Mourir de soif au Québec en 2020?

Quand Québec a déclaré l’urgence sanitaire et interdit les visites dans les CHSLD, à la mi-mars, Amélie Brodeur (photo) a eu peur pour son père.
Photo: Courtoisie Quand Québec a déclaré l’urgence sanitaire et interdit les visites dans les CHSLD, à la mi-mars, Amélie Brodeur (photo) a eu peur pour son père.

« Merci de votre collaboration » et prière de suivre les conférences de presse du premier ministre. C’est de cette façon que le responsable du bureau du ministre Lionel Carmant a répondu à une citoyenne qui s’inquiétait de voir son père de 80 ans se déshydrater en CHSLD, là où ne pouvaient plus entrer les proches qui viennent habituellement l’aider.

Quand Québec a déclaré l’urgence sanitaire et interdit les visites dans les CHSLD, à la mi-mars, Amélie Brodeur a eu peur pour son père. Yvan Brodeur a 80 ans. Il est hébergé au CHSLD René-Lévesque de Longueuil, souffre de parkinson et d’alzheimer. Il n’arrive plus à se nourrir seul et « voyage dans le temps », signe de l’état avancé de sa condition.

Dans un courriel envoyé à Lionel Carmant — son député, qui est aussi ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux —, Amélie Brodeur a dressé la liste de ses inquiétudes. Un mois plus tard, la majorité de ses craintes se sont concrétisées, si bien qu’elles justifient aujourd’hui « l’urgence nationale » que le premier ministre François Legault a déclarée dans les ressources d’hébergement pour aînés. Pire : la famille d’Yvan Brodeur a reçu jeudi soir un appel leur confirmant que l’octogénaire a reçu un diagnostic positif de COVID-19.

« Il y a une pénurie de préposés au CHSLD où mon père vit. Ils sont toujours en effectifs réduits. […] Je comprends qu’il faut contenir le virus, mais les employés ne sont pas en quarantaine », avait écrit Amélie Brodeur dans le courriel transmis au ministre Carmant. « J’ai de bonnes raisons de croire que non seulement mon père, mais bon nombre de personnes âgées risquent de mourir de soif pendant la mise en quarantaine des CHSLD » ; « Y aura-t-il des mesures mises en place pour augmenter le nombre de préposés aux bénéficiaires dans les CHSLD pour compenser les soins prodigués par les proches aidants ? », avait-elle demandé.

 

Pour toute réponse, le responsable de bureau et conseiller politique de Lionel Carmant a répondu que « malheureusement », la situation actuelle « nous force à prendre des décisions fortes pour diminuer l’impact [de la] COVID-19 sur l’ensemble de la société ». « Je comprends votre situation, mais il faut se conformer aux directives du premier ministre du Québec et de la Santé publique », a ajouté l’employé, avant de lui conseiller de suivre les points de presse quotidiens et de la remercier de sa collaboration.

Amélie Brodeur a reçu le courriel, abasourdie. « Il aurait pu me répondre par rapport à mes inquiétudes que des préposés puissent amener le virus dans les CHSLD, par rapport au manque de soins, que je voyais venir et que tout le monde voyait venir probablement », raconte-t-elle au Devoir.

« N’importe qui qui va visiter ses proches dans les CHSLD, il me semble, l’aurait vu venir. »

Déshydraté

En janvier dernier, l’étage où se trouve le père d’Amélie Brodeur a été mis en quarantaine en raison de l’influenza. Après 14 jours, les proches d’Yvan Brodeur l’ont retrouvé déshydraté, à un point tel que des soins palliatifs lui ont été suggérés.

« On a demandé qu’il soit hospitalisé et réhydraté. […] On trouvait que c’était une mort qui n’était pas digne, qui n’était pas correcte. Ça n’a pas d’allure de mourir de soif, au Québec, en 2020 », explique Amélie Brodeur.

Elle ne veut surtout pas lancer la pierre à ceux et celles qui s’occupent de son père.

« Ils n’ont pas déshydraté mon père pour le plaisir, c’est arrivé parce qu’il manquait de monde », précise-t-elle. « [Mais] si la fermeture d’un étage a causé ça, imaginez à la grandeur de la province. C’est clair que ça allait être un problème. »

Dans un courriel, elle ajoute que ce qu’elle « trouve grave, c’est que les politiciens que nous avons contactés nous ont ignorées ».

Car Amélie et sa mère ont aussi écrit à la ministre responsable des Aînés et des Proches aidants, Marguerite Blais.

Encore jeudi, leur courriel était introuvable. La seule trace qui a été récupérée par Québec est l’échange entre Amélie Brodeur et le responsable du bureau du ministre Lionel Carmant. Il a fait bondir la directrice des communications du ministre Carmant, Marie Barrette.

« Vraiment, c’est inacceptable. Inacceptable », a-t-elle répété. « La réponse que l’employé a transmise, c’est d’une froideur… Ce n’est pas de cette façon-là qu’on répond à une famille qui est inquiète. »

Mme Barrette s’est engagée à « faire des vérifications » afin de s’assurer que d’autres messages du genre n’avaient pas échappé à ses équipes. Elle est entrée en contact avec Amélie Brodeur en fin d’après-midi.

L’attachée de presse de Marguerite Blais, Marjaurie Côté-Boileau, a rappelé dans un courriel que la ministre « reçoit un grand nombre de correspondances de citoyens ».

Celles-ci « font état de cas particuliers en lien avec les défis qu’amène une telle crise » et peuvent influencer les orientations de la ministre, a-t-elle ajouté.

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