Pleurer ses morts, chacun chez soi

Depuis l’antre de son domicile, Danièle Racine a assisté, mardi, à des funérailles retransmises sur le Web. Le défunt était une personne âgée à qui un dernier hommage était rendu dans un salon funéraire de Montréal. Une dizaine de personnes seulement étaient présentes physiquement, dont un curé. Les autres, comme elle, étaient en ligne pour suivre l’événement. « C’était très particulier », concède Danièle Racine. Depuis les mesures prises par le gouvernement pour contraindre les rassemblements, les funérailles sont rares.

« J’ai peur qu’en ce moment, les gens croient que leur deuil est moins important que la pandémie et qu’ils se privent d’exprimer leur détresse », affirme Josée Masson, de l’organisme Deuil-Jeunesse. Les conséquences de cela pourraient être importantes, croit-elle.

Environ 80 % des cérémonies ont été reportées, explique au Devoir la Corporation des thanatologues du Québec.

Des cérémonies funéraires continuent tout de même d’avoir lieu, à la demande des familles. À la Corporation, on procède selon les demandes des familles, mais en distinguant « les opérations sans COVID et avec COVID », explique Annie Saint-Pierre, présidente de ce regroupement de 500 entreprises funéraires qui cumulent à elles seules environ 55 % des activités du marché de la mort. Mme Saint-Pierre se dit prête à réviser les façons de faire si les responsables de la santé publique donnent de nouvelles directives.

Par définition, on ne peut pas mettre des personnes endeuillées ensemble et s’imaginer qu’elles ne vont pas se toucher. Dans la pratique, ça ne fonctionne pas.

« Aux familles qui ressentent le besoin de faire une cérémonie, on applique tout de même les mesures de distanciation. Et on favorise le lavage des mains. On est restreints aux mêmes mesures sociales. » La Corporation des thanatologues favorise aussi une rediffusion par webcaméra pour les cérémonies.

L’agence de protection de la santé des États-Unis insiste pour que les funérailles soient désormais retransmises par webcaméra afin d’éviter des rassemblements.

Au Québec, une cérémonie funéraire, en Abitibi, est liée de près à une contamination à la COVID-19. Une quinzaine de personnes ont été déclarées positives à la suite d’une cérémonie d’adieu qui s’est déroulée le 13 mars à Rouyn-Noranda, soit avant les mesures de confinement ordonnées par le gouvernement.

Une mise à distance de la mort

À Saint-Jean-sur-Richelieu, jusqu’à cette crise sanitaire, Josée Coulombe animait une dizaine de cérémonies funéraires par mois. « La dernière que j’ai célébrée était le 18 mars. Une vingtaine de membres de la famille étaient présents. Depuis, tout s’est arrêté. »

La crise sanitaire a radicalement changé en un temps record le rapport au deuil dans tous les lieux liés à la mort.

Au CHUM, les visiteurs de la morgue ne sont plus acceptés pour les cas de COVID-19. Pour les autres morts, un seul visiteur est désormais permis, après des arrangements où la famille est tenue à l’écart.

En Espagne, les funérailles sont désormais interdites. De tels rassemblements sont jugés susceptibles de propager davantage la COVID-19, ce qui a été le cas dans au moins une circonstance. En Italie, où la participation à un enterrement est aussi interdite, certains n’arrivent pas à se résoudre à se tenir à l’écart des derniers adieux et s’exposent, ce faisant, à recevoir une amende salée.

La marche de la mort continue malgré la pandémie. « Il faut comprendre qu’il y a entre 170 et 200 morts par jour au Québec qui ne sont pas liées à la COVID-19 », explique la présidente de la Corporation des thanatologues.

 

Le virus ne risque-t-il pas de se propager davantage si des gens se regroupent à l’occasion d’une cérémonie, que le mort soit infecté ou pas ? Mme Saint-Pierre affirme qu’il n’y a pas de règle, sauf le bon sens et les dimensions des salles, qui limitent le nombre d’endeuillés qui se réunissent en respectant les mesures de distanciation physique et les mesures préventives.

« La journée où la santé publique va nous dire de cesser, on va cesser, affirme la présidente de Corporation. On fait confiance aux autorités publiques. Je sais que ce n’est pas beau en Espagne et en Italie, mais je ne sais pas quelles directives ont été données là-bas. »

Pour Alain Leclerc, président de la Fédération des coopératives funéraires du Québec (FCFQ), il allait de soi, au contraire, que toutes les cérémonies devaient cesser pour éviter la contagion. « Le 16 mars, on a arrêté. C’est clair que c’est dangereux ! On ne veut pas contaminer des familles entières. Par définition, on ne peut pas mettre des personnes endeuillées ensemble et s’imaginer qu’elles ne vont pas se toucher. Dans la pratique, ça ne fonctionne pas », explique-t-il au Devoir.

Sans cérémonie, sans contagion

Les membres de la FCFQ n’offrent plus essentiellement que des services de crémation. Ils se partagent environ 20 % du marché des services funéraires au Québec.

La FCFQ a demandé à ses membres de reporter les funérailles. Ainsi, tous les événements, depuis les condoléances jusqu’aux funérailles, en passant par la cérémonie, sont reportés afin de permettre aux familles d’organiser la tenue des rituels funéraires dans des conditions plus convenables.

Dans des salons funéraires indépendants, comme Alfred Dallaire Memoria, les préparatifs se font désormais entièrement à distance. « On tient à protéger notre clientèle et nos employés », explique au Devoir Jeannette Rioux, responsable des communications. Elle indique que « si les gens se rassemblent dans nos salons, ce n’est pas plus de deux personnes à la fois ». Une majorité de funérailles sont aussi reportées de ce côté. « On met en place des choses plus symboliques », le tout à distance : une chandelle à une heure donnée, un temps de silence.

En attendant des temps plus cléments, les urnes funéraires s’accumulent. « On fera des cérémonies après la crise, affirme le président de la FCFQ. On a quelques membres qui sont en Ontario. Les mesures prises là-bas sont beaucoup moins restrictives qu’au Québec : ils procèdent encore de façon presque régulière. »

Au Québec, plus de 75 % des morts sont incinérés. Les incinérations continuent d’avoir lieu. « Mais on ne fait plus d’exposition des cendres, explique Alain Leclerc. Cette semaine, on a commencé à ne plus rencontrer les familles endeuillées pour faire les arrangements. On a créé une interface pour proposer des urnes et tout le reste. Tout est fait en ligne. Il faut prendre les moyens, au cas où ça durerait. »