Quand on voit des virus dans les craques du trottoir

Depuis le début du confinement, la vie de Martine Denis vacille. Elle souffre de schizophrénie affective. « Ç’a été vraiment difficile [à un moment donné], dit-elle. Je me suis mise à paranoïer. J’avais peur d’attraper le virus ou de le donner à ma famille. » Elle a lavé de fond en comble son 1 ½, où elle habite seule avec ses deux chats. « J’ai eu peur que tout bascule, raconte-t-elle. Ça faisait une bonne année que j’étais correcte. »

Grâce à sa fille, qui lui a signalé que quelque chose n’allait pas, Martine Denis a consulté un médecin. « J’ai été soignée à temps », dit la Montréalaise de 44 ans, qui prend de la méthadone. Sa médication, pour son problème de santé mentale, a été ajustée. Elle va mieux. Mais elle doit apprendre, comme tout le monde, à composer avec l’isolement. « J’allais à la piscine tous les vendredis, dit-elle. Je prenais des cafés avec des amis deux ou trois fois par semaine. » Des activités maintenant impossibles, en cette ère de confinement.

La COVID-19 frappe fort au pays, en particulier au Québec. En plus de faire des morts, elle laisse dans son sillage des êtres traumatisés. Au Canada, 26 % des adultes présentent des symptômes de trouble de stress post-traumatique, selon les premiers résultats d’une étude-pilote menée auprès de 600 Canadiens (dont 300 Québécois) entre le 8 et 11 avril.

« C’est beaucoup », dit la Dre Mélissa Généreux, professeure à l’Université de Sherbrooke, qui dirige l’étude effectuée avec des collègues canadiens. « Normalement, de 5 à 10 % de la population développe un trouble de stress post-traumatique au cours de sa vie. »

Selon cette étude, les gens qui ont peur d’être infectés (ou que leur famille le soit) rapportent davantage de symptômes de trouble de stress post-traumatique, comme des cauchemars en lien avec la pandémie, des pensées envahissantes, de l’évitement et de l’hypervigilance. C’est aussi le cas de ceux qui disent avoir été stigmatisés pendant la pandémie, en raison de leur origine ethnique (asiatique, par exemple), de leur statut de professionnel de la santé (donc potentiellement infectés) ou d’une contamination dans leur entourage.

L’être humain n’aime pas souffrir. Son premier réflexe, c’est de se soulager

Fait étonnant, l’isolement social et les pertes financières n’ont pas d’effet psychosocial, selon l’étude. Du moins, selon les témoignages recueillis entre le 8 et le 11 avril, précise la Dre Mélissa Généreux. « Peut-être qu’il y aura un impact quand l’isolement va avoir duré plus longtemps », dit-elle.

La Dre Mélissa Généreux sera à même de le mesurer au cours des prochaines semaines. Elle pilotera une enquête internationale, avec des partenaires à Hong Kong, en Nouvelle-Zélande, aux Philippines, au Royaume-Uni et aux États-Unis. Quelque 6500 personnes, dont 1500 Canadiens, seront alors sondées.

Problèmes d’anxiété en hausse

La Dre Marie-Ève Morin, elle, est convaincue que l’isolement social et la crise économique auront des conséquences graves chez plusieurs personnes vulnérables. Ses patients souffrent de problèmes de dépendance et de santé mentale. « L’isolement social, c’est le pire ennemi de cette clientèle, dit la médecin de famille. J’ai des patients qui voient des virus dans les craques de trottoir. Ils sont obsédés par la propreté à s’en gercer les mains. »

Depuis le confinement, certains consomment davantage ou ont rechuté. « L’être humain n’aime pas souffrir, explique la Dre Marie-Ève Morin. Son premier réflexe, c’est de se soulager. » Grâce à l’alcool, à la drogue, aux médicaments, à la nourriture ou aux jeux vidéo, par exemple.

Le Dr Daniel Murphy, directeur médical du GMF-U de Verdun, constate aussi que les problèmes de santé mentale s’aggravent dans sa clientèle déjà affectée par de tels troubles. « L’anxiété et les symptômes de dépression augmentent, dit-il. Souvent, je fais du réajustement de médication à la hausse. » Depuis le confinement, ses patients n’ont plus accès aux thérapies de groupe. « Ils se retrouvent tout seuls, dit-il. S’ils passent trop de temps à l’ordinateur ou dans les médias sociaux, ils deviennent anxieux. »

Le Dr Murphy craint qu’à la longue, le confinement génère aussi de l’anxiété chez les enfants, « à force de s’entendre dire “lave tes mains”, “ne touche pas à ça”, “n’embrasse pas grand-maman” », énumère-t-il.

Chose certaine, la population en général n’échappe pas à l’anxiété liée à la pandémie, croit la Dre Marie-Ève Morin. « Tout le monde fait de l’hypervigilance en ce moment, dit-elle. On est dans un état de catastrophe. Tout le monde peut développer des troubles d’adaptation. Si ce n’est pas soigné, ça finit en dépression. »

Avec la crise actuelle, bien des patients consultent la Dre Isabelle Leblanc pour des troubles d’anxiété ou des problèmes musculosquelettiques liés au télétravail (pas évident de travailler avec un enfant sur les genoux !).

« Il y a beaucoup d’anxiété, dit la médecin de famille, qui pratique au GMF-U de Saint-Mary, à Montréal. Les gens qui ont des problèmes cardiaques ou pulmonaires, dès que leur état change, ils pensent qu’ils ont la COVID-19. »

C’est sans compter tous ceux qui n’osent pas appeler leur médecin ou qui n’en ont pas. « Au coin des rues, desquêteux, il n’y en a plus, dit la Dre Marie-Ève Morin. Qu’est-ce qu’ils font ? Je trouve ça très, très préoccupant. »

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