L'heure juste: derrière les barreaux

Cinq pénitenciers ont connu des éclosions importantes dont Mission, en Colombie Britannique, avec 64 détenus infectés.
Photo: Jonathan Hayward La Presse canadienne Cinq pénitenciers ont connu des éclosions importantes dont Mission, en Colombie Britannique, avec 64 détenus infectés.

À la mi-avril, un premier prisonnier dans un pénitencier fédéral tombait sous le coup de la COVID-19. Il était détenu à la prison de Mission, en Colombie-Britannique. La nouvelle a aussitôt semé l’inquiétude. Les prisons deviendraient-elles de nouveaux foyers de contagion, à l’instar des CHSLD ?

Les prisons fédérales accueillent en permanence autour 14 000 personnes réparties dans 43 pénitenciers. Les installations vont des plus modernes aux plus vétustes, mais presque partout, on y vit à l’étroit, on partage le téléphone, les salles de bain, les lieux de détente ou de travail. La promiscuité est reine.

Les premiers cas confirmés dans le réseau fédéral l’ont été à la fin mars au pénitencier de Port-Cartier, où on rapporte maintenant 15 cas, selon les dernières données de Service correctionnel Canada (SCC). On en compte encore plus au Centre fédéral de formation, à Laval, soit 56. À la prison pour femmes de Joliette, où toutes les détenues ont été testées, on a découvert que plus de 30 % d’entre elles étaient atteintes, soit 51.

En mars, on a mis fin aux visites, fermé bibliothèques, gymnases et espaces communs. Malgré cela, cinq pénitenciers ont connu des éclosions importantes, dont Mission, avec 64 détenus infectés. Aucune prison fédérale des Prairies et de l’Atlantique n’a toutefois fait état jusqu’à présent de tests positifs parmi ses détenus.

Jusqu’à présent, une fraction des prisonniers fédéraux a été testée. On a accéléré le rythme au cours des derniers jours dans les prisons les plus touchées et vendredi, SCC rapportait 742 tests effectués avec 195 résultats positifs, soit environ le quart. Dans une mise à jour publiée vendredi, l’enquêteur correctionnel fédéral, Ivan Zinger, note que la courbe semble s’aplanir.

Ce qui l’inquiète au premier chef est le traitement réservé aux prisonniers, pour qui il a dû demander des masques de protection. L’isolement physique est extrêmement contraignant, surtout dans les établissements touchés, écrit-il. Les détenus, maintenus en cellule entre 20 et 22 heures par jour, ne peuvent aller dehors que deux fois par semaine, une demi-heure à la fois, et encore. Les détenus en isolement médical sortent de leur cellule à peine 20 minutes par jour, ce qui les force à choisir entre la douche, un appel à leur famille ou à leur avocat.

Ce régime draconien a permis de contenir la propagation de la COVID-19, mais la santé mentale des détenus en prend déjà un coup. En entrevue, Ivan Zinger fait état d’une augmentation depuis un mois d’incidents disciplinaires, d’automutilation, de tentatives de suicide. Il y a aussi eu deux mouvements de protestation qui ont exigé l’entrée en scène des équipes d’intervention.

Selon lui, il faut trouver une façon de relâcher cet étau, de trouver un juste équilibre entre la protection de la santé et celle des droits des détenus pour qui c’est intenable. « Vous et moi sommes isolés dans nos maisons, pas dans une salle de bain, sans accès à Internet ni contact humain. »

Depuis la fin mars, nombreux sont ceux qui préconisent une diminution de la population carcérale pour réduire les risques de contamination. Experts et juristes demandent qu’on libère certains détenus que la situation met inutilement en danger et qui eux-mêmes posent peu de risques. On parle de détenus âgés, de gens à la santé est fragile, de femmes enceintes, de personnes dont la libération est imminente ou en attente de procès mais incapables de payer une caution.

 

Le nombre de détenus a diminué partout à cause du ralentissement du système judiciaire, mais des gouvernements ont souscrit à cette idée de libération précoce. En Ontario, par exemple, environ 2000 personnes ont été mises en liberté. Au Québec, seulement les gens devant purger une peine discontinue n’ont plus à passer leur week-end en prison. On n’envisage pas d’en faire davantage, les mesures de prévention semblant suffire pour maîtriser la situation. Le ministère de la Santé publique du Québec ne rapporte aucun cas de COVID-19 parmi les détenus, bien que les médias aient déjà fait état d’un détenu ayant été déclaré positif à Sherbrooke.

À Ottawa, le ministre de la Sécurité publique, Bill Blair, a demandé qu’on examine l’idée, mais on n’est pas passé à l’action. M. Zinger explique que le contexte est très différent dans les pénitenciers fédéraux. On n’y connaît pas la même surpopulation que dans les prisons provinciales. Et les détenus fédéraux purgent des peines plus lourdes, ce qui exige un plan de réinsertion et des ressources pour les appuyer à leur sortie. Ce n’est pas aussi simple que de relâcher quelqu’un en attente de procès qui a toujours un logis.

Selon lui, Ottawa a raté une occasion de réduire la population carcérale en ne mettant pas en œuvre la recommandation de son bureau et de la Commission canadienne des droits de la personne d’adopter un plan pour libérer les détenus âgés. Le quart de la population carcérale fédérale a 50 ans ou plus, ce qui est considéré comme âgé dans ce milieu où l’espérance de vie est courte. Nombre de ces détenus souffrent de problèmes de santé chronique et sont donc plus vulnérables à la COVID-19. Ivan Zinger ne peut que s’imaginer les dégâts que causerait le virus s’il devait faire son entrée dans les établissements où se concentrent ces détenus âgés.

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