Entre les lignes du Dr Arruda

Le directeur national de la santé publique, Horacio Arruda
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Le directeur national de la santé publique, Horacio Arruda

Il y a un mois, le Québec enregistrait son premier décès lié à la COVID-19. Des centaines d’autres ont suivi, notamment dans les CHSLD. Avions-nous mal anticipé la crise ? Relire les déclarations passées d’Horacio Arruda montre assurément un décalage entre ce à quoi les autorités s’attendaient et ce qui est survenu. Mais c’était inévitable, disent des experts. Un décryptage de Guillaume Bourgault-Côté.

Nos gouvernements prennent toutes les précautions nécessaires pour surveiller dans les aéroports l’arrivée de personnes en provenance des régions actuellement concernées par les cas d’infection



22 JANVIER 2020

La décision de fermer les frontières canadiennes ne pouvait venir que d’Ottawa. Mais elle a trop tardé, disent plusieurs experts interrogés par Le Devoir. Et au Québec, les mesures mises en place pour dépister les voyageurs infectés sont restées poreuses, note-t-on.

« Le danger a été bien cerné, dit Louise Potvin, directrice de l’Institut de recherche en santé publique de l’Université de Montréal : c’était les voyageurs, et on peut tous les relier à la Chine d’une manière ou d’une autre. Il n’y a pas eu d’éclosion spontanée. »

Mais sachant justement que c’est « une infection qui venait de l’extérieur, il fallait être supervigilants… et on n’en a pas fait assez à ce titre, pense l’épidémiologiste Nima Machouf. Dès le départ, il aurait fallu mettre le paquet pour que les voyageurs respectent le confinement de deux semaines [c’était volontaire]. Il ne fallait pas dire “s’il vous plaît” si l’on voulait que l’on réalise le degré de gravité. On a été trop cléments là-dessus ».


Il y a déjà eu le SRAS, et on a appris beaucoup des leçons antérieures


Bien sûr qu’on a appris certaines leçons du SRAS, dit Patrick Fafard, qui dirige à l’Université d’Ottawa une équipe internationale de chercheurs qui étudie présentement comment les représentants des gouvernements canadiens communiquent les conseils de santé. « Mais on n’a visiblement pas tout appris », dit-il en parlant du problème général d’approvisionnement en matière d’équipement de protection, comme les masques N95. « Et ce qu’on a appris, c’était par rapport à des événements [le SRAS ou la grippe pandémique H1N1 en 2009] nettement moins dangereux et grands que la pandémie actuelle, qui n’est absolument pas comparable. »

Selon Nima Machouf, « on a baissé la garde » par rapport au risque posé par ce genre de virus. Elle en veut pour preuve le fait que le gouvernement Couillard et l’ex-ministre de la Santé, Gaétan Barrette, ont fortement amputé le financement en santé publique il y a cinq ans. Louise Potvin va plus loin et parle d’un secteur « charcuté, qui a perdu le tiers de ses effectifs ». « Avec plus de personnel, c’est une meilleure planification des actions, une meilleure prévention… Je ne dis pas que les choses se seraient passées différemment, mais on aurait eu des coussins de sécurité plus confortables. »



Le Québec, on est proactifs dans les faits, parce que notre réseau de la santé est prêt à faire face à une éventuelle apparition de cas


 

24 JANVIER 2020

Le réseau de la santé était-il vraiment prêt ? L’ampleur du drame qui se joue dans les CHSLD n’indique-t-elle pas le contraire ? Jeudi, le premier ministre Legault soulignait que « si on regarde juste la situation dans les hôpitaux, la situation est vraiment sous contrôle, vraiment en train de se stabiliser ». On avait réservé quelque 6000 lits pour des hospitalisations : on comptait vendredi 1076 personnes infectées dans les établissements du Québec. Contrairement à d’autres, le Québec n’a pas manqué de respirateurs-ventilateurs. Sur le plan des équipements de protection individuelle, il y a eu plusieurs problèmes, mais le gouvernement assure qu’il a maintenant « pour des semaines d’inventaire » — ce qui n’exclut pas des problèmes de « distribution ». Mais en ce qui concerne les CHSLD, « on est rentrés dans cette crise mal équipés et la situation s’est détériorée », a reconnu M. Legault vendredi.



On va avoir potentiellement des cas qui vont arriver [de la Chine], de façon sporadique, mais on devrait être capables d’empêcher la transmission dans la communauté



29 JANVIER 2020
 

« Personne ne suspectait quelque chose de cette ampleur, avec des millions de cas et plus de 150 000 mort à travers le monde. Personne », dit Nima Machouf. « Avec le recul, on peut effectivement voir que c’est tout le monde qui s’est fait prendre en défaut », ajoute Luc Bonneville, professeur à l’Université d’Ottawa et spécialiste des communications en matière de santé.

« C’est important de se rappeler qu’en janvier et février, on avait peu d’informations sur la nature du virus, dit Patrick Fafard. On ne savait pas à quel point c’était transmissible et dangereux. Les déclarations qu’on a faites à ce moment reflétaient forcément ce manque de connaissances. »


Il ne faut pas que les gens pensent qu’on est dans une situation au Québec où on va annuler des événements, ou faire ce que fait la Chine pour contenir la maladie


 

Inutile de dire que le portrait envisagé à la fin janvier a passablement évolué : il n’y a simplement plus d’événements au Québec, et il n’y en aura pas avant un moment. Mais de l’avis général, la mise sur pause du Québec était nécessaire, et a été décrétée assez rapidement par le gouvernement (il y avait 13 cas confirmés quand la décision a été prise). « Je pense qu’on a agi au bon moment, dit Patrick Fafard. Si on se compare aux autres provinces, on voit que le Québec a agi vite, mais aussi avec une ampleur un peu plus forte qu’ailleurs. […] Mais c’est sûr que si on regarde en arrière aujourd’hui, on voit des choses qu’on ne pouvait même pas entrevoir au début », alors que la force de frappe du virus demeurait impalpable.



