La cyberexploitation des mineurs facilitée par le confinement

Dans un rapport intitulé «Comment les criminels exploitent la crise de la COVID-19», publié le 27 mars, Europol écrit avoir constaté une augmentation de l’activité en ligne de ceux qui recherchent du matériel pédo-pornographique.
Photo: iStock Dans un rapport intitulé «Comment les criminels exploitent la crise de la COVID-19», publié le 27 mars, Europol écrit avoir constaté une augmentation de l’activité en ligne de ceux qui recherchent du matériel pédo-pornographique.

En Europe, les mesures de confinement favorisent une augmentation de la cyberexploitation des mineurs, constate Europol. Comme les pays d’Europe ont quelques semaines d’avance sur le Québec en matière d’isolement social, des organismes québécois craignent que le phénomène ne se répète ici et demandent aux parents de redoubler d’attention.

Des adolescents isolés qui s’ennuient et qui passent leurs journées sur les réseaux sociaux. Des parents débordés qui n’arrivent plus à être aussi vigilants qu’à l’habitude. Des modérateurs des géants du Web en congé forcé. Et des prédateurs à l’affût qui ont encore plus de temps qu’à l’habitude. « C’est une recette qui nous fait croire qu’il va y avoir une augmentation importante [de la cyberexploitation] », soutient Antoine Normand, président de In-Sec-M, un organisme qui regroupe les acteurs canadiens de la cybersécurité.

D’autres ont déjà constaté cette augmentation de la cyberexploitation depuis le début de la pandémie. Dans un rapport intitulé Comment les criminels exploitent la crise de la COVID-19, publié le 27 mars, Europol écrit : « Les informations reçues par nos partenaires des forces de l’ordre indiquent clairement une augmentation de l’activité en ligne de ceux qui recherchent du matériel pédopornographique. »

« Cela correspond aux messages publiés sur des forums dédiés par les délinquants qui accueillent favorablement les occasions de s’engager avec des enfants qu’ils croient plus vulnérables en raison de l’isolement, de la diminution de la surveillance et d’une plus grande exposition en ligne », précise l’agence européenne.

Manipulation affective

« Ça existait avant, mais, en ce moment, il y a un risque plus grand de cyberexploitation et de recrutement via les médias sociaux en ligne, explique Jennie-Laure Sully, organisatrice communautaire à la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle (CLES). On est en train de documenter le phénomène, on n’a pas encore de chiffres ou de tendances claires à ce sujet, mais c’est ce qui arrive ailleurs. »

Les prédateurs ont plusieurs tactiques, explique-t-elle, dont la plus répandue est la manipulation affective. Ainsi, des jeunes filles se retrouvent « dans les griffes d’un loverboy » qui va leur démontrer un faux intérêt amoureux.

Ça existait avant, mais, en ce moment, il y a un risque plus grand de cyberexploitation et de recrutement via les médias sociaux en ligne

 

Certains ont aussi recours au chantage. À partir du moment où la victime envoie une première photo compromettante, le prédateur va l’obliger, sous la menace de diffuser cette photo, à commettre « des gestes de plus en plus dégradants, comme se frapper elle-même devant la webcam », explique Mme Sully.

Enfin, une tactique plus directe est de dire aux jeunes filles : « Si tu es fière de ton corps et que tu n’es pas gênée, tu peux faire de l’argent facile, c’est juste quelques photos de nu, il n’y a vraiment rien là. »

Relâchement parental

Cathy Tétrault, directrice générale et fondatrice du Centre Cyber-aide abonde dans le même sens. Elle est préoccupée par un possible relâchement de la surveillance et de l’encadrement de certains parents qui trouvent le télétravail plus facile lorsque les enfants sont occupés sur les écrans. « Je veux dire aux parents de continuer à être vigilants sur ce que leurs enfants font sur les écrans, qui sont, on s’en doute, plus accessibles ces jours-ci. »

Les jeunes sont plus vulnérables en ce moment, constate-t-elle, parce qu’ils s’ennuient et qu’ils n’ont plus de relations dans le monde réel. « Le besoin des jeunes de plaire et d’entrer en relation est toujours là, pandémie ou non. »

Sans oublier qu’avec la fermeture des écoles, les jeunes ont perdu le soutien des intervenants des milieux scolaires avec qui ils pouvaient parler. « Ils sont donc plus vulnérables à s’ouvrir à des inconnus, qui vont trouver la meilleure façon de les approcher selon le profil de la personne et ce qu’elle désire », explique Mme Tétrault.

« C’est le même principe que dans la vraie vie : ils vont entrer en relation avec la personne en exploitant ses vulnérabilités. Si, par exemple, une jeune fille écrit : « ça ne va pas bien, mon chum m’a laissée », ou « c’est plate, gang, écrivez-moi », le prédateur va créer un faux compte et la complimenter, lui dire qu’elle est importante, etc. Il va commencer par lui demander une photo de son visage, avec son épaule peut-être, et tranquillement, ils vont développer un lien qui peut combler la jeune fille. »

Certains infiltrent aussi des groupes d’amis qui jouent en ligne. Ils vont ensuite inviter la future victime à passer en mode privé. Et même si le jeune refuse d’envoyer des photos, les prédateurs sont insistants, constate Mme Tétrault. « C’est quelque chose que l’on voit même entre jeunes qui se connaissent, notamment dans les jeunes couples. La personne va insister tellement qu’après un moment, l’autre va céder parce qu’elle est tannée et pense que, si elle le fait, elle va enfin avoir la paix. »

Connaître les applications

Mais comment empêcher les enfants de tomber dans les griffes des prédateurs ? Dans un premier temps, les parents devraient se tenir au courant des applications utilisées par leurs enfants, explique Cathy Tétrault, qui a réalisé une affiche avec les 15 applications les plus utilisées par les jeunes et les dangers associés à chacune d’elles.

La communication est essentielle, renchérit le spécialiste de la cybercriminalité Antoine Normand. « Souvent, lorsqu’un jeune fait quelque chose de pas correct en ligne, le réflexe du parent va être de le punir en lui enlevant son téléphone. Mais c’est la dernière chose à faire parce que, si le jeune se trouve dans une mauvaise situation, il ne le rapportera pas à ses parents par crainte de perdre le seul lien qui lui reste pour être en contact avec son cercle d’amis. Il faut plutôt lui parler et lui faire comprendre qu’il peut venir nous voir s’il est dans une situation où il a peur ou qu’on lui demande de partager des photos qui le rendent mal à l’aise. »

Pour Jennie-Laure Sully, de la CLES, « il faut une responsabilisation sociale pour que tout le monde comprenne que l’exploitation sexuelle et les abus en ligne, ce n’est pas sans conséquence ».