Qui aura droit à un lit ou à un respirateur s’il en manque durant la pandémie?

Si le pire était survenu, que la crise avait été hors de contrôle comme en Italie et que les équipements médicaux avaient été insuffisants, il aurait fallu décider quel patient serait soigné et lequel ne le serait pas.
Photo: Silvio Avila Agence France-Presse Si le pire était survenu, que la crise avait été hors de contrôle comme en Italie et que les équipements médicaux avaient été insuffisants, il aurait fallu décider quel patient serait soigné et lequel ne le serait pas.

C’est un document délicat, qui donne froid dans le dos. Un protocole de triage, d’une logique implacable, qu’aucun médecin en soins intensifs ne souhaite mettre en application. Qui aura droit à un lit ou à un respirateur s’il en manque durant la pandémie de COVID-19 ? Rien n’indique que ce scénario catastrophe se produira au Québec. Mais un groupe d’experts indépendants, mandaté par le gouvernement, a statué sur la question.

Le protocole, dont Le Devoir a obtenu copie, s’intitule « Le triage pour l’accès aux soins intensifs (adultes et pédiatriques) et l’allocation des ressources telles que les respirateurs en situation extrême de pandémie ». Il a été envoyé le 9 avril aux présidents-directeurs généraux des établissements publics de santé et de services sociaux.

Dans la lettre accompagnant le document, le sous-ministre de la santé et des Services sociaux, Yvan Gendron, souligne qu’« AUCUNE [en majuscule et en caractère gras dans le texte] donnée prévisionnelle ne nous indique qu’il sera nécessaire d’utiliser cet outil de triage, mais plusieurs d’entre vous nous ont mentionné être important d’avoir la réflexion et les outils nécessaires au niveau national pour se préparer à cette éventualité, aussi peu probable qu’elle le soit. »

La catastrophe italienne a secoué la communauté médicale au Québec, comme ailleurs dans le monde. En Italie, des médecins ont dû décider quels patients allaient être sauvés, en raison du manque de lits et de respirateurs. Un lourd fardeau à porter pour les soignants.

Ce n’est pas parce qu’une personne a 65 ans qu’elle aura avantage sur celle de 70 ans

Le Québec voulait se préparer à toute éventualité, indique le sous-ministre dans sa lettre. La Fédération des médecins spécialistes du Québec, la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec et l’Association canadienne de protection médicale le souhaitaient aussi. Dans « une correspondance conjointe », ces regroupements ont demandé au gouvernement « qu’un tel protocole soit mis en place », indique la lettre.

« Le protocole va demeurer théorique, mais il fallait le faire. Il fallait être responsable. » Marie-Ève Bouthillier, membre exécutif du Bureau de l’éthique clinique à la Faculté de médecine de l’Université de Montréal, a présidé le comité indépendant, composé de près d’une cinquantaine d’experts, de cliniciens et même de patients.

D’emblée, le groupe a rejeté la formule du « premier arrivé, premier servi ». Les patients qui ont le plus de chances de survivre, d’un point de vue clinique, seront privilégiés. La co-morbidité (présence de plusieurs maladies chroniques) peut influencer le taux de survie.

« Ce n’est pas parce qu’une personne a 65 ans qu’elle aura avantage sur celle de 70 ans, précise Marie-Ève Bouthillier. Il faut que les gens aient un potentiel de récupération et de s’en sortir. Ce n’est pas quelque chose qui est fondé sur la discrimination [par l’âge]. » L’espérance de vie à « moyen ou long terme » sera aussi considérée.

Quoi faire si deux patients ont autant de chances de survie, mais qu’il n’y a qu’un seul respirateur ? Il faudra prendre en compte le « cycle de vie », dit le protocole de triage. « C’est un critère d’équité générationnelle », explique Marie-Ève Bouthillier. Un patient de 60 ans a eu « la chance de vivre 60 ans, d’avoir une famille, des enfants », précise-t-elle. Ce qui n’est pas le cas d’un jeune de 20 ans qui a la vie devant lui.

Dans un contexte similaire, les professionnels de la santé, essentiels en temps de pandémie, seront aussi priorisés. « On veut qu’ils reviennent travailler », dit Marie-Ève Bouthillier.

Si aucun de ces critères ne permet de trancher, il faudra recourir à la terrible loterie de la mort ou de la vie. « C’est une forme de justice, dit Marie-Ève Bouthillier. Chacun aura eu sa chance. Il n’y aura pas eu de favoritisme. »

Ces hypothèses donnent des frissons, convient le Dr Jean-François Courval, qui a pris connaissance du protocole, pour la première fois, à la demande du Devoir. « Si c’est mis en application, on est en situation extrême, rappelle le président de l’Association des anesthésiologistes du Québec. La logique de cette affaire est militaire. »

Les médecins sur le terrain pourront compter sur une équipe de triage, formée d’un intensiviste ou d’un urgentologue, d’un médecin et d’un non-médecin (un éthicien ou un gestionnaire, par exemple), qui décideront du sort des malades. « Cette équipe ne sera pas aux soins des patients, dit Marie-Ève Bouthillier. On veut une distance. On veut éviter les conflits d’intérêts. » Éviter, aussi, la détresse psychologique des médecins au front.

