Célébrités, questions et conspirations

« Ils ont dit que, pour aller à l’épicerie, il suffisait de mettre un masque et des gants. Ils ont menti. Tous les autres portaient aussi des vêtements. » Ce mème humoristique publié par Woody Harrelson portait à sourire. Certains ont néanmoins sourcillé quand l’acteur américain a partagé une vidéo, depuis effacée, liant la COVID-19 à la 5G. Une théorie conspirationniste également appuyée, ces derniers jours, par le comédien John Cusack et le rappeur Wiz Khalifa, qui s’est questionné, sur Twitter : « Corona ? 5G ? Ou les deux ? » La musicienne M.I.A., quant à elle, a gazouillé : « Si je dois choisir entre un vaccin ou une puce, je vais choisir la mort. »

Depuis le début de la pandémie, les théories complotistes explosent. Et plusieurs célébrités se tournent vers des idées allant à l’encontre du discours des autorités. Le dicton « se non è vero, è ben trovato » (si ce n’est pas vrai, au moins, c’est bien trouvé) pourrait-il s’appliquer ? « Inventer une histoire, raconter une blague, composer une chanson. Ce sont toutes des choses qui touchent à l’imaginaire, aux émotions. Peut-être que ça crée une plus grande ouverture aux conspirations que si on est, par exemple, un notaire ? » dit, sourire en coin, Simon-Olivier Fecteau.

Le 12 avril, le réalisateur et acteur a publié sur Facebook un message « imagé et émotif ». Dans ce texte devenu viral, il a déversé son exaspération face aux théories du complot fourmillantes. Extrait : « Pensez-vous vraiment qu’ils veulent nous vacciner pour nous contrôler ? ! VRAIMENT ? ! “Mais oui, mais Simon, pourquoi ils nous vaccineraient sinon ? !” POUR NOUS IMMUNISER CALVAIRE. »

Sans majuscules, le réalisateur précise désormais : « Doctor No et les méchants notoires dans James Bond sont le fun, mais ils n’existent pas. Il faut faire la part des choses entre “le virus est peut-être une erreur de laboratoire” et “il y a une entité maléfique qui veut éliminer une partie de la population avec un vaccin pour changer le cours de l’humanité”. Sacrifice ! On a de la misère à gérer des travaux publics. Voir si on est capables d’organiser mondialement des complots. »

S’il a eu envie de s’exprimer sur la question, c’est que son « frère croit lui-même à plusieurs théories et on se pogne tout le temps là-dessus ». Votre frère, on peut le mentionner ? « Oui. Mais dites que je l’aime. »

Des familles et des amis qui se chicanent sur de tels sujets, Alexis De Lancer connaît. L’animateur des Décrypteurs, émission de vérification des faits présentée à RDI, dit recevoir « plein de courriels de proches qui s’entre-déchirent autour de la question complotiste ». En ces temps de crise, « la pensée intuitive a le dessus sur la pensée analytique. Un exemple classique de théorie complotiste, c’est comment ça se fait que le drapeau américain sur la Lune flotte alors qu’il n’y a pas d’atmosphère ? C’est weird. C’est la même chose avec la COVID-19. Il y a des éléments étranges en apparence. Mais ils sont liés au fait qu’on ne sait pas tout. Qu’on ne peut pas tout expliquer. »

Certains s’emploient néanmoins à offrir réponse à tout en ligne. « Dans ce climat anxiogène où on se bute à des réponses complexes ou incomplètes, c’est hyper facile pour quelqu’un qui a du bagout de faire un monologue de 17 minutes dans son salon en bombardant plein d’affirmations sans sources clairement présentées avec un air et un ton convaincus. »

Plus il y a de théories du complot qui circulent, plus c’est le signal clair qu’il y a quelque chose de brisé dans une société 

 

Est-ce pour cette raison que les grandes entités sont souvent visées par ces théories ? C’est flou, c’est mystérieux ? « Historiquement, on accusait les minorités. De plus en plus, c’est tout ce qui est élites politiques, financières. Effectivement, qui répond pour la 5G ? Il n’y a pas de madame 5G qui va se réveiller un matin pour dire “non non non, ce n’est pas vrai ce que vous dites”. »

Pour Alexis De Lancer, « plus il y a de théories du complot qui circulent, plus c’est le signal clair qu’il y a quelque chose de brisé dans une société ». D’ailleurs, rappelle l’animateur, tous les événements tragiques ont été marqués par l’apparition de telles théories. Le 11 Septembre, l’assassinat de JFK… Reste que « de vrais complots, ça existe. Watergate, c’en est un, vrai complot. »

À ce sujet, le Washington Post sortait jeudi une petite bombe : en 2018, des câbles diplomatiques américains avertissaient Washington que les recherches menées par l’Institut de virologie de Wuhan, ville où a commencé la pandémie, étaient possiblement dangereuses.

