Les leçons d’une tragédie annoncée au CHSLD de Sainte-Dorothée

Le CHSLD de Sainte-Dorothée est devenu l’un des épicentres de la pandémie au Québec. Comment les résidences pour aînés et les CHSLD, où habitent nos populations les plus vulnérables, ont-ils pu être si inadéquatement préparés à faire face à la maladie ? Illustration.

Annie Maquet, 94 ans, résidente depuis cinq années du centre d’hébergement de Sainte-Dorothée, dans la partie ouest de Laval, avait toute sa tête, était heureuse et reconnaissante. Elle le démontrait en distribuant du chocolat à tous les vents, aux autres résidents, aux employés dévoués, jusqu’à 60 $ par mois de petits cadeaux.

Le mercredi 1er avril, sa famille a appris, par des contacts syndicaux, que cinq résidents de son centre étaient décédés, mais que la pandémie ne touchait pas encore son étage. Le lendemain, le jeudi 2 avril, une nièce lui a téléphoné directement dans sa chambre parce qu’elle s’inquiétait de son état. Mme Maquet allait bien cette soirée-là, du moins dans les circonstances bien angoissantes du blocus sanitaire imposé à tous les CHSLD depuis des semaines.

Quelques heures plus tard, au matin du vendredi du 3 avril, son fils a reçu un appel l’avertissant que sa mère agonisait et on devait lui administrer de l'oxygène. Mme Maquet, longtemps connue sous son nom de mariage, Annie Daubois, est décédée le soir même.

« On nous a laissés entrer au centre ma sœur et moi, avec de l’équipement de procédure, des jaquettes, des gants, des masques », raconte son fils, Jean-Pierre Daubois. Les enfants sont restés environ six heures au chevet de leur mère. « J’ai vu des employées équipées de visières fabriquées par le mari de l’une d’elles dans son garage, raconte encore M. Daubois. Il les vend cinq piastres. »

Des analyses vont révéler si Annie Maquet-Daubois a été emportée par la COVID-19. Ce ne serait qu’un mal ajouté à un autre, ses proches n’ayant pu la visiter au cours des dernières semaines alors qu’elle stressait, enfermée dans sa résidence comme des dizaines de milliers d’autres aînés québécois.

S’il y a une nouvelle guerre mondiale contre un ennemi invisible, alors il y a des milliers de fronts répartis sur la planète.Un des plus cruels et funestes terrains d’opération du Québec se trouve au CHSLD de Sainte-Dorothée. Cet établissement de soins de longue durée figure parmi les six les plus touchés du Québec. Son cas est le plus médiatisé. Selon le centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de Laval, en date de jeudi, on déplorait déjà 13 décès et 115 résidents infectés, soit environ la moitié des pensionnaires de ce grand établissement bétonné. Au moins 130 employés du CISSS seraient infectés, dont trois, voire quatre, douzaines travaillant à Sainte-Dorothée.

À voir en vidéo

À l’ouest, du nouveau

Comment en est-on arrivé là ? Le récit recomposé avec une douzaine d’entrevues d’employés et de porte-parole syndicaux laisse entrevoir une faille béante dans la ligne de protection. Une apparente insouciance envers un danger gravissime a vite été couplée à des vices de procédures et à un manque d’équipement de protection pour un personnel en sous-nombre au service des plus menacés de la société.

La faille à Sainte-Dorothée été ouverte dans la semaine du 22 mars. Jean-Louis Jean-Arthur, préposé aux bénéficiaires du centre, nomme un collègue en particulier, présent au centre deux jours par semaine, une fois dans une salle près de la réception, une autre fois à l’étage des personnes souffrant de la maladie d’Alzheimer, le E-C. En Colombie-Britannique, un règlement interdit le va-et-vient d’employés de la santé entre les services d’un même établissement et entre les établissements.

« Ce bonhomme, très très honnête, a averti la direction qu’il côtoyait une personne porteuse du virus, sans en être au courant jusque-là. Il était pourtant de retour au travail quelques jours plus tard. Il a travaillé dans l’aile Alzheimer, dans la chambre 154. La résidente avait un problème de respiration. Son attitude a beaucoup changé tout d’un coup. Elle était plus agitée. On a fait un test. Il était positif. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le CHSLD de Sainte-Dorothée figure parmi les six établissements de soins de longue durée les plus touchés du Québec.

Une infirmière auxiliaire de l’unité prothétique témoigne à son tour, mais par écrit. « Quand nous avons eu notre premier cas dans la bâtisse, c’était sur mon étage. Bien il n’y avait même pas de procédure en place. Ça courrait partout comme si on venait d’annoncer la naissance du virus. On n’était pas prêts. »

La patiente de la chambre voisine, la 152, a fait de la fièvre à son tour, puis d’autres personnes. M. Jean-Arthur parle d’un « mal transversal » et propose aussi l’image d’un tsunami. « Le problème avec les patients alzheimer, c’est qu’ils se promènent partout, résume le délégué syndical. Ils touchent à tout, entrent dans les chambres des autres, mangent dans leurs plats. C’est incontrôlable et c’est la recette parfaite pour la propagation rapide du virus. »

Il précise qu’il ne veut pas lancer d’accusations tout en soulignant la confusion des premiers jours. « On ne savait guère qui gérait quoi. Dans un premier temps, on nous a interdit de porter des masques, même au E-C. On paniquait et on était sous-équipés. L’administration voulait aussi cacher beaucoup d’informations et même donner des informations filtrées aux familles des résidents. »

Orage d’acier

La présidente du syndicat des travailleuses et travailleurs du CISSS de Laval (CSN) se fait encore plus sévère quant à ce qu’elle a vu depuis près d’un mois maintenant. « Le système nous a envoyés à la guerre sans armes, dit Marjolaine Aubé. On nous a envoyés au front avec de mauvaises stratégies. »

Mme Aubé représente environ 4200 employés de 32 services (préposés aux bénéficiaires, entretien ménager, ouvriers spécialisés, personnel administratif) du CISSS de Laval. Elle raconte que le manque d’équipements de protection a durement touché tous les syndiqués et pas seulement les intervenants en santé.