Le Québec n’en est pas là. Selon le directeur national de la santé publique du Québec, le Dr Horacio Arruda, le pic de cas « aurait probablement » été atteint, même dans la région métropolitaine. Vendredi, 1076 personnes infectées étaient hospitalisées. Parmi elles, 207 se trouvaient aux soins intensifs, soit deux de moins que la veille. Or, le réseau dispose actuellement de 3000 respirateurs. Environ 1200 autres ont été commandés, selon le ministère de la Santé et des Services sociaux.

Malgré tout, ce protocole de triage est nécessaire, selon le Dr Jean-François Courval. « C’est très bon que le gouvernement ait ce genre de discussions », dit-il. Mais heureusement, ajoute-t-il, la situation demeure sous contrôle « grâce à l’effort collectif ».

Avec Guillaume Bourgault-Côté

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12 commentaires
  • Sylvain Fortin - Abonné 18 avril 2020 01 h 27

    L'effondrement de la société de droit

    Je donne l'exemple d'une personne qui vit avec une déficience intellectuelle. Le risque est très grand qu'elle se fera imposer une discrimination fondée sur l'échelle de valeurs des gens dit bien pensant. Pas sur la base des chartes et des lois. Il ressort de ceci que le droit à l'égalité sans discrimination fondée sur le handicap enchâssé dans la Charte québécoise des droits et libertés de la personne est bafoué. L'article 10 mentionne que: « Il y a discrimination lorsqu’une telle distinction, exclusion ou préférence a pour effet de détruire ou de compromettre ce droit. » L'article 2 quant à lui stipule que : « Toute personne doit porter secours à celui dont la vie est en péril ». Ces nouvelles possibilités de triage ou de sélection ne risquent-elles pas de changer le seuil de tolérance au handicap ? Le manque de prévoyance du gouvernement du Québec face aux réserves d'équipements médicaux fait apparaître brusquement une éthique qui supplante le droit. Dans un tel cas la haine entre les gens deviendra la prochaine pandémie.

    • Clermont Domingue - Abonné 18 avril 2020 09 h 59

      Vous avez raison.L'éthique a pour but de définir ce qui doit être. En temps normal, tous sont égaux devant la loi. Nous ne sommes pas en temps normal. Si la pandémie perdure, il se pourrait qu'on laisse les morts ensevelir les morts.

    • Bernard LEIFFET - Abonné 18 avril 2020 11 h 19

      Puisque le gouvernement serait pris en défaut quant au manque de matériel, il est plutôt mal venu de faire « payer la note » par les autres! Le Québec alors au bord d'une révolution, je comprends pourquoi beaucoup de gens ont acheté des armes de chasse et de nombreuses munitions dans l'évualité où pareille « médecine » serait appliquée! Des gens bien pensant dites-vous? C'est ça votre Québec Monsieur Legault? Quelle honte! Définir le pétrole sale, que dites-vous de ce rapport qui devrait d'abord mettre les points sur les i, c'est-à-dire qui est le coupable d'un tel gâchis?
      Bernard Leiffet!

    • Bernard LEIFFET - Abonné 19 avril 2020 10 h 45

      Que font-ils ces bâtisseurs de maisons des aînés qui ont profité de cette manne sous les gouvernements du PQ, du PLQ et maintenant de la CAQ dont on se rappelera que le PM actuel, alors au PQ,, était bien au courant du processus engagé pour mettre au rencard les aînés, fléau d'une société où le capital humain ne vaut rien face aux compagnies privées! Profiter ainsi des plus démunis n'est pas le schéma des glorieux et ce n'est pas avec des simagrées programmées que l'on efface ces horreurs aussi programmées par les gouvernements successifs! Pourquoi Montréal n'a pas été une ville rapidement confinée pour y mener la bataille, là où étaient et sont encore les foyers de contamination? Notre société est malade, tout comme celui du ministère de la santé qui n'est pas à la hauteur! Jouer au pompier c'est bon pour les gamins, pas pour la vie des aînés! Ça prend du plomb dans la tête pour diriger sans gaffer, d'autant plus que l'on ne compte plus les volte-face auxquels nous assistons, quitte à modifier des paramètres pour éviter toute comparaison avec une autre province ou un pays. Tout est sous contrôle pensez-vous? Jusqu'où va la fumisterie?

