Allers-retours à haut risque pour les infirmières en soins à domicile

Depuis le début de la crise sanitaire, les infirmières à domicile craignent de devenir des vecteurs de propagation de la COVID-19 en se promenant de logement en logement.
Photo: Jacob Ammentorp Lund Getty Images Depuis le début de la crise sanitaire, les infirmières à domicile craignent de devenir des vecteurs de propagation de la COVID-19 en se promenant de logement en logement.

Des infirmières en soins à domicile, déjà inquiètes de devenir des vecteurs de propagation du coronavirus, se font maintenant demander d’effectuer des remplacements dans des CHSLD et des résidences privées pour aînés (RPA). Un scénario explosif, déclarent plusieurs d’entre elles, qui reproduit le va-et-vient du personnel à l’origine de plusieurs foyers d’éclosion dans des résidences pour aînés de la province.

Pour l’instant, ces remplacements se font sur une base volontaire, mais des infirmières en soins à domicile craignent que la mesure devienne obligatoire en raison de la pénurie de personnel dans les CHSLD et les RPA. « Nous ne voulons pas y aller, martèle Catherine*. Ce sont des nids à COVID-19 qui ont justement été causés par une mauvaise gestion de toute cette contamination. » Catherine, qui travaille pour un CLSC à Montréal, s’est fait demander d’aller prêter main-forte au personnel d’un CHSLD pendant la fin de semaine de Pâques, une offre qu’elle a déclinée. « Il y a quelques infirmières à domicile qui ont été appelées [en raison] de la longue fin de semaine et qui y sont allées de manière volontaire. »

Cette utilisation du personnel prend des airs de bombe à retardement, estime Catherine. « Il est illogique de se promener de milieu en milieu comme ça. […] Je ne veux pas être la source de la dégradation de la santé de mes clients et encore moins celle de leur décès. »

Je ne veux pas être la source de la dégradation de la santé de mes clients et encore moins celle de leur décès

Sans protection

Depuis le début de la crise sanitaire, les infirmières à domicile — qui offrent des soins à une clientèle vulnérable et souvent âgée — craignent de devenir des vecteurs de propagation de la COVID-19 en se promenant de logement en logement.

« On va ausculter nos clients, leur faire des pansements. Ce sont des soins de proximité. On les touche. Ma plus grande crainte est de devenir un vecteur et de répandre le coronavirus d’un usager à l’autre », laisse tomber Florence, qui voit une cinquantaine de clients par semaine.

D’autant plus que les infirmières à domicile se disent très mal protégées. Pendant trois semaines, ces travailleuses du réseau de la santé ont œuvré auprès d’une clientèle à risque sans être protégées par un masque.

« Nous n’avons aucun masque N95. Pas de visières de protection, pas de gel désinfectant, pas de lingettes pour désinfecter notre matériel. Nous n’avons même plus accès à des tampons d’alcool parce qu’on nous dit qu’ils sont réquisitionnés pour les hôpitaux », rapporte Florence, qui explique que chaque infirmière trouve des solutions maison pour assurer sa sécurité et celle de ses clients.

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Depuis peu, les infirmières à domicile interrogées par Le Devoir disent avoir droit à un masque chirurgical par jour. Avant cela, certaines infirmières rapportent que leurs chefs leur disaient que la santé publique ne recommandait par ce type de protection et que le port du masque allait, de toute façon, « créer un climat de peur ».

Cette situation est d’autant plus frustrante, soulignent ces infirmières, que des employés de pharmacie ou encore d’épicerie sont souvent mieux protégés qu’elles.

« La catastrophe n’est pas si loin et il ne faudra qu’une seule personne pour multiplier les cas à domicile, souligne Myriam. Si nous ne sommes pas protégées, nos patients ne le sont pas non plus. » La situation est explosive, selon elle. « On ne nous teste pas alors que nous savons que la probabilité d’un cas réel au sein de notre équipe est très élevée. »

Nous n’avons aucun masque N95. Pas de visières de protection, pas de gel désinfectant, pas de lingettes pour désinfecter notre matériel.

Décès à domicile

Environ 20 % des décès liés à la COVID-19 surviennent chez des aînés qui vivent toujours à la maison. « Et pourtant, on ne parle pas de nous, fait remarquer Myriam. Vont-ils attendre que nous trouvions plusieurs morts à domicile avant de réagir, comme dans les CHSLD ? »

Avant de se rendre chez un client, les infirmières doivent faire passer aux usagers un questionnaire afin de s’assurer qu’ils n’ont pas de symptômes liés à la COVID-19 ou qu’ils n’ont pas eu de comportements à risque. Une procédure complètement inadaptée, dénonce Fanny. « On a beaucoup de clients qui ont des troubles neurocognitifs, ils ne sont même pas en mesure de comprendre réellement [nos questions]. »

Cette réalité inquiétante prend des allures de champ miné, dit Catherine. « Une grande majorité sont un peu confus et ne se souviennent pas vraiment s’ils ont pris leur petit-déjeuner. Imaginez quand on leur demande s’ils ont visité un lieu public ou s’ils ont été en contact avec quelqu’un qui a des symptômes ou qui est suspecté d’en avoir. »

Épuisées

Toutes les infirmières à domicile interrogées nous ont rapporté être exténuées, autant moralement que physiquement. « Chaque jour nous sommes sur le gros stress, ne sachant jamais ce qu’on nous imposera comme mesure supplémentaire : des heures supplémentaires obligatoires, une augmentation de la fréquence des fins de semaine travaillées, des réaffectations, etc. », souligne Florence.

Mardi, des infirmières à domicile ont appris que les soins courants effectués dans des CLSC étaient interrompus pour permettre une réaffectation du personnel vers les CHSLD. Les clients qui ne pourront se déplacer vers d’autres CLSC désignés tomberont sous la gouverne des infirmières à domicile. Puis, mercredi, elles ont appris que des équipes de soins à domicile, comprenant des ergothérapeutes, des travailleuses sociales ou encore des physiothérapeutes, étaient atrophiées pour permettre encore une fois d’envoyer plus de renforts dans les CHSLD.

Ces mesures augmentent chaque fois le nombre de clients sous la charge des infirmières à domicile et décuplent les risques de contamination. « Nous sommes prises pour des idiotes. Nous ne voulons plus nous sentir en danger, lance Fanny. Les anges gardiens vont abandonner leur mission d’ici peu. On est épuisées. »

* Tous les noms ont été changés afin de préserver l’anonymat des personnes interrogées