« Jusqu’à la semaine passée, les cafétérias recevaient la vaisselle contaminée de la COVID sans protocole. Il a fallu se battre bec et ongles pour obtenir de l’équipement de sécurité. Beaucoup d’employés de cuisine du CISSS sont maintenant contaminés. »

Elle regrette la planification globale adoptée par la direction de la santé. « Le plan du ministère n’était pas fou, mais il a été déjoué », dit la présidente.

L’idée était de dégager des zones rouges dans les établissements pour y placer les personnes infectées ne nécessitant pas d’hospitalisation. Cette zone tampon de Sainte-Dorothée a été installée dans un grand salon séparé en deux par un simple rideau. D’un côté, il y avait des patients positifs, certains sous respirateurs, intubés, comme dans un hôpital. De l’autre côté, il y avait des patients en dépistage, en attente de leurs résultats. « On a vite monté à 30 cas, dit Mme Aubé. Les préposés traversaient d’un bord de rideau à l’autre. J’ai explosé en apprenant ça. J’ai appelé la haute direction pour me plaindre. »

Même dans ces conditions de combat, une employée écrit au Devoir que les admissions ont pourtant continué à Sainte-Dorothée. « C’est une chose aberrante : nous avons eu une nouvelle admission en sachant très bien qu’elle attraperait la COVID. Une autre décision des grands boss avec laquelle aucun employé n’était en accord. Pauvre madame. Si elle avait été ma mère… »

La Presse affirmait vendredi que des centaines d’aînés ont été transférés d’hôpitaux du Québec vers des CHSLD et d’autres foyers d’éclosion de la COVID-19 afin de libérer 6000 lits, en prévision du sommet de cela crise. La direction du CIUSSS de Laval a refusé d’accorder une entrevue au Devoir sur la situation précise à Sainte-Dorothée.

L’armée des ombres

Des dizaines d’employés sont tombés au combat. Les troupes restantes rencontrées n’en peuvent plus du stress constant, de la fatigue lancinante, de la peur généralisée. « La situation est désespérante et je songe sérieusement à démissionner », a résumé une infirmière auxiliaire rencontrée devant le CHSLD de Sainte-Dorothée.

Québec vient d’annoncer des renforts déplacés des hôpitaux, finalement moins sollicités que prévu par la pandémie. Une conférence de presse spéciale de la ministre de la Santé a fait le point vendredi après-midi notamment sur les nouvelles mesures de protection du personnel. Le CIUSSS de Laval a rappelé par courriel au Devoir que 70 personnes ont été déplacées vers le centre de Sainte-Dorothée pour « soutenir leurs collègues et offrir les soins et services aux résidents ». Des gestionnaires d’autres établissements sont aussi venus prêter main-forte.

« Oui, il y a des infirmières en renfort de la Cité de la santé, wow merci, commente par écrit une employée ne voulant pas être nommée. Mais quand elles savent qu’elles sont affectées à l’unité prothétique infectée, il n’est pas rare qu’elles se sauvent entre le bureau de la coordonnatrice et l’étage. Elles s’en vont ! Elles ne se présentent pas ! Sans compter les employés à l’horaire qui n’appellent pas et qui ne rentrent pas, ni les postes non pourvus. Et qu’est-ce qui arrive quand tu es au bout du rouleau ? Hé bien tu tombes malade toi aussi. »

L’ennemi mortel s’est infiltré là où il pouvait faire le plus de dégâts. La guerre continue, la contre-attaque s’organise. Mais le mal est fait et bien fait.

« On était déjà en crise avant cette crise, conclut la présidente syndicale Marjolaine Aubé. Nous, l’austérité libérale de l’ère du ministre Barrette, on l’a vécue pleinement. En CHSLD particulièrement, on travaillait déjà en sous-effectifs, alors imaginez quand le personnel est tombé malade. C’était déjà le tiers-monde dans les CHSLD et la pandémie nous est tombée dessus comme un malheur de plus. »

Cinq leçons de la crise dans les CHSLD

1. Les grands centres, surchargés de résidents, en manque de personnel, qui lui est mal payé, formaient déjà le maillon faible du réseau de santé du Québec.

2. Les visites des résidents ont été interdites trop tard et le personnel se promenait trop d’une aile de service à l’autre, voire d’un établissement l’autre.

3. La stratégie gouvernementale a d’abord sous-estimé l’impact de la propagation du virus dans les établissements confinant une population fragile.

4. Les protocoles initiaux n’ont pas permis d’isoler adéquatement les patients ou les employés infectés ou présentant des symptômes.

5. Le manque d’équipement de protection et la faiblesse du dépistage ont favorisé la contagion rapide.



À voir en vidéo