    • wisner Joselyn - Abonné 19 avril 2020 22 h 00

      J'ai tendance à penser que la citation sur le soi-disant «critère d’équité générationnelle », dans ce qu'elle signifie pour les plus âgés, explique peut-être pourquoi dans une société comme la nôtre, on accepte cet intolérable carnage dans nos CHSLD (qui était là bien avant le COVID-19). Il est clair que ces "éthiciens" (et sans doute une bonne partie de la société) sous le couvert de leurs discours polissés, ne pensent pas moins que la vie d'un "vieux" vaut moins que celle d'un plus jeune. Ces dernières années, on a reproché à la morale sa ringardise, mais devant ces grandes questions, j'avoue que je préfère encore le caractère universel de celle-ci (malgré ses travers) à cet utilitarisme faussement bienveillant mais combien "mortellement dangereux" qu'est l'éthique. Méfiez-vous de ces "arbres de décision de la mort" que préconisent ces "éthiciens", ils finissent toujours par pencher du côté des puissants en projetant toujours, mais vraiment toujours cette apparence de neutralité et d'objectivité.

  • Jacques Bordeleau - Abonné 18 avril 2020 07 h 01

    Éthique

    Il est heureux que de telles situations aient été examinées et convenues d'un point de vue vue clinique et d'un point de vue éthique. Voilà à quoi il faudrait s'en tenir, en toute justice, s'il advenait que nous y soyons confrontés.

    Jacques Bordeleau

  • François Caron - Abonné 18 avril 2020 07 h 19

    Priorité aux gens du système de santé ? Vraiment ?

    Je suis sous le choc de lire ceci: «Dans un contexte similaire, les professionnels de la santé, essentiels en temps de pandémie, seront aussi priorisés. « On veut qu’ils reviennent travailler », dit Marie-Ève Bouthillier».
    Dans tous les scénarios présentés, on voit bien qu'une pandémie qui atteint ce niveau extrème durera que peu de temps. Il ne faut pas compter sur le rétablissement des patients gravement atteints pour venir sauver la situation, c'est illusoire. Que des gens issus du secteur de la santé suggèrent de privilégier de leurs collègues me laisse sans mot. S'il faut choisir, ne serait-il pas plus justifier de sauver des chercheurs par exemple?
    Vivement, un groupe d'éthique indépendant !

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 19 avril 2020 08 h 48

      ...et sauver un quelconque proxénète dans la vingtaine, puisqu'il a "un cycle de vie" devant lui...plutôt qu'un chercheur ou un scientifique plus âgé qui a eu « la chance de vivre 60 ans, d’avoir une famille, des enfants ».
      Belle logique!

  • Pierre Rousseau - Abonné 18 avril 2020 08 h 16

    Manque d'équipement

    En fait, une telle décision va dépendre non seulement du nombre de cas qui ont besoin d'équipement mais aussi de l'équipement disponible. Dans ce dernier cas, est-on vraiment préparé à faire face à une pandémie ? A-t-on suffisamment d'équipement ? C'est la responsabilité de l'état de voir à ce qu'il y ait suffisamment de respirateurs et autres équipements pour protéger la population et s'il y en a suffisamment, on aura jamais à recourir à ce protocole.

    La question ancillaire c'est de savoir si le Québec a des accords avec d'autres provinces pour faire des échanges d'équipement ? Si par exemple, une province s'en sort plus vite de la pandémie et qu'elle a de l'équipement dont elle n'a plus besoin, est-ce qu'on pourrait partager cet équipement avec une province qui en a besoin ? D'autres provinces étaient prêtes à faire face à la pandémie, en particulier l'Alberta et la Colombie-Britannique et ne pourrait-on pas avoir une entente d'échange ? Au moins cela pourrait permettre de limiter le recours au protocole de survie dont il est question ici.

    En conclusion, c'est l'état qui est responsable de s'assurer d'avoir suffisamment d'équipement pour tout les patients qui en auraient besoin car en principe l'argent dont il s'agit ici, c'est notre argent, celui des contribuables. On ne devrait jamais devoir avoir recours à ce protocole de mort pour le perdant de la loterie de la survie.

  • Ève Marie Langevin - Abonnée 18 avril 2020 09 h 52

    Pas facile...

    Cet exercice est essentiel et merci aux personnes d'avoir commencé à le faire, malgré toute, toute, toute sa difficulté à l'envisager.
    Maintenant, il faut en discuter en effet, dans toute la société et l'ajuster, le modifier et ce, bien après la pandémie.
    Ce virus fait déjà et fera sortir la vérité et les mensonges de/sur soi et sur notre monde en interconnexion.
    Et merci au Devoir de continuer à nous en informer.