Le virus de l’âgisme

Le mot-clic #BoomerRemover, utilisé pour décrire la pandémie ou le coronavirus, est apparu il y a quelques semaines sur les réseaux sociaux.
Photo: Jean-Francois Badias Associated Press Le mot-clic #BoomerRemover, utilisé pour décrire la pandémie ou le coronavirus, est apparu il y a quelques semaines sur les réseaux sociaux.

L’expression « boomer remover » — disons l’équivalent de « vireur de vieux » — pour décrire la pandémie ou le coronavirus est apparue il y a quelques semaines sur les réseaux sociaux. Le mot-clic #BoomerRemover a vite fait oublier le déjà désolant « OK boomer » popularisé l’année dernière.

Passées les ides de mars, le Urban Dictionary, traquant les mutations à chaud en langue anglaise, précisait que le terme semblait surtout utilisé par les millénariaux « puisque la COVID-19 est plus dangereuse pour les personnes âgées ». Une des subtilités de la définition rajoutait que des jeunes adoptaient ce synonyme de la maladie mortelle parce que la génération de l’après-guerre « a démontré peu de respect pour la nature et l’environnement ».

Ah bon. Nous en sommes donc là.

La professeure Martine Lagacé de l’Université d’Ottawa traque les manifestations de l’âgisme dans nos sociétés depuis des années et de tous bords, dans les médias comme les mentalités. Celle-là ne lui a évidemment pas échappé.

« L’âgisme peut parfois être de l’ordre de l’inconscient, dit-elle. Quand François Legault dit qu’il veut protéger les personnes âgées, il est certainement de bonne foi, même si on peut facilement verser dans l’infantilisation avec de telles formules. Par contre, sur les médias sociaux, depuis quelques semaines, on voit vraiment s’afficher une sorte de haine à l’égard des plus âgés. L’expression boomer remover dit bien que plus ces personnes disparaissent, moins ça nous coûtera cher en soins de santé ou en pensions et plus il y aura de postes disponibles pour les plus jeunes. »

Et s’il s’agit d’une blague, elle n’est pas drôle et en dit beaucoup sur les farceurs, rajoute la sérieuse spécialiste, en rappelant que l’humour est toujours un puissant véhicule de stéréotypes.

Pour moi, cette crise est un formidable tournant dans nos sociétés, qui doivent repenser leur lien au vieillissement. Est-ce que tout ça finalement ne cache pas une profonde anxiété, une peur de vieillir ?

Mme Lagacé nous invite d’ailleurs à nous poser la simple question suivante : à propos de quel autre groupe culturel, religieux, ethnique ou racisé de nos sociétés trouverait-on acceptable de laisser circuler un slogan haineux pareil ? Accepterait-on le mot-clic « bon débarras bébé » si un virus s’en prenait aux enfants ?

« Moi, ma réponse, c’est non. Déjà là, on atteint un paroxysme sans précédent. #BoomerRemover a été retiré après deux semaines d’usage intensif, mais, encore une fois, on tolère un vocabulaire de la haine explicite par rapport aux personnes âgées qu’on ne tolérerait jamais par rapport à d’autres groupes sociaux. »

Comme la bêtise

La spécialiste des communications a commencé, avec quatre étudiantes au doctorat, à colliger et à codifier de quelle façon les réseaux sociaux et les médias traditionnels traitent des aînés dans la crise. Une observation préliminaire lui laisse déjà penser que les plateformes en ligne ont très peu parlé des vieux finalement, ou juste en mal, ou une fois la tragédie devenue incontournable. « On disait par exemple que les 70 ans et plus ne devaient pas sortir, en tombant dans une forme d’infantilisation. On a célébré le courage des familles, des petits-enfants, mais les personnes âgées, elles, sont arrivées dans le discours public la semaine dernière seulement, avec la crise dans les CHSLD. »

À force de constater les signes de cette discrimination systémique, la professeure de communications et sa collègue des sciences de la santé Sarah Fraser ont écrit une lettre ouverte (« L’urgence de mettre fin à l’âgisme »), maintenant signée par une cinquantaine de professeurs canadiens et européens. L’appel a été repris sur les plateformes du Devoir. Son texte dénonce pêle-mêle le mépris envers les aînés, le regard et le vocabulaire infantilisant que l’on projette sur eux, comme la situation épouvantable dans les centres de retraités, avec des cas concrets ici et ailleurs.

