec. C'est certainement la pire au Canada et les autorités ont réagi trop tard et maintenant on est en mode de sauver les meubles, ce qui est tout à fait justifié car mieux vaut tard que jamais.

    • Joane Hurens - Abonné 25 avril 2020 08 h 51

      Et surtout, on a la très désagréable impression qu’il n’y a personne pour faire exécuter les ordres du capitaine. Comme si un technocrate essayait de diriger le navire dans la tourmente les pieds bien au sec sur la terre ferme.

  • Marc Bourdeau - Abonné 25 avril 2020 08 h 21

    Statistique et savoir

    Avant de jeter la pierre au Québec, vieille habitude, il y aurait lieu de désagréger les statistiques globales. D'abord établir les chiffres en per-capita, c'est bien le minimum.

    On sait que la Covid-19 attaque les populations différemment selon les groupes d'âge, l'âge étant probablement le principal facteur déterminant des atteintes de la maladie. Or on sait que le Québec a une population très vieillissante. Peut-être autant sinon plus que l'Italie, sûrement beaucoup plus que dans les autres provinces canadiennes. 97% des morts atteints de la Covid-19 au Québec ont plus de 60 ans. Aux fins de comparaisons, il faut établir les statistiques de la maladie par classe d'âge de province à province, de pays à pays. Rien de cela dans l'article de S. Baillargeon. Et dans le rapport dont cet article est tiré?

    Autre facteur explicatif important: les CHSLD de province à province ne sont pas gérés de la même façon, ne sont pas financés de la même façon. Et l'ex-ministre Barrette est passé par là. Destructeur là aussi, comme il fut de tout le système de santé au Québec.

    Avant de se comparer, il faut avoir un portrait plus juste des situations respectives.

    • Marc Bourdeau - Abonné 25 avril 2020 08 h 29

      Je mentionne l'ex-ministre Barrette, il ne faut pas oublier cependant les transferts fédéraux en santé en baisse radicale depuis longtemps. Voir à ce sujet l'éditorial de Robert Dutrisac.

    • Marc Bourdeau - Abonné 25 avril 2020 08 h 29

      Je mentionne l'ex-ministre Barrette, il ne faut pas oublier cependant les transferts fédéraux en santé en baisse radicale depuis longtemps. Voir à ce sujet l'éditorial de Robert Dutrisac.

    • Marc Bourdeau - Abonné 25 avril 2020 08 h 29

      Je mentionne l'ex-ministre Barrette, il ne faut pas oublier cependant les transferts fédéraux en santé en baisse radicale depuis longtemps. Voir à ce sujet l'éditorial de Robert Dutrisac.

  • Pierre Vagneux - Abonné 25 avril 2020 08 h 46

    Pour un parcours de fin de vie décent et respectueux digne de notre motto je me souviens

    du point de vue budgétaire, on peut mettre la faute sur bien du monde en remontant à la période Martin ou le fédéral a assaini ses finances sur le dos des provinces, on a connu le déficit zéro, evidemment les années d'austérité Couillard...Mais il y a eu la générosité de certains minsitres des finances à l'instigation du politique de faire des cadeaux en baisse d'impôts. Cela règle la question $....

    Mais là ou le bas blesse, c'est la politique de prises en charge de nos ainés...mettre des ressources adéquates et surtout de la chaleur et de l'humain....en fait le politique devrait se mettre à la place d'un ou d'une personne pour accoucher de quelque chose qui procure paix et bonheur. ....bravo pour les maisons des ainés, bravo pour des CHSLD humanisés et aussi diantre du support à domicile accessible.

  • Charles-Étienne Gill - Inscrit 25 avril 2020 13 h 15

    comparons des comparables

    La distance et l'écart culturels entre le Québec et l'Ontario, voire entre le Québec et la CB, sont énormes.

    Oui on est dans le mêm ensemble politique, mais pourquoi ne pas comparer le Québec, disons sa partie régionale, au Vermont ou au Maine.
    Et ensuite on pourra comparer avec MTL avec d'autres métropoles?

    Si on voulait vraiment être honnêtes, on pourrait comparer d'autres peuples assujettis ou minoritaires, contraint de partager le pouvoir avec un gouvernement central qui n'est pas le leur. Même s'il y des différences culturelles importantes entre les provinces, c'est la nation canadienne-anglaise qui dirige au fédéral et qui dirige 9 provinces sur 10 ainsi qu'un territoire. MTL de son côté est aussi pognée avec politiques migratoire du fédéral ou encore le multiculturalisme, ce qui fait qu'à Outremont, une partie considérable de la population n'a pas accès aux médias québécois ni à l'école québécoise.

    Cette normalisation du Canada, pour un média qui se prétend nationaliste est fâcheuse. On n’a rien à voir avec la CB, juste d'être pogné dans le même pays. L’idée même de «voisin» est ici farfelue.

    Tiens, comparons le Québec à la Catalogne, Montréal à Barcelone. Le Québec n'avait aucun moyen de fermer les frontières. En sus des CHSLD, MTL est coincée avec une population qui partage des liens très fort avec NY, l'un des pires foyers. Le scientifique Béland le dit même à la fin, alors pourquoi diantre ne pas l'avoir écouté pour faire plutôt la comparaison qu'il préconise?

    Une grande partie de la population en CB suit ce qui se passe en Chine et à Hong Kong, la méfiance envers Pékin est plus naturelle. Or on sait que les pays voisins de la Chine ont réagi avec sagesse, ils n'ont pas écouté l'OMS, ce que nous nous n'avons pas fait. Avec les infos on suivait l'Italie, la France, l'Espagne, il aurait fallu suivre la Corée, mais on est en TRÈS loin.