La communication politique en période de crise

C'est le grand jour. Enfin, voilà plutôt une autre de ces journées importantes du point de vue de la communication politique au temps du coronavirus. Mais reste-t-il autre chose en politique en ce temps sombre de crise que de la communication, du marketing et de la propagande ?

François Legault doit dévoiler à 13 h, pendant son incontournable conférence de presse, les scénarios très attendus de propagation de la COVID-19 au Québec. Le premier ministre ontarien, Doug Ford, a déjà livré les projections rationnelles morbides pour l’Ontario. Ottawa hésite encore à ouvrir les comptes complets de la fédération.

Le rituel semble à peu près le même partout : un chef de gouvernement accompagné du ministre de la Santé et d’un grand expert en santé publique parle statistiques et logistiques, citant jour après jour tant de tests positifs, tant d’hospitalisations, tant de morts (« nos condoléances aux familles ») et puis l’état du stock de masques ou de respirateurs. Des questions des journalistes suivent et, finalement, chacun retourne à sa petite vie angoissée.

Cette mise en scène quotidienne du pouvoir et cette théâtralisation du politique donnent au spectateur l’illusion de la transparence. Le storytelling éprouvé permet de raconter une histoire à chaud afin de stimuler le consentement autour d’un objectif commun. L’absence quasi totale de l’opposition élue dans ce contexte, comme le rôle de chien de garde encadré joué quotidiennement par les reporters, ne fait que renforcer cette forte impression d’un monde sous l’emprise de la communication.

« Es ist ernst »

La conférence de presse quotidienne devient donc le mode de communication politique privilégié dans les démocraties assiégées par le virus. Seulement, il y a la manière d’appliquer le modèle.

Le président américain, Donald Trump, reste fidèle à lui-même, roublard et menteur, capable de réécrire sans vergogne sa propre histoire présidentielle d’un point de presse à l’autre. Il n’est surpassé en « covidioties » que par le président brésilien, Jair Bolsonaro. « Trump s’est concentré sur sa propre image, revendiquant le crédit partout où il croit le mériter, essayant de projeter la force et la détermination, réglant ses comptes avec les critiques, vantant les cotes d’écoute de ses conférences de presse télévisées », écrit le Washington Post.

Le président français, Emmanuel Macron, semble avoir été piégé par ses premiers messages publics, et surtout par l’impréparation du système. « Beaucoup de Français ont pris conscience de l’état de laisser-aller, voire de délabrement, des structures de l’État et ils ont sanctionné symboliquement le président, résume un article du site atlantico.fr. Pour un État qui prétend avoir le meilleur système de santé au monde, le manque de fournitures de base illustre l’ampleur du mensonge vendu depuis des décennies aux Français. »

Photo: Markus Schreiber Agence France-Presse

La chancelière allemande, Angela Merkel, pourtant sur son déclin politique, a livré une forte performance alors que la crise s’amplifiait à la mi-mars. « Es ist ernst », a-t-elle dit, soit c’est du sérieux, alors que le président Trump continuait de minimiser l’ampleur de la catastrophe annoncée. Elle a précisé qu’il s’agissait du plus grand défi de sa nation non pas depuis la réunification, mais depuis la Deuxième Guerre mondiale. La chancelière n’a pas demandé de réclusion généralisée, mais son ton honnête et emphatique a établi la gravité de la situation pour tous.

« Elle a souligné la gravité de la situation et demandé en même temps de garder espoir », dit Barbara Thériault, professeure de sociologie de l’Université de Montréal, spécialiste de l’Allemagne, jointe à Erfurt, dans l’ancienne RDA. « Elle a trouvé une façon convaincante de faire respecter des règles d’isolement. Elle a relayé un nationalisme civique et même moi, qui ne suis pas Allemande, je me suis sentie touchée et j’ai eu les larmes aux yeux. Je me sentais partie prenante d’une collectivité, pas dans le sens d’un papa qui nous dit “on est faits forts”, comme François Legault. C’était dans le sens de la responsabilité un peu terre à terre et très inclusive. »

Les règles de l’art

Stéphanie Yates, professeure au Département de communication sociale et publique de l’UQAM, approuve au contraire la façon Legault de faire les choses. « Mon point de vue rejoint beaucoup celui qu’on entend sur les tribunes publiques en ce moment : je pense que cet exercice est géré au Québec selon les règles de l’art d’un point de vue communicationnel, dit-elle. Ce point de presse quotidien fait office de bouée à laquelle on s’accroche en ces moments d’incertitudes. L’exercice revient chaque jour, à la même heure, ce qui crée une forme de prévisibilité dans un contexte qui est tout sauf prévisible. »

La professeure Yates souligne que l’actuel premier ministre reprend la formule éprouvée par son prédécesseur Lucien Bouchard lors de la crise du verglas (1998), avec le même modèle du rendez-vous médiatique quotidien pour faire le point, rappeler les consignes et lancer des remerciements aux premières lignes.

En fait, la professionnelle de la communication rappelle les quatre axes fondamentaux d’un tel exercice et donne à tout coup une note excellente au chef de gouvernement du Québec. Le 13 h s’avère exemplaire du point de vue technique (le Dr Horacio Arruda, directeur national de la santé publique, explique ad nauseam le comportement de la courbe) ; personnel (« François Legault maîtrise ses dossiers et il a l’air d’un bon père de famille inspiré », résume la professeure Yates) ; procédurale (dans la volonté de transparence et de sincérité, « alors que Justin Trudeau suit un script ») ; et enfin du point de vue de la substance (« avec une forte impression de décision prise dans un esprit de justice »).

Une grand-messe

L’exercice peut aussi s’analyser comme une mise en scène du pouvoir, l’affichage symbolique de l’autorité, voire une cérémonie et un rituel. « La conférence de presse de François Legault est devenue notre messe quotidienne », dit avec un brin d’ironie le professeur Frédéric Dejean, spécialiste des religions de l’UQAM. « On attend tous ce moment, et c’est probablement devenu la source essentielle de ceux qui se sentent noyés par les informations. »

Cet angle pose le problème de base de la possibilité d’étendre l’étude du religieux à différents phénomènes. Le sport, l’art ou les vedettes peuvent bien faire l’objet de culte sans pour autant devenir des absolus de substitution.

« Je dis toujours à mes étudiants de faire attention. Dès qu’on a des phénomènes autour desquels les gens se regroupent et ressentent de fortes émotions, on a tendance à ramener à du religieux. On a aussi tendance à inverser le religieux et le rite. On pense qu’à partir du moment où il y a du rite, il y a du sacré, alors que les religions n’ont pas le monopole du rite. »

En même temps, le spécialiste rappelle que, même sans transcendance, il peut y avoir sinon du sacré du moins de l’élévation et de la grandeur. « Avec cet événement, beaucoup d’observateurs l’ont dit, le premier ministre Legault a acquis une dimension supplémentaire. Il y a ce côté bon papa et chaleureux, dont tout le monde parle. En France, le président Macron et le premier ministre, Édouard Philippe, sont beaucoup plus technocrates, technicistes et assez froids. »

La conférence de presse de crise revient aussi structurer le temps social, un peu comme la messe ou la prière autrefois. « Il y a quelque chose de rassurant dans cette régularité, dit le professeur. On ne sait pas trop ce qui va arriver, mais on sait qu’aujourd’hui et demain il y a aura cette conférence de presse pour nous éclairer avec une manière très codifiée ». Ce qui fait l’« efficacité d’un rite, c’est de suivre exactement la même manière de faire. Le contenu est important comme l’ordre de présentation des choses ».