L’âgisme, comme la bêtise, semble largement répandu dans le monde. En Italie, quand le système de santé a commencé à devoir trier les patients, selon un triste impératif de médecine de guerre, les choix se faisaient ouvertement sur l’âge plutôt que l’état de santé des patients. « Donc, les stéréotypes sont tellement profonds qu’être vieux veut automatiquement dire être malade ? demande la professeure de l’Université d’Ottawa. C’est une question. Je n’ai pas de réponse. Mais, pour moi, cette crise est un formidable tournant dans nos sociétés, qui doivent repenser leur lien au vieillissement. Est-ce que tout ça finalement ne cache pas une profonde anxiété, une peur de vieillir ? »

L’isolement, c’est la mort

Judith Gagnon, présidente de l’Association québécoise de défense des droits des personnes retraitées et préretraitées, dénonce à son tour les dérives profondes révélées avec force par la crise en développement. Comme si le virus avait agi en révélateur de nos quatre vérités. Elle donne l’exemple précis du manque de solidarité intergénérationnelle, ou plutôt du partage et de la compassion à sens unique.

« Notre société demande beaucoup aux aînés de rendre service, dit-elle. Ils gardent les enfants de leurs enfants. Ils aident les familles. Ils font du bénévolat. Mais l’aide aux aînés, elle ? En fin de vie, on les parque dans une résidence et on les oublie en se disant qu’on n’a plus besoin de s’en occuper. Ce système est pourri. Notre société devient compartimentée. On isole les aînés et ils ne font plus partie du groupe. Or, l’isolement, c’est la mort. »

Le réseau des CHSLD concentre cette cruelle réalité. Un seul résident sur dix y reçoit des visites régulières de ses proches. Et pour la professeure Lagacé, la catastrophe pandémique ne pouvait qu’y frapper dur et fort.

« La crise est arrivée rapidement, c’est vrai, dit-elle. Mais on avait vu la Chine, l’Iran, l’Italie, et les données de l’Organisation mondiale de la santé avertissaient que les gens plus âgés étaient plus à risque. Il me semble que la première chose qu’on aurait pu faire, c’est de s’assurer de la protection des CHSLD comme points vulnérables. »

Le constat peut même s’étendre. Au fond, la Belgique, la France, l’Italie, l’Ontario ou les États-Unis ne réussissent pas vraiment mieux que le Québec à protéger leurs plus vieux en ce moment. Le virus « vireur de vieux » fait son œuvre partout en Occident parce que, partout, le même âgisme l’a laissé faire son chemin néfaste et funèbre.

« Quand on parle de société démocratique et égalitaire pour tous, est-ce qu’on n’a pas oublié les grands aînés de nos sociétés ? demande en conclusion Martine Lagacé. Je me pose la question. Nos dirigeants disent maintenant que les aînés sont une priorité. J’aurais bien aimé entendre ça il y a dix ans. »

 

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50 commentaires
  • Jacques Beaugrand - Abonné 20 avril 2020 03 h 16

    Ce ne sont pas les Baby-boomers qui sont fauchés par la C-19

    Les Boomers sont nés entre 1945 et 1960 .
    Ils ont entre 60 et 75 ans.
    Cette cohorte 60-75 ne représente pas la majorité de ceux qui sont fauchés par la C-19.

