Les Cantons cantonnés par le coronavirus

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Une route maintenant déserte mène vers Bromont. Les jours de semaine, les rares passants se rendent aux épiceries et pharmacies encore ouvertes.

Il était midi, heure de l’angélus. Le curé Réal Lanoie et sa fidèle assistante Ghislaine ont donc empoigné et agité les cordes pendouillant du clocher de l’église patrimoniale Saint-François-Xavier de Bromont. L’appel a duré une petite minute et puis basta.

« On sonne les cloches tous les jours, a expliqué monsieur le curé avant de s’exécuter. C’est une demande de l’évêque qui permet de rappeler que nous sommes toujours là. »

L’angélus désigne traditionnellement l’annonce faite à Marie. Le renouveau de la très vieille pratique sonore a germé en France le 27 mars, jour de l’Annonciation, soit neuf mois avant la divine naissance de Noël. La sonnerie a été reprise ici avec la même idée de « lancer un message d’espoir à la communauté », non pas pour inviter les croyants à se rassembler, toutes les activités en commun de la paroisse, baptêmes, mariages ou messes funèbres étant sur pause, comme tout le reste dans cette ville et du monde. Le virus impose sa loi et fait place nette urbi et orbi.

Les êtres manquent partout et tout est dépeuplé. On dirait ici aussi qu’une sorte de bombe à neutrons a fait disparaître les humains en laissant intacts les immeubles et les véhicules à l’arrêt. Pour en croiser, il faut se rendre autour des services essentiels, les marchés, les centres de dépistage, les hôpitaux, les succursales de la SAQ…

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Marie-Lou, Ariane et Rosalie, du CLSC de la Haute-Yamaska, traversent le parc Avery en respectant les distances physiques réglementaires.

Les personnes les plus loquaces de la tournée de quelques heures ont été rencontrées au parc Avery de Granby, voisin du centre hospitalier. Deux infirmières (Marie-Lou et Rosalie) et une secrétaire (Andréane) du CLSC de la Haute-Yamaska voisin faisaient une marche de santé en traversant le parc où il est interdit de flâner comme partout dans la région. « Nous faisons beaucoup de visites à domicile et des relances téléphoniques, a expliqué Marie-Lou. « Les demandes et les besoins débordent, sa collègue infirmière a tenu à rajouter. Mais tout le monde est pris en charge. »

La misère des riches

Les Cantons cantonnés sont particulièrement touchés par la pandémie, avec environ 20 % des cas totaux de personnes infectées par le coronavirus. Jusqu’au milieu de la semaine, l’Estrie était la seconde plus touchée des 17 régions administratives du Québec, derrière Montréal. Laval l’a doublée mercredi.

« On est rendus troisième et on s’en doutait un peu parce que nos chiffres progressaient moins. Ce n’est pas une fierté, ce n’est pas une compétition, mais c’est une bonne nouvelle pour la région », dit le Dr Alain Poirier, directeur de la Santé publique en Estrie. Lui-même a fait les frais d’une fausse rumeur médiatisée le ciblant comme personne atteinte par le virus. « Je me porte bien. »

La haute prévalence des cas s’explique en partie par ses avantages comparatifs, comme disent les économistes : l’Estrie attire les touristes, regorge de résidences secondaires, et les Estriens les plus fortunés voyagent eux-mêmes beaucoup.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Certains commerces restent ouverts avec de très strictes mesures d’hygiène qui obligent les clients à se laver les mains et à maintenir leurs distances physiques.

« Des gens ont fait des excursions de ski pendant la relâche scolaire, dit encore le Dr Poirier. Une centaine de personnes de Bromont, mais pas juste de là, sont allées skier en Europe et plusieurs sont revenus avec l’infection. »

Il ajoute que ses services ont travaillé fort pour retrouver tous les foyers d’infection. « À Granby, on a pu suivre l’éclosion autour d’une douzaine de personnes, puis dans une entreprise. On suit ce qu’on appelle des agrégats et on peut ensuite avertir les préfets et les maires des problèmes dans leurs villes. Le problème, ce n’est d’ailleurs pas la ville, mais ce que les gens ont fait dans cette ville. »

Ou ce que les gens y font encore sans avoir rien à y faire.

Un maire à bout

Les rues patrimoniales et les sentiers bucoliques semblent déserts, mais se remplissent encore trop le week-end.

Le maire de Bromont, Louis Villeneuve, joint au téléphone, est catégorique, insistant et un brin menaçant : des visiteurs, il le répète en boucle, il n’en veut plus, un point c’est tout. Sa ville reçoit deux millions de touristes par année, mais cette manne, même réduite à presque rien, menace maintenant la vie de ses citoyens.

C’est très frustrant. Le beau temps s’en vient. Les visiteurs vont vouloir venir faire du vélo ou de la randonnée. Ils ne passeront pas. On va établir de nouveaux barrages et le ton va changer.

 

Le maire raconte avoir croisé le week-end dernier, à un barrage policier, une voiture immatriculée à New York. Le conducteur a demandé à l’agent du service municipal, qui lui demandait poliment de réduire les contacts avec autrui, où était la plus proche épicerie.

« C’est très frustrant, dit M. Villeneuve. Le beau temps s’en vient, Les visiteurs vont vouloir venir faire du vélo ou de la randonnée. Ils ne passeront pas. On va établir de nouveaux barrages et le ton va changer. Ça fait trois semaines que le premier ministre Legault répète les consignes de confinement. Il faut les respecter et les faire respecter. »

Comme les maires de Sherbrooke et Magog qui ont aussi des services de police autonomes — dans ce sens où ces villes ne sont pas desservies par la SQ —, M. Villeneuve réclame plus de moyens pour surveiller et punir les récalcitrants.

« Nous voulons plus de pouvoir de coercition pour nous assurer que les gens respectent les consignes. Je peux parler de Bromont. Mais je peux parler de Lac Brome, notre voisine, ou de Sutton, collée sur la frontière américaine. Je veux me servir de notre service de police pour dire aux gens qui ne comprennent pas de faire demi-tour. »