Des voyageurs racontent le chaos du rapatriement

Anthony Williams-Jones et ses étudiants
Photo: Courtoisie Anthony Williams-Jones et ses étudiants

Inaction des autorités consulaires, collaboration avec des entreprises douteuses, déplacements à haut risque… Des Québécois de retour de l’étranger racontent les chemins cahoteux qu’ils ont dû prendre pour se sortir du pétrin.

Rapatriés d’Inde la semaine dernière, Maxime Ouellet et sa famille ont eu chaud. Non pas à cause du coronavirus, mais à cause d’un voyage en voiture entre l’État de Goa et Mumbai. « C’était du gros n’importe quoi. »

Le jeune professeur d’université, sa conjointe et leurs enfants de deux et six ans étaient partis en Inde en janvier pour quatre mois. Mais le 14 mars, le gouvernement du Canada a enjoint tous les voyageurs de rentrer.

« On a regardé les possibilités de billets d’avion, mais il n’y avait pas moyen d’aller en bas de 6000 $ par personne », raconte M. Ouellet. « Pour avoir des prix normaux, ça allait à une semaine plus tard. » Or, quelques jours plus tard, les billets achetés sont annulés les uns après les autres.

Entre-temps, le gouvernement indien impose des mesures de confinement très sévères. À partir du 20 mars, c’est le couvre-feu complet pendant plusieurs jours. « Les épiceries étaient fermées; alors, on n’avait plus accès à de la nourriture ou à de l’eau potable. »

Grâce à l’aide de voisins et à de bonnes réserves de ramen (nouilles chinoises), ils s’en sont sortis, mais c’était « extrêmement précaire », poursuit Maxime.

 

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Après trois semaines d’attente, le gouvernement du Canada leur propose finalement un plan pour rentrer via une agence de voyages locale qui gère le vol via Air India et le transport vers la capitale.

Or, voilà que le chauffeur qui devait venir les chercher arrive avec 12 heures de retard. Il ne parle pas anglais, ne connaît pas l’endroit, n’a pas mangé ni dormi depuis un bon 20 heures. « Il s’endormait, alors il fallait qu’on le réveille. […] C’était excessivement dangereux. Il aurait pu nous tuer. »

Une fois à Mumbai, Maxime apprend que l’homme avait été payé 2000 roupies pour « faire la job », l’équivalent de 40 $. Lui et sa famille avaient pourtant dû payer 800 $ pour le service…

Dans l’avion qu’ils ont pris le 7 avril, il n’y avait aucune mesure de précaution contre la COVID-19. « L’avion était complètement plein, on était collés les uns sur les autres ». « Comme opération de rapatriement, on a vu mieux », résume-t-il. « Ce qui est étrange, c’est que les Français, les Israéliens, les Belges, les Russes, eux, ont réussi à faire partir de Goa des avions de leurs propres compagnies aériennes ! »

Des géologues coincés au Maroc

Quand la crise a éclaté, Anthony Williams-Jones et cinq de ses étudiants terminaient une recherche de terrain au Maroc. « Le but de la visite était de visiter des sites d’intérêt géologiques. », raconte le professeur de l’Université McGill.

Le vol de retour était prévu pour le 15, mais la veille, ils apprennent que le Maroc a fermé son espace aérien.

Le groupe gagne Tanger puis Casablanca, mais à l’aéroport, c’est le chaos. « C’était un désastre. Beaucoup de gens voulaient parler à Air Maroc. Les gens se poussaient. Ce n’était pas dangereux, mais ce n’était pas idéal avec le virus », poursuit l’enseignant. Voyant que rien ne se débloque, ils s’installent à l’hôtel. Cherchent un plan B. Mais pas moyen de joindre l’ambassade du Canada, déplore M. Williams-Jones.

« Tous les jours où nous étions à Casablanca, c’était impossible de contacter l’ambassade canadienne [à Rabat]. Et pas juste nous. Nous avons parlé à d’autres et tout le monde a la même histoire. »

Photo: Courtoisie Le professeur Anthony Williams-Jones

Le professeur essaie de trouver des billets en passant par les Émirats arabes unis. Nouvel échec. « Je me suis dit que j’allais continuer à arranger des vols, même si c’était probablement impossible », se rappelle-t-il. « J’ai loué un appartement pour les étudiants. J’ai pris des arrangements avec l’Université McGill pour donner des cours. »

Le but, dit-il, était de sécuriser les étudiants. « Ma priorité, c’était de créer un environnement plus ou moins stable pour eux. Les occuper chaque jour. » Il monte alors un nouveau cours sur la géologie du Maroc, confie à chaque étudiant une responsabilité : l’un s’occupe de la page Facebook qu’ils ont créée pour les Canadiens en attente au Maroc ; l’autre surveille les vols, etc.

« Pendant ce temps-là, on a appris que la France organisait le rapatriement des citoyens français ; la Belgique, la même chose ; l’Allemagne, la même chose, mais le Canada, aucune réponse… » Le groupe a fini par se débrouiller en montant sur un vol de Ryan Air organisé pour les Britanniques via Londres. Ils sont partis le 18 mars.

M. Williams-Jones dit avoir été « déçu » du Canada. « Nous nous sommes enregistrés, nous avons suivi toutes les instructions. Ils n’ont rien fait. Le comportement du gouvernement canadien a été une grande déception. Pourquoi ça a pris une semaine avant que le Canada prenne une décision pour le rapatriement ? »

 

« On a fait ce qu’on peut »

Questionné sur les ratés évoqués plus haut, Ottawa reconnaît que des choses ont dû être corrigées, mais que les circonstances sont difficiles. « Ce n’est pas parfait, mais on fait vraiment ce qu’on peut avec les conditions qu’on a », fait valoir l’attachée de presse du ministre des Affaires étrangères François-Philippe Champagne, Syrine Khoury.

Concernant l’absence de service à l’ambassade du Canada à Rabat, Mme Khoury assure que le personnel n’a pas cessé de répondre au téléphone, comme l’ont pensé M. Williams-Jones et d’autres. « Sur toutes les missions, ce sont des effectifs réduits. »

En ce qui a trait aux pratiques non sécuritaires de l’entreprise partenaire en Inde, elle reconnaît toutefois qu’il y a eu des problèmes. « Au bout de 48 heures, on s’est rendu compte que ça ne fonctionnait pas, alors on a ajouté deux autres [agences de voyages] », a-t-elle dit. « En temps de crise, on met en place des mesures sur le tas et si jamais ça ne fonctionne pas, on rectifie le tir. »

L’Inde est l’un des endroits où il y avait le plus de ressortissants canadiens à rapatrier, poursuit-elle. Au total, jusqu’à présent, plus de 10 000 personnes ont été rapatriées des quatre coins du monde.

Quant aux comparaisons faites avec la France et d’autres pays qui ont nolisé des vols, on explique que le Canada devait composer avec les contraintes des compagnies aériennes. « On négocie avec les compagnies qui veulent y aller et qui peuvent y aller. »

Les opérations de rapatriement se poursuivent un peu partout. Mardi, un groupe de Canadiens coincés au Pérou, notamment, a pu regagner le Canada.