Le coronavirus n’est pas une maladie aussi contagieuse que la varicelle ou la rougeole



24 FÉVRIER 2020
 

« On a de toute évidence sous-estimé la contagiosité et la dangerosité du virus, explique Nima Machouf. On s’est dit que c’était un virus qui se répandait certes plus vite que le SRAS, mais qui tuait moins [le SRAS a fait 774 morts en 2002-2003, selon l’Organisation mondiale de la santé] et qu’on pourrait ainsi bien contrôler. Ça nous a joué un tour. »

Louise Potvin note « que la contagiosité, le risque que posaient les personnes asymptomatiques dans la contagion communautaire, on n’en avait aucune idée il y a deux mois. Ce qu’on est en train de connaître maintenant, on ne le savait pas. Et il y a tellement de choses qu’on ignore encore… »



On n’aurait pas pu prendre toutes les décisions qu’on prend au jour le jour actuellement, là, d’un seul coup. Je pense que ça serait trop difficile.



14 MARS 2020
 

Quand est venu le temps d’imposer des restrictions à la population — écoles, garderies, commerces et lieux de travail fermés, notamment —, Québec a opté pour approche graduelle : petit à petit, on a « fermé le robinet », comme l’a illustré Horacio Arruda, directeur national de santé publique. Nima Machouf estime que les choses ont été globalement bien faites dans le contexte. Des actions rapides, mais aussi bien expliquées. « Et c’est primordial pour que les gens ne perdent pas confiance dans le gouvernement. S’ils perdent confiance, ils vont faire n’importe quoi. »

Patrick Fafard remarque pour sa part que « les décisions ont été prises pour maximiser le niveau de confiance de la population ». « François Legault et Horacio Arruda ont mis en application le modèle standard » du rôle de la santé publique, pense-t-il. C’est-à-dire ? Appuyer les décisions politiques sur la science. Il relève ainsi que « ce que les autorités disaient sur la contagiosité du virus était vrai… au moment où on le disait, avec ce qu’on savait. »



Les masques, c’est pour le système de soins où il y a des protocoles pour les mettre, des protocoles pour les enlever



18 MARS 2020
 

Voilà un sujet qui divise les experts en santé publique : utile ou pas, le masque porté en prévention ? Nima Machouf comprend qu’une partie de la résistance de M. Arruda sur cette question relevait de la gestion de la pénurie de cet équipement. « Mais je crois qu’on a manqué d’ouverture à cet égard. On n’a pas encore de traitement pour cette maladie. On pense qu’elle peut aussi se transmettre par voie aérienne, pas juste par gouttelettes, même si ce n’est pas prouvé à 100 %. On regarde ça, on regarde ce qu’on sait de l’expérience du SRAS, et il me semble que le masque est un élément de la réponse qui a contribué à un meilleur contrôle de l’épidémie. C’est une barrière supplémentaire pour éviter que le virus entre ou sorte. Et si on en manque, on peut dire aux gens de s’en fabriquer. »



Quand on parle à nos experts, hein, personne n’a le goût de présenter des scénarios. Je vais vous le dire bien honnêtement, parce que les projections au-delà du 30 avril, là, il n’y a personne qui veut jouer à Jojo Savard [mais] ça devient [de] cet ordre-là.



6 AVRIL 2020
 

La réticence d’Horacio Arruda à dévoiler des scénarios d’évolution de la COVID-19 au Québec a marqué Patrick Fafard… parce qu’elle soulignait selon lui un « niveau de transparence assez extraordinaire », allant jusqu’à exposer une petite dissension entre les deux responsables. « Il a dit que c’était le boss [François Legault] qui le lui demandait », rappelle-t-il.

« Je pense aussi qu’on joue globalement bien la carte de la transparence, ajoute Luc Bonneville. On a déployé des moyens colossaux pour bien communiquer, on a dévoilé des données, des projections, même si M. Arruda n’était pas chaud du tout à cette idée. »

Concernant les échos divergents qui émanent du terrain — notamment des travailleuses de la santé — sur plusieurs questions, M. Bonneville estime que « c’est la définition d’une crise que d’avoir beaucoup d’imprévu, d’inattendu, de choses qu’on découvre au fur et à mesure ».


Est-ce qu’on va pouvoir éviter toutes les mortalités chez les personnes âgées ? La réponse est non. Mais on en aurait eu beaucoup plus si on n’avait pas pris les mesures. C’est pour ça qu’on met de la coercition à l’entrée dans les maisons pour personnes âgées et dans les CHSLD, parce qu’on ne veut pas que ces gens-là décèdent.


 

François Legault parlait vendredi d’une « urgence nationale dans les CHSLD » du Québec, où la COVID-19 fait des ravages. On sait depuis le départ que les personnes âgées sont plus à risques que les autres, et pourtant : malgré les mesures mises en place, la maladie frappe durement, introduite notamment par le personnel asymptomatique. « On a complètement raté la gestion de ce dossier, dit Luc Bonneville. C’est comme si on n’avait pas prévu le coup. Et on se retrouve avec une catastrophe qui touche nos aînés. C’est scandaleux. »

L’heure des bilans précis viendra plus tard, a encore dit M. Legault vendredi. Pour M. Bonneville, il est toutefois évident que ce dossier a marqué « la fin de la lune de miel du trio Arruda-Legault-Danielle McCann [ministre de la Santé] ». Et que c’est là une « pente glissante qui pourrait être dangereuse » si elle mine le lien de confiance entre la population et les autorités.



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