Donner 500$ à ses employés pour qu’ils achètent local

Depuis le début de la crise de la COVID-19, on dépeint surtout les déboires du commerce local en évoquant ceux de la restauration. Mais le bassin s’avère bien plus large.
Photo: Aless MC Depuis le début de la crise de la COVID-19, on dépeint surtout les déboires du commerce local en évoquant ceux de la restauration. Mais le bassin s’avère bien plus large.

La société montréalaise Lightspeed conçoit des logiciels de points de vente et de commerce en ligne. Elle a 74 000 clients et 1000 employés. Les premiers, de petits détaillants indépendants, tirent le diable par la queue depuis trois semaines. Les seconds cherchent comment se rendre utiles, comme employés et comme citoyens. De ces deux réalités est né le programme Lightspeed Local (#LightspeedLocal). Depuis une semaine, chacun des 1000 Lightspeeders dispose d’une somme de 500 $ qu’il peut dépenser dans des commerces locaux de son choix. « Les fermetures qu’entraîne cette pandémie nous donnent un avant-goût de ce à quoi pourraient ressembler nos communautés s’il ne restait que les Amazon et les Costco », souligne Dax Dasilva, le fondateur de Lightspeed. Il poursuit : « Si ce n’est pas le monde que nous souhaitons, il faut intervenir. Pour notre part, nous avons décidé de mettre notre argent au service de notre mission. Nos services ont été développés pour soutenir les commerces de proximité. Cette crise nous donne l’occasion de démontrer notre engagement concrètement. »

Structurer pour toucher la cible

Donner 500 $ à chaque employé, c’est bien. Mais pour que l’initiative touche la cible, encore faut-il trouver où dépenser cet argent. On ne connaît pas forcément tous ses commerces de quartier. Et puis, crise oblige, chaque jour amène son lot d’annonces. Tenir le compte des commerces toujours ouverts pose un défi. Quels sont ceux qui livrent ? Et ceux qui proposent des cartes-cadeaux pour permettre aux détaillants d’engranger des revenus sur-le-champ pour tenir le coup ? Pour surmonter ces difficultés, Lightspeed a déployé deux mesures. D’abord, elle met à la disposition de tous ses employés la carte utilisée par son service de développement des affaires pour recenser les clients potentiels. Cette carte répertorie les détaillants indépendants, par quartiers, dans les 14 pays où l’entreprise de logiciels est présente. Celle-ci a aussi lancé un canal de discussion interne Slack, où les employés peuvent échanger des informations sur les commerces de quartiers et leurs offres. En une semaine, des centaines de messages ont circulé.

Depuis le début de la crise de la COVID-19, on dépeint surtout les déboires du commerce local en évoquant ceux de la restauration. Mais le bassin s’avère bien plus large. « Plusieurs de nos employés n’étaient pas équipés pour le télétravail, note l’entrepreneur. Ils ont besoin de matériel de bureau, par exemple. Il existe une offre locale de ce type de produits aussi. »

Un objectif au-delà du court terme

À court terme, Lightspeed Local vise la survie des petits détaillants indépendants et la mobilisation de ses employés isolés par le télétravail. Mais il y a plus. « Je sais que l’achat local est plus compliqué qu’une commande sur Amazon, reconnaît Dax Dasilva. Cela exige davantage de recherche. Nous profitons de cette crise pour éduquer nos employés et, par extension, leurs familles et leurs amis. Nous souhaitons que les gens apprennent à découvrir et à chérir les détaillants de leur quartier. »

La pandémie a engendré de nombreuses initiatives de la part des entreprises. Certaines sont justes. D’autres moins. Telle cette campagne sur le thème « Corolla Virus », imaginée par Le Groupe Gagné, un concessionnaire automobile des Laurentides. Une campagne qui a soulevé un tel tollé que l’entrepreneur a présenté des excuses. « Cette publicité, au titre de mauvais goût, n’aurait jamais dû être publiée », a-t-il écrit, en promettant un don à la Croix-Rouge et l’organisation d’une collecte de sang pour Héma-Québec.

Nous profitons de cette crise pour éduquer nos employés et, par extension, leurs familles et leurs amis. Nous souhaitons que les gens apprennent à découvrir et à chérir les détaillants de leur quartier.

 

Cette crise laissera des cicatrices. On se souviendra de l’opportunisme des uns et de l’altruisme des autres, prévient Ève Laurier, directrice générale du bureau montréalais de la firme de relations publiques Edelman.

À quoi ressemble une initiative réussie, dans le contexte particulier de la COVID-19 ?

Elle est simple. « Ne cherchez pas la grande idée, explique Ève Laurier. Le contexte exige le plus d’actions possible, le plus rapidement possible. »

Elle est humble. Un lancement rapide suppose forcément une initiative perfectible. Il faut s’attendre à recevoir des commentaires et être prêt à s’adapter.

Elle est authentique. Tout est question de ton et d’intention. « Quand les choses vont bien, il est difficile pour une entreprise de prouver qu’elle fait le bien, dit cette spécialiste des relations publiques. Les gens ne vous écoutent pas. Mais quand ça va mal, c’est le moment de montrer ses valeurs et ses convictions. »

Elle est généreuse. « Sur les réseaux sociaux, j’ai vu beaucoup d’entreprises, de consultants et de coachs qui ont été un peu trop rapides à faire la promotion de leurs services. C’est de mauvais goût, estime la consultante. Les gens n’ont pas d’argent, l’heure est au partage. » Elle cite le geste de la sommelière Jessica Harnois. Depuis le 14 mars, elle offre un cours sur le vin, chaque jour à l’heure de l’apéritif. Dans l’univers de la publicité, des employés de l’agence Kabane, mis à pied temporairement, ont créé Kabanon, une start-up éphémère qui veut aider les organisations et les autoentrepreneurs qui, en temps normal, n’ont pas les moyens de s’offrir les services d’une agence.

Ne pas ajouter au bruit ambiant

Elle est aussi signifiante. « Les gens ne seront pas dupes, souligne Ève Laurier. Les entreprises qui essaient de faire quelque chose de bon en surface, juste “un peu cute”, feraient mieux de s’abstenir. » Elle cite Richard Edelman, p.-d.g. de la société du même nom : « Dites à vos clients de ne pas ajouter au bruit ambiant. Qu’ils ne dérangent pas les médias avec des annonces qui n’aident pas les gens ni l’économie. »

Les temps étranges que nous vivons donnent tout son sens à cette réflexion du Britannique Simon Sinek, auteur du célèbre TED Talk, « Start with why », qui nous incite à remettre en question ce qui guide vraiment nos choix. « Il y a une différence entre offrir un service et être prêt à servir. Les deux incluent le don, mais seul un des deux est généreux. »