    • Louise Collette - Abonnée 20 avril 2020 09 h 04

      En effet, ceux qui sont fauchés par le virus sont nés avant le baby boom.
      Je constate, en regardant les nouvelles, que les victimes ont plus de quatre-vingts ans. Des gens nés dans les années trente pour la plupart, ou au tout début des années quarante et probablement parmi eux des gens nés dans les années vingt, plus rare, rien à voir avec le boom...
      Il ne faut pas tout mêler.
      Les plus âgés parmi les boomers ont 75 ans cette année, point à la ligne.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 20 avril 2020 04 h 19

    « l’humour est toujours un puissant véhicule de stéréotypes» (Martine Lagacé, Université d’Ottawa)

    Éclairez-nous, dites-nous de quoi il convient de rire

    • Pierre Samuel - Abonné 20 avril 2020 09 h 44

      @ Mathieu Lacoste :

      Pourtant pas compliqué : on peut rire de tout. L'humour est le véhicule par excellence des "bébittes" quelles qu'elles soient d'une société. Seulement qu'à y piger selon lespropres préjugés de celle-ci pour en découdre ou les accentuer selon la capacité de chacun d'en comprendre les divers degrés.

      Salutations !

    • Berthe Fortier-A - Abonnée 20 avril 2020 11 h 05

      J'attends moi aussi la réponse. Je suis une vieille de 85ans excusez-moi d'être toujours là, ET j'ai heureusement tous mes esprits.

    • Berthe Fortier-A - Abonnée 20 avril 2020 11 h 59

      Merci de votre réponse, monsieur Lacoste.
      Je reposais la question pour mettre la mettre en lumière .

    • Berthe Fortier-A - Abonnée 20 avril 2020 13 h 22

      Monsieur Lacoste, ne vous réjouissez pas trop vite, ce n'est pas à vous que je repondais, mais bien à monsieur Pierre Sanuel.

  • Robert Beauchamp - Abonné 20 avril 2020 06 h 49

    Cible mal identifiée

    Corrigeons le tir!
    L'expression américaine ''baby boomer'' désignait une recrudessence des naissances suite au retour des soldats après 1945.
    Or les personnes majoritairement très âgées résidantes dans les CHSLD dépassent souvent 85 et 90 ans donc nées autour des années
    1930-1935. C'est donc la génération composant la fourchette suivante maintenant retraitée qui serait en mesure de mieux soutenir les plus anciens. Où sont donc passés les baby boomers? Pourquoi ont-ils donc majoritairement négligé de visiter leurs proches? N'est-il pas révélateur d'apprendre qu'il n'y a que 10% des résidents qui soient visités? Ce que j'ai remarqué dans mon entourage c'est que la nouvelle génération de retraités (baby boomers) qui peuvent se le payer, optent pour des résidences de luxe (avec option de prise en charge comme police d'assurance pour le futur), et fuient tout rapport avec la société ambiante. Ils choisissent la retraite dans le vrai sens du terme c.a.d. vivre en retrait. Pour ma part, j'ai choisi de demeurer en société où j'y ai découvert un soutien inattendu, soutenu et naturellement spontané.

    • Jean Richard - Abonné 20 avril 2020 12 h 21

      Est-ce vraiment la réalité ?
      Nombre d'associations communautaires fonctionnent actuellement grâce au bénévolat des dits babyboomers. Or, il semble que la génération qui suit ne semble pas du tout intéressée à prendre la relève, le bénévolat ne faisant pas partie de ses valeurs.
      Or, si vous voyez les BB comme des gens qui « fuient tout rapport avec la société ambiante », nous ne vivons ni dans la même ville, ni dans le même pays.
      Ajoutons aux associations communautaires l'implication dans d'autres domaines. Par exemple, les petits immeubles à appartements en copropriété, trop petits pour être administrés par des sociétés spécialisées et trop gros pour être simple à gérer (surtout que le gouvernement du Québec rend de plus en plus difficile la gestion de tels immeubles) sont plus souvent qu'autrement gérés par des bénévoles en âge d'être classés parmi les babyboomers. Bien sûr, étant propriétaires, ces gens ont intérêt à ce que l'immeuble soit bien géré et ne comptent pas les heures. Pendant ce temps, les générations plus jeunes se comportent comme s'il s'agissait d'un hôtel, tous services fournis...