Tandis que le Pew Research Center note que trois Américains sur dix croient présentement que le virus a été créé en laboratoire, Josh Rogin, le journaliste qui a fait paraître la nouvelle, a insisté sur une nuance : « La majorité des scientifiques s’entendent pour dire que le coronavirus provient de la nature. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne s’est pas échappé d’un laboratoire. Ça veut simplement dire qu’il y a peut-être eu un accident. »

Perplexes, mais pas platistes

Une étude du Reuters Institute de l’Université d’Oxford parue le 7 avril démontre que la désinformation poussée sur les réseaux sociaux par les politiciens, vedettes et autres influenceurs compose 20 % des publications sondées. Ces publications sont néanmoins 3,45 fois plus partagées que les autres.

Dans une publication Facebook, le comédien David La Haye, qui a préféré ne pas répondre à nos questions, marquait toutefois un point : se questionner, et remettre en question l’autorité, c’est notamment ce qui a poussé Edward Snowden à révéler que la NSA (Agence de sécurité nationale américaine) surveillait les citoyens. L’acteur disait aussi sa frustration de voir que songer à des théories alternatives est d’emblée associé à croire que la terre est plate ou dirigée par des reptiliens. « Je suis convaincu que c’est beaucoup moins de 1 % de la population qui pense ainsi. »

« Je n’ai jamais parlé de la Terre plate », a, elle aussi, rappelé Lucie Laurier vendredi sur les ondes du FM93, au micro de Duhaime le midi.

La comédienne, qui n’a pas répondu à nos demandes d’entrevue, avait été invitée pour discuter de ses diverses sorties tranchées qui ont divisé sur les réseaux sociaux. « Il n’en est pas question, non. Absolument pas », a-t-elle dit lorsque l’animateur a soulevé la possibilité qu’elle se fasse vacciner un jour contre la COVID-19.

L’actrice a précisé plus tard : « Je ne suis pas contre les vaccins en général. Ce n’est pas ça, le débat. Le débat, c’est que le gouvernement n’a pas autorité sur ma personne. » Dans une publication Facebook, elle a toutefois rappelé : « Ne m’écoutez pas. Arrêtez d’écouter les vedettes d’ailleurs. »

Des bagels et des reptiles

Le problème, c’est peut-être lorsque le « et si ? » curieux se transforme en « parce que » sans appel. Parce que les Illuminati, parce que les banques, parce que les Russes, parce que l’Iran, parce que le nouvel ordre mondial.

C’est d’ailleurs cette énumération qu’Arnaud Soly débite dans sa vidéo satirique YouTube « La vérité sur la COVID-19 ». En temps normal, l’humoriste aime bien regarder des vidéos de conspiration — avec un second degré. « Je trouve ça drôle, moi, un monsieur dans son sous-sol qui parle d’extraterrestres. » Il a trouvé nettement moins drôle le fait que certains aient cru à sa théorie voulant que le « zéro match que le Canadien a disputé depuis le début de la saison » ait un lien avec « un bagel montréalais » et « la reptilienne notoire Valérie Plante ».

Ce flot de théories conspirationnistes utilisé par Arnaud Soly dans son gag représente bien le déferlement de celles qui, selon la psychologue Karen Douglas, finissent par causer l’anxiété. Selon cette spécialiste des théories conspirationnistes, qui enseigne à l’Université du Kent, en Angleterre, ces dernières agissent un peu comme les drogues dures. Elles soulagent momentanément le sentiment de perte de contrôle du sujet avant de l’augmenter exponentiellement. « Le recours aux théories multiples et contradictoires ne semble pas efficace pour offrir du réconfort de longue durée. Il stimule plutôt le sentiment de perte de contrôle et augmente l’insécurité. »

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