Québec change de stratégie de dépistage

Une infirmière entrouvre la porte d’un centre de test temporaire installé à l’hôpital de Granby.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Une infirmière entrouvre la porte d’un centre de test temporaire installé à l’hôpital de Granby.

Limité dans sa capacité à multiplier les tests, Québec modifie sa stratégie de dépistage de la COVID-19 et abandonne le dépistage dans la population en général pour centrer ses efforts notamment sur les travailleurs de la santé, les patients hospitalisés et les travailleurs essentiels.

Dans une directive diffusée jeudi par le ministère de la Santé et des Services sociaux jeudi à tous les établissements de santé, Québec a annoncé qu’il révisait la priorisation du dépistage fait jusqu’à maintenant en raison du profil changeant de l’épidémie. « Il est devenu difficile de poursuivre les mesures actuelles de dépistage au sein de la population », souligne la directive ministérielle, précisant que la transmission communautaire compte désormais pour le plus grand nombre cas.

Cibler les plus à risque

Les personnes qui présentent des symptômes typiques de la COVID-19 ne seront donc plus testées, mais devront faire comme si elles étaient positives, s’isoler et surveiller l’évolution de leur état. Seuls seront dépistés les patients hospitalisés ou reçus à l’urgence affichant un diagnostic compatible avec la COVID-19, les résidents de CHSLD et de résidences pour aînés exposés à des cas d’infection ou des décès dus au coronavirus, les premiers répondants et les travailleurs de la sécurité publique, ceux qui fournissent des services essentiels, ainsi que les personnes symptomatiques de régions éloignées ou des Premières Nations, ou toute autre personne, sur recommandation du directeur de la santé publique.

Ce changement de cap survient au lendemain d’un portrait révélant que plus de 566 milieux de vie pour aînés sur 2200, abritant parmi les personnes les plus vulnérables au Québec, sont touchés par la COVID-19. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) répétant depuis des mois que la pierre angulaire de la lutte contre la pandémie demeure le dépistage massif, Le Devoir a interrogé des experts sur la pertinence de cette réorientation majeure.

« Les facteurs de risque ont changé. Maintenant, ce ne sont plus les voyageurs, mais les personnes âgées en résidence, les travailleurs de la santé qui sont le plus à risque. Dans la mesure où il n’y a pas tant de tests disponibles, il faut prioriser. Les tests détectent les personnes contagieuses, mais c’est le confinement qui réduit l’infection. Pas les tests. C’est un faux sentiment de sécurité », affirme le Dr Marc Dionne, médecin-conseil et épidémiologiste à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ).

Ce dernier ajoute que cette « stratégie de transition » découle aussi des limites observées à la capacité de dépistage actuelle, réduite par la demande mondiale d’écouvillons et de réactifs, mais aussi par la capacité du réseau québécois de laboratoires à analyser des tests.

La Dre Marie-France Raynault, professeure émérite à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, juge aussi l’abandon des tests à large échelle justifié si « le but visé, c’est d’éviter les décès et les hospitalisations. » « À partir du moment où la contagion est répandue, ça ne donne rien de savoir la part de gens infectés. Ce qui compte, c’est le respect de la distanciation. Ça, les gens doivent le faire, qu’ils se sachent infectés ou non. » Le dépistage non ciblé peut toutefois s’avérer encore justifié dans les régions peu touchées, insiste-t-elle.

Ce n’est pas tant le taux de dépistage qui témoigne du contrôle de l’épidémie, estime le Dr Raynault, que le taux de mortalité de la COVID-19 observé, souvent confondu avec le taux de létalité par cas déclarés (61 décès pour  6101 cas au Québec, soit 1 %).

Sans tests à large échelle, comment continuer alors à surveiller l’évolution de l’épidémie dans la population ? Selon le Dr Dionne, le gouvernement étudie l’hypothèse de créer un système sentinelle de tests menés au hasard, et de se baser sur les rapports de consultations médicales. « C’est transitoire, il faut aller au plus pressé. On pourra élargir beaucoup plus tard, quand les hospitalisations se seront stabilisées. Ce sera peut-être beaucoup plus tard, quand le confinement sera levé, qu’on pourra se remettre à tester de façon plus large. »