  • sylvie lalonde - Inscrite 20 avril 2020 07 h 06

    Nos aînés

    Faut-il se rappeller qu'à moins de mourir avant un âge vénérable, nous allons tous veillir, nous tous sans exception, quels soins va-t-on avoir, ne pas nous nourrir adéquatement, ne pas s'occuper de nous adéquatement, ne pas nous vêtir adéquatement, ne pas nous sortir adéquatement, nié notre existence, alors que ces personnes ont donné leur vie pour faire du bénévolat, servir la société, 25 % de ceux qui font du bénévolat proviennent de nos aînés, il est temps qu'on arrête de penser qu'à l'argent qui finisse par pourrir de tout ce qu'il y a d'humain, on n'est pas né avec un dollar dans les mains. Bien que 50 % des budgents gouvernementaux sont consacrés à la santé et l'éducation. Mais que dire des alcooliques, des drogués, des irresponsables, des gens qui s'endettent délibérément, de ceux qui coûtent chers à la société pour les maux dont ils sont victimes et dont ils font des victimes. Devraient-ils payer s'ils ont un cancer de la gorge due à la cigarette, ou un cancer des poumons, devraient-ils payer pour leur cirhose du foie, devraient-ils payer pour leur hépathite C. Le veillissement est un processus naturel, dont comme disait si bien le cinéaste Perreault, la seule façon de vivre est de veillir, arrêtons de nous regarder le nombril et la société s'en portera que mieux. C'est quoi toute cette discrimination systémique, ne pas respecter nos aînés, c'est éventuellement ne pas nous respecter.

  • Raynald Rouette - Abonné 20 avril 2020 07 h 17

    Un monde en régression


    Une expression dit " Quand tu ne respecte pas ta mère, tu ne respecte pas grand chose"...!

    Comment en sommes-nous rendu là? J'ose une piste; le néolibéralisme, l'individualisme et l'enfumage politique en occident depuis les quarantes dernières années.

    Sans oublier la concentration de l'argent dans les mains du 1%... l'évasion fiscale des banques et grandes entreprises multinationales durant toutes ces années-là...!

    • Nicole Bienvenue - Abonnée 20 avril 2020 09 h 48

      Madame Lalonde,

      Cette expression "nos aînés" m'hérisse. Je suis une aînée et je n'appartiens à personne. Je suis une femme et je n'aimerais pas être inclue dans une expression comme "nos femmes". Pourquoi pas nos "baby boomers"?
      Le respect c'est une foule de petites choses.

    • Bernard Plante - Abonné 20 avril 2020 11 h 49

      Excellentes pistes M. Rouette. Vous pointez plusieurs éléments ayant au fil des années généré bien des frustrations, et pas seulement parmi les millénaristes. Je fais partie de la génération X, la génération nommée la "No future generation" dans les années 1990. Notre génération qui n'avait aucune place à ce moment a été elle aussi profondément frustrée de l'absence de place que lui laissaient les générations précédentes. C'est d'ailleurs sur cette frustration que les radios poubelles de Québec ont pris racine à paritir de 1995.

      Jacques Parizeau disait d'ailleurs au début des années 2000 qu'un des plus grands drame silencieux du Québec était qu'il était en train de sacrifier le potentiel d'une génération. Autrement dit, nombreuses sont les personnes qui ont accumulé de grandes frustrations durant une longue période de leur vie de voir les plus vieux totalement indifférents à leur sort. Il est donc assez peu surprenant de constater aujoird'hui un certain retour du balancier. Retour du balancier qui n'est peut-être pas au final tant contre les vieux que contre un système économique individualiste, tel que vous le décrivez M. Rouette, mettant systématiquement les jeunes de côté. Jeunes n'ayant que la dérision pour arme, arme qu'on leur reproche en plus d'utiliser en ne voyant pas plus loin que le bout de notre nez, au risque d'amplifier encore davantage les frustrations...