Les combats de Michel Chartrand, plus que jamais d’actualité

Pascaline David Collaboration spéciale
Image tirée du documentaire <em>Chartrand, le malcommode</em>, consacré à celui dont les combats auront marqué l’histoire syndicale et sociale du Québec.
Photo: Rencontres internationales du documentaire de Montréal Image tirée du documentaire Chartrand, le malcommode, consacré à celui dont les combats auront marqué l’histoire syndicale et sociale du Québec.

Ce texte fait partie du cahier spécial Journée internationale des travailleurs

Homme de conviction et figure emblématique du syndicalisme québécois, Michel Chartrand s’est éteint il y a 10 ans à l’âge de 93 ans. Ce militant socialiste et humaniste, qui toute sa vie s’est battu contre un système qu’il jugeait profondément inégalitaire, a notamment dénoncé les problèmes de santé et de sécurité au travail au Québec. Ses proches sont catégoriques : Michel Chartrand aurait dit que la crise écologique, économique et sociale que nous traversons aujourd’hui était prévisible.

« Je pense à lui tous les jours, confie au téléphone sa fille, Suzanne G. Chartrand, avec beaucoup d’émotion. Sa capacité d’indignation serait décuplée dans la situation actuelle, il dirait qu’on nous mène carrément à l’abattoir. »

Depuis 25 ans, elle observe un amenuisement des conditions de travail dans le milieu éducatif dont elle a fait partie pendant 52 ans et dans celui de la santé, détruit consciemment par les politiques de l’État suivant les politiques internationales néolibérales, dit-elle. « Partout dans le monde occidental, les États ont désinvesti la santé et cela a des effets catastrophiques dont on paie le prix aujourd’hui », estime-t-elle. Elle mentionne le débordement des urgences et les personnes âgées qui n’ont pas accès à des services de base.

Un système qui creuse les inégalités

Selon sa fille, Michel Chartrand aurait affirmé que la crise liée à la COVID-19 était prévisible et qu’on aurait pu s’y préparer. « Il dirait que le capitalisme, c’est le chaos : un système profondément inégalitaire incapable de penser l’avenir et donc de protéger les populations, car seuls les profits quotidiens comptent, croit-elle. C’est aussi une crise écologique qui ne sort pas de nulle part et qui est largement liée à nos rapports avec la nature. »

Mme Chartrand, qui a manifestement hérité de la verve de son défunt père, aimerait que le mouvement syndical « se réveille », que les intellectuels et les universitaires prennent davantage la parole, pour éviter de retourner au point de départ après la crise. Car son père le rappellerait aussi : ce sont actuellement les plus pauvres, les personnes isolées et démunies qui souffrent davantage de la situation dans ce système qui creuse chaque jour un peu plus les inégalités.

Le discours est sensiblement le même chez l’ancien président de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), Gérald Larose, qui a longtemps côtoyé Michel Chartrand. « Il dirait [que cette pandémie] est d’abord le fruit d’un système économique, avec la mondialisation du capital, dans lequel des magnats de l’industrie ne paient rien à la caisse commune, souligne-t-il. Il dirait que c’est un régime criminel. » Sans surprise, les virus se sont aussi mondialisés, tandis que le dispositif sanitaire et hospitalier a été massivement affaibli au cours des 30 dernières années.

Selon M. Larose, Michel Chartrand vilipenderait aussi le corporatisme médical, à l’heure où certains refusent d’aller dans les CHSLD sous prétexte de ne pas vouloir s’abaisser à des tâches pour lesquelles ils sont surqualifiés. « Il les enverrait chier littéralement, lance-t-il sans mâcher ses mots. Mais il bénirait les petites personnes qui prennent des risques, qui sont courageuses, et il interpellerait les organisations syndicales pour aller sur le terrain aider les plus vulnérables. »

Un homme aux multiples facettes

Michel Chartrand était connu pour son franc-parler, sa détermination et sa volonté de donner de sa personne pour les travailleurs, les démunis, les exploités. Celui qui a pris part au mouvement contre la conscription de 1944, aux grèves des années 1950, à la Crise d’Octobre, au Front commun intersyndical de 1972 et à tant d’autres événements s’est fait emprisonner à de multiples reprises, sans jamais cesser de se battre.

Certaines facettes du personnage sont toutefois moins connues du public. C’est d’ailleurs ce qui a motivé Suzanne G. Chartrand à écrire le livre À bat les tueurs d’oiseaux !, dans lequel son père est dépeint comme un homme doté d’une grande culture, amateur de littérature française et espagnole, de musique et de danse contemporaine. « La réflexion et le silence étaient extrêmement importants pour lui, raconte-t-elle. Il pouvait passer des journées entières à ne pas parler, à écouter de la musique ou à lire de la poésie. »

Un aspect plus discret aussi de sa lutte fut celui lié aux conditions des femmes. « Depuis Murdochville [où a eu lieu l’un des pires conflits ouvriers de l’histoire du Québec], il a considéré que les femmes étaient celles qui vivaient le plus durement les conditions de travail de leurs maris et qu’elles étaient essentielles aux victoires syndicales. Elles jouaient un rôle primordial qu’on passait pourtant sous silence », explique Suzanne G. Chartrand. À partir des années 1970, le mouvement syndical québécois a également fait de la santé au travail sa priorité, sous l’impulsion de Chartrand.

Gérald Larose, lui, se souvient de son collègue comme d’un homme convaincu des vertus de la liberté, de la justice et de l’égalité, contemplatif, qui osait dire tout haut ce quechacun pensait tout bas. Un prophète, même, empreint de paradoxes. « Il avait une posture globale en ce sens qu’il s’opposait à touteforme d’élite, qu’elle soit intellectuelle, politique ou économique », raconte M. Larose. On doit ainsi à Michel Chartrand une large prise de conscience, qui a beaucoup influencé le développement de plusieurs politiques publiques, dont la santé et la sécurité du travail, auxquelles il s’est donné corps et âme.