La délation, mesure ultime de protection

Une hausse des signalements a été constatée autant à Montréal qu’à Québec.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Une hausse des signalements a été constatée autant à Montréal qu’à Québec.

Bien que Québec ait interdit tout rassemblement extérieur et intérieur pour limiter la propagation du coronavirus, Audrey* a vu débarquer de nombreux visiteurs chez un voisin. Comme beaucoup de Québécois, elle s’est sentie tiraillée entre sa responsabilité citoyenne de faire appel à la police et la crainte d’avoir l’air de paniquer.

« Est-ce que j’aurais dû dénoncer ? Jusqu’où va notre responsabilité citoyenne », se questionne Audrey, dans un courriel transmis au Devoir.

La réflexion d’Audrey est présente dans l’esprit de bien des citoyens depuis que le premier ministre, François Legault, a formulé de nouvelles directives pour lutter contre la COVID-19. Mercredi, la police de Gatineau a délivré un constat d’infraction de 1000 $ à un résident qui a organisé une soirée chez lui avec cinq amis, à la suite d’un signalement. Sur les réseaux sociaux, les photos d’aînés dans une épicerie ou encore de jeunes rassemblés dans un parc pullulent également.

« L’idée, c’est qu’en ce moment il y a des efforts considérables qui sont demandés à tout un chacun. Que ce soit le confinement ou l’arrêt des activités économiques, chacun y va d’un sacrifice personnel qui est important », souligne Corinne Gendron, professeure au département de responsabilité sociale et environnementale de l’École des sciences de la gestion de l’UQAM.

En ce qui concerne ces efforts, les citoyens « obéissants » peuvent être choqués de constater que d’autres ne se conforment pas aux consignes du directeur de la santé publique, Horacio Arruda, qui exhorte quotidiennement les Québécois à s’isoler pour « aplanir la courbe ».

« La propension à vouloir dénoncer des gens peut être motivée par une perspective personnelle. Si tu te prives d’une certaine liberté [pour le bien commun], tu aimerais que tout le monde fasse le même effort pour se sortir de la situation », note Mme Gendron.

Cette réalité, Roxana* y a été exposée lorsqu’elle a dû exiger de son colocataire qu’il quitte leur domicile, car il refusait de respecter les directives de santé publique.

« J’ai eu une grippe, une pneumonie et une infection des voies respiratoires. Avant même que ce soit recommandé, je m’étais déjà isolée parce que je sais que mon système est trop faible en ce moment pour ne pas attraper le virus », explique-t-elle.

Jusqu’au début de la semaine, son colocataire continuait toutefois à sortir pour se rassembler avec des amis et omettait de désinfecter les objets qu’il touchait une fois revenu à l’appartement.

« J’ai tenté de lui rappeler que ça n’allait pas être comme ça toute la vie, que c’est temporaire, mais j’ai l’impression qu’il me trouvait contrôlante et exagérée. J’ai dû en arriver à lui dire que soit il quittait la maison pour les deux prochaines semaines, soit j’appelais la police », confie Roxana, encore ébranlée d’en être arrivée à un tel avertissement.

« Mon but n’était pas qu’on lui donne une amende, mais je me disais que, si un policier lui parlait, il allait peut-être réaliser la gravité de son comportement en temps de pandémie », ajoute-t-elle.

Bien que les policiers soient désormais autorisés à intervenir pour appliquer la Loi sur la santé publique, aucun appel officiel à la délation citoyenne n’a été lancé par le gouvernement, souligne le sociologue Joseph Yvon Thériault.

« C’est sûr qu’on est en lutte contre le coronavirus, mais je ne suis pas certain qu’on doive se comporter entre nous comme si on est en état de guerre », dit le professeur au Département de sociologie de l’UQAM.

La crise provoquée par la COVID-19 stimule deux pôles antagoniques : la liberté individuelle et le bien commun.

« On demande actuellement aux citoyens de protéger le bien commun. La ligne n’est donc pas facile à tracer entre la vigilance et la substitution aux autorités », souligne M. Thériault.

La ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, insiste sur le fait que les pouvoirs accordés aux autorités policières pendant l’état d’urgence sanitaire ne doivent pas se traduire par une surveillance abusive entre citoyens.

« Nous faisons confiance au jugement des Québécois. Nous encourageons les gens qui sont témoins d’une situation proscrite évidente à la signaler à leurs corps policiers, mais nous ne voulons surtout pas créer un climat de suspicion », dit la ministre Guilbault.

Du côté des forces policières, on rappelle être en mode prévention, sensibilisation et dispersion. Il n’en demeure pas moins qu’une hausse des signalements a été constatée autant à Montréal qu’à Québec.

« Dans la majorité des cas, les citoyens comprennent et collaborent », assure André Durocher, inspecteur au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM).

À Québec, les policiers ont cependant dû intervenir à la demande de la santé publique pour intercepter une personne atteinte de la COVID-19, qui ne respectait pas le confinement requis.

« C’est un cas isolé. Généralement, les citoyens sont réceptifs », soutient Étienne Doyon, porte-parole du Service de police de la Ville de Québec (SPVQ).

L’anxiété et le sentiment d’insécurité provoqués par la pandémie ne doivent toutefois pas amener les citoyens à épier tous les voisins à travers la fenêtre, préviennent les policiers.

« Quand les gens prennent la peine de dénoncer, c’est qu’il y a une conscientisation, c’est une bonne chose. Si une personne est vraiment préoccupée, on ne veut pas qu’elle se gêne, mais disons qu’il faut faire preuve aussi de gros bon sens », souligne l’inspecteur Durocher.

Il rappelle également qu’un citoyen qui refuse d’obtempérer s’expose à des amendes. « En vertu de la Loi sur la santé publique, nous pouvons faire une dénonciation dans le but d’intenter des procédures judiciaires. Celle-ci est soumise au Directeur des poursuites criminelles et pénales qui évaluera s’il y a lieu de déposer une accusation. Dans l’éventualité où le DPCP porte une accusation, l’individu aura à subir un procès », indique-t-il.

* Tous les noms ont été modifiés, par souci de confidentialité.

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