Une crise qui se fera sentir encore longtemps

Des graffitis à Vancouver encouragent la population à se plier aux directives de santé publique.
Photo: Jonathan Hayward La Presse canadienne Des graffitis à Vancouver encouragent la population à se plier aux directives de santé publique.

Le Québec comme la planète vivent une immense et profonde crise de santé publique. Les effets majeurs de cette situation exceptionnelle se font sentir partout, jusqu’au cœur du système politique. L’Assemble nationale a annoncé la suspension de ses travaux au moins jusqu’au 21 avril. Il faut remonter à novembre 1852, au moment d’une épidémie de choléra dans la Vieille Capitale, pour trouver le seul précédent d’un abandon de session parlementaire en raison d’une crise sanitaire.

Il est parfois trop tard pour tirer des leçons d’une catastrophe. Mais peut-il être trop tôt pour tracer des bilans ? En fait non, même quand une situation se bouscule à une vitesse de train japonais.

Alors, comment certains experts jugent-ils la gestion de la crise de santé publique ? Et quelles leçons pourra-t-on bien tirer collectivement et politiquement pour améliorer le système ?

« Les réactions me semblent appropriées, mais on progresse dans l’incertitude, note le professeur Régis Blais, vice-doyen des études de l’École de santé publique de l’UdeM. On ne sait pas comment tout ça va évoluer. Des gens continuent à arriver de l’extérieur. Il faut s’ajuster aux situations de jour en jour, voire d’heure en heure. Sur le plan international, certains gouvernements ont été plus prompts à réagir pour mettre en place des mesures plus strictes, la Chine en particulier, qui a réussi à contrer l’épidémie alors que d’autres ont été plus insouciants. Au Québec, on a bien fait en s’appuyant sur l’expertise. »

La santé, ce n’est pas juste une affaire de médecins, de pharmaciens, d’urgences et d’hôpitaux

La professeure Catherine des Rivières-Pigeon, épidémiologiste et sociologue de la santé de l’UQAM, souligne aussi la situation nébuleuse dans laquelle on se retrouve mondialement et localement.

« Nous sommes devant une situation que l’on comprend mal, dit-elle. Nous avons très peu de bonnes données. Ce qui explique qu’il y ait autant de scénarios que d’experts. Il faut donc distinguer ce qui est de l’ordre du scientifique et ce qui relève du politique. Je ne peux pas juger les décisions politiques en santé publique. Je pense que les gens du domaine de la santé publique, avec le peu d’informations disponibles, font leur gros possible. Les décideurs prennent des décisions, ils doivent en prendre, mais quand on prend des décisions avec peu de données, on peut se tromper. »

Il y a des précédents. La professeure cite le cas de la crise de la vache folle en Europe, dans les années 1990. Les modèles prédisaient des décès humains à profusion. Ils se sont trompés complètement. « Le jugement scientifique est facile après coup, dit-elle. On fait ce qu’on peut et on apprend de nos erreurs. On fera le bilan un jour, mais pas aujourd’hui. »

Et puis après

Il y a eu un avant. Il y a un pendant. Il aura aussi un après. Cette fois, Mme des Rivières comme M. Blais acceptent non pas de déjà tirer des leçons fermes sur la catastrophe universelle en développement, mais de réfléchir à quelques conséquences possibles de la mutation sur le système.

Le professeur Blais souhaite que cette crise de santé publique serve au moins à donner ou à redonner des dents à la santé publique malmenée par les compressions budgétaires de la dernière décennie.

« On sait que notre meilleure arme de défense contre ce genre de pandémie, c’est la santé publique, c’est-à-dire l’ensemble des moyens collectifs qu’on se donne pour assurer la santé d’une population, dit-il. Ces moyens sont autant la prévention que la surveillance, la détection que les modifications des comportements. On dit maintenant aux gens de garder une distance de deux mètres entre eux ou de se laver les mains. Il faut faire la promotion de ce genre de comportements. Or, on sait aussi que lors de la réforme de 2015, celle du Dr Barrette, il y a eu des compressions de 30 % dans le financement de la santé publique au Québec. Sous prétexte que la santé publique ne soigne pas, ne traite pas de cancers, n’opère pas les hanches, ne scanne pas. »

Le budget régional consacré à la santé publique a été réduit de 33 % en 2015, sous le dernier gouvernement libéral, soit une amputation de 23,7 millions sur un total de 72 millions. La cible initiale était de 20 millions. En Estrie par exemple, malgré la tragédie ferroviaire de Lac-Mégantic, plus de 40 % du budget de santé publique avait été amputé.

« L’application de ces mesures, jumelée au moratoire sur les rencontres de répondants régionaux pour l’ensemble du réseau de la santé et des services sociaux, a eu une incidence majeure sur le maintien de l’expertise professionnelle au sein des équipes-conseils », résume un rapport de l’Institut national de santé publique de mars 2019.

« Je pense que la crise va nous faire prendre conscience davantage de l’importance de la santé publique, des moyens collectifs pour mieux organiser nos services et mieux répondre de manière adéquate à des urgences, dit le vice-doyen. La santé, ce n’est pas juste une affaire de médecins, de pharmaciens, d’urgences et d’hôpitaux. Il faut des gens pour faire de la détection, de l’analyse. On a coupé des réseaux de santé publique au Québec. On a perdu de l’expertise et de la capacité à répondre à des épidémies, à des situations d’urgence. Il va falloir corriger le tir. Dans le réseau de la santé futur, on va peut-être reconnaître davantage l’importance de la santé publique, de l’expertise, du personnel, de la formation en épidémiologie, en promotion de la santé, en organisation des services d’urgence, tout ce qui ne relève pas du traitement individuel. »

Les pauvres payent

La professeure Des Rivières-Pigeon appuie également sur l’aspect public des programmes. « Si cette crise a des effets socio-économiques négatifs [et on le craint, évidemment], si ces effets creusent les inégalités, il y aura des répercussions sur la santé à long terme. Oui, avec raison, en ce moment, on se concentre sur la lutte contre le virus. Mais il faut aussi avoir dans la mire l’impact futur sur notre tissu social et sur les plus vulnérables de nos sociétés. »

Les pauvres, les démunis, les malchanceux souffrent déjà plus de la crise. Ils vont souffrir encore davantage une fois la tragédie passée. « Je fais des recherches sur les familles avec des enfants handicapés, dit la professeure. Je suis très préoccupée par ce qui arrive à ce genre de familles. Elles sont vulnérables, se retrouvent avec moins d’aide. Vivre en confinement dans un chalet ou dans un deux et demi en ville, ce n’est pas la même chose. Et puis la fermeture prolongée des écoles va encore plus handicaper les enfants en difficultés scolaires. »

Les gouvernements du monde promettent d’injecter des milliers de milliards de dollars pour tenter de sortir du gouffre. Québec dépense déjà sans compter. Sauf qu’après, il faudra bien payer la facture et les moyens manqueront donc peut-être pour venir en aide en santé publique à la population qui en aura le plus besoin.

« J’espère que quand viendra le temps de faire les bilans, on ne va pas oublier les soins aux plus vulnérables dans notre société. Ça me préoccupe beaucoup comme sociologue de la santé. L’économie et la santé sont liées. C’est très difficile pour beaucoup de gens. Les répercussions de ce qui se passe ne sont pas les mêmes pour tout le monde, et vont se faire sentir différemment pendant longtemps. »