Ruée vers les poules aux oeufs d’or

Depuis trois ans, environ 50 villes au Québec ont légalisé l’élevage des poules.
Photo: Getty Images / iStockphoto Depuis trois ans, environ 50 villes au Québec ont légalisé l’élevage des poules.

Pâques pointe timidement son nez, mais ça fait déjà un bail que la chasse aux œufs est lancée au Québec. Dopé par la pandémie, l’engouement pour les poules pondeuses et les poussins est tel que plusieurs couvoirs et distributeurs sont en rupture de stock et leurs carnets de commandes remplis jusqu’en juin.

Chez Clarke & fils, à Lennoxville en Estrie, un magasin général où l’on vend notamment jeunes poulettes, coqs et poussins et semences pour le jardin depuis 1943, le propriétaire John Crease, n’a jamais vu ça en 40 ans de carrière.

« On reçoit 40 à 50 appels par jour pour des commandes, dit-il, essoufflé. Tous mes stocks de poules pondeuses sont vendus jusqu’en juin et d’ici à ce soir, je crois bien que le mois de juin sera complet lui aussi. » Idem pour les paquets de semences, dont 3400 paquets se sont envolés des tablettes ces derniers jours, autant qu’en une année entière.

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L’œuf ou la poule

C’est qu’un peu partout au Québec, la demande pour les prolifiques gallinacés et les sachets de semences est sans précédent depuis un mois. La même folie sévit ailleurs dans le monde : les vols de poules se multiplient en France, et aux États-Unis, les couvoirs croulent sous la demande. Nouveau passe-temps du confiné ? Se plonger dans la « chick lit », manuel de base de la basse-cour. L’élan avicole n’est qu’un exemple des nombreux comportements humains inédits qu’a fait naître dans son sillage l’épidémie de COVID-19. Écorchées par les files d’attente ou la crainte d’une pénurie éventuelle, plusieurs familles flirtent avec l’autosuffisance alimentaire.

« Nos commandes de poules pondeuses ont quasiment doublé », affirme un employé de la meunerie Deux-Montagnes à Saint-Eustache qui livrera pas moins de 500 à 600 cocottes dans sa région les prochains jours.

« Quand les œufs ont commencé à manquer sur les tablettes, on dirait que les gens ont eu peur de ne plus en avoir ! Nos commandes sont remplies jusqu’en juin. Les couvoirs sont un peu pris de court », renchérit Martin Charbonneau, responsable du service client à la Meunerie Benjamin de Saint-Césaire en Montérégie, dont la liste d’attente gonfle à vue d’œil. L’entreprise prévoit d’écouler 2000 poules cette année, et jusqu’à 2500 si elle parvient à dénicher un producteur en Ontario.

En plus de la course aux œufs, la meunerie a déjà vendu 1500 poussins d’un jour, qui deviendront, dans environ 75 jours, de généreux poulets à chair. Une autre denrée recherchée ces jours-ci par les confinés pour renflouer leur congélateur de fin du monde. Martin Charbonneau prévoit de vendre pas moins de 6000 oisillons d’ici la fin de la saison.

On est heureux que les gens s’intéressent aux poules. On souhaite surtout qu’ils en prennent bien soin. Une poule, ce n’est pas une machine !

Chair de poules

Si les poussins sont produits en 21 jours, les poules pondeuses, elles, doivent atteindre l’âge vénérable de 19 ou 20 semaines pour amorcer leur carrière de pondeuse en série. Les jeunes cocottes livrées cette semaine sont nées en novembre 2019, bien avant que le coronavirus ne réveille l’instinct avicole chez le quidam moyen. D’où l’écart entre la demande et l’offre.

« Les poulets à chair sont commandés par les gens de la campagne. Mais pour les poules pondeuses, une bonne part de la demande vient de gens qui n’ont jamais fait ça, assure M. Charbonneau. Il faut donner beaucoup de conseils. » COVID-19 oblige, la livraison des bêtes à plumes se fera sur rendez-vous individuel et les vendeurs n’y voient pas un pactole. « Une poule, ça coûte 13 $! C’est pas très payant. C’est surtout avec la moulée qu’on fait un peu de sous. »

Certains producteurs assistent hébétés à cet emballement. « On est au maximum de notre capacité actuelle. On produit des poules de qualité, donc on ne veut pas surpeupler davantage nos poulaillers », affirme Jenny Durocher, de Génération Grains Nature de Roxton Falls qui produit 45 000 poules par année. « On est heureux que les gens s’intéressent aux poules. On souhaite surtout qu’ils en prennent bien soin. Une poule, ce n’est pas une machine ! »

Poulets en fuite

À sec en raison de l’arrêt forcé de ses chantiers, Anne-Marie Richer, fondatrice de l’entreprise de rénovation Les Filles d’Équerre, vient elle aussi de trouver son salut dans les plumes. L’ex-technicienne agricole de Sainte-Brigide-d’Iberville, qui gardait déjà 20 poulets pour ses besoins personnels, a lancé début avril sur Facebook sa microentreprise d’élevage de poulets, sans hormones ni antibiotiques, histoire d’arrondir ses fins de mois. « Je cherchais à subvenir à mes besoins. J’ai publié une annonce sur Facebook et en deux jours, j’avais 200 commandes ! Ça été comme une traînée de poudre. » Ses 200 « gars », attendus pour le 1er juin, deviendront à la fin de l’été de gros chapons bien dodus. « C’est clair que les gens font des provisions. Je m’attendais à 2 ou 3 poulets par personne. J’ai plein de familles qui m’en demandent 12 ! »

Depuis trois ans, environ 50 villes au Québec ont légalisé l’élevage des poules et Longueuil est sur le point de le faire, affirme Louise Arbour, fondatrice de Poules en ville et pasionaria de la légalisation des poulettes. « Beaucoup de projets qui dormaient sur les tablettes dans les villes sont mis sur la voie rapide. Ce qui est particulier, c’est que là, les gens le font pour la sécurité alimentaire, plus que par loisir. Et certains vendeurs en profitent pour vendre des poules malades ou des races qui ne pondent presque pas ! Il faut faire attention aux mauvaises pratiques. »

Tout juste installées à Saint-Paul-d’Abbotsford, les familles d’Andréa et d’une amie sont de celles qui ont craqué pour les bipèdes à crêtes. Quatre pondeuses se dandinent et picorent depuis 10 jours sur la petite terre où les deux familles ont choisi d’élever leurs enfants. « La crise a précipité notre projet. Quand on a su que la demande était forte, on s’est dépêché de réaménager en poulailler un bâtiment existant. » Après un cours accéléré en « poule 101 », la smala attend avec impatience… ses premiers cocos. « Elles n’ont pas encore pondu, dit Andréa. L’une pondra des œufs bleus, l’autre, des blancs. » Qui sait, peut-être arriveront-ils juste à temps pour la chasse aux œufs de Pâques.