Montréal devient à son tour une quasi-ville fantôme

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les badauds montent jusqu’au belvédère du mont Royal pour prendre l’air et pour contempler la ville endormie en plein jour.

Lucie Corbeil est sortie à reculons du dépanneur de la rue Sainte-Catherine en tirant sur une poussette transportant un bien précieux (un rouleau de papier de toilette) et un petit être adoré (un gros rat blanc, nommé Wow).

« C’est mon bébé », a-t-elle dit en le sortant de sa cage où il dormait profondément. Je l’appelais Moshimoshi avant, ce qui veut dire allô en japonais. J’ai décidé de le renommer quand les enfants dans le métro disaient toujours Wow en le voyant. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Lucie Corbeil et son petit être adoré, un gros rat blanc nommé Wow.

Mme Corbeil est itinérante depuis huit ans, à Montréal. Elle vit dans la rue et couche dans les refuges, ces derniers temps dans celui de l’ancien Hôpital Royal Victoria.

La pandémie a bousculé son quotidien à elle aussi. Elle ne trouve presque plus de canettes vides qui lui rapportaient avant entre 5 et 10 $ par jour pour s’acheter des cigarettes et d’autres petits plaisirs. Les cafés sont fermés et leurs toilettes aussi. Maintenant les habitants sont cloîtrés. Adieu la manche, plus rien ne va. « La vie est plus dure. »

 

La scène se déroulait rue Sainte-Catherine, dans l’est de Montréal, c’est-à-dire nulle part, mercredi. Il était midi passé, une douzaine d’heures après l’ordonnance de fermeture de toutes les entreprises et commerces non essentiels, coronavirus oblige.

La cure antipandémique doit durer trois semaines.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La rue Sainte-Catherine, dans l’est de Montréal, une douzaine d’heures après l’ordonnance de fermeture de toutes les entreprises et commerces non essentiels.

Dans ce coin de la ville, près du métro Berri-UQAM, il ne reste à peu près que Lucie et ses compagnons d’infortune, dont Simon qui accuse la pollution d’avoir causé la pandémie. Les itinérants sont habituellement noyés dans la foule. La foule a fondu et il ne subsiste plus qu’eux. Eux et Brian Jenkins qui manifeste toujours contre l’avortement, en transportant comme un homme-sandwich des photos de fœtus.

« C’est mon apostolat », dit-il en expliquant le pratiquer « douze heures par jour, de 7 à 7 ». Il y a une clinique d’avortement tout près, toujours en fonction. Une injonction interdit au « pro-vie » de trop l’approcher.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Près du métro Berri-UQAM, il ne reste à peu près que Lucie et ses compagnons d’infortune, dont Simon qui accuse la pollution d’avoir causé la pandémie.

Portrait de Montréal en Pyongyang

Montréal devient à son tour une quasi-ville fantôme. Toutes les grandes cités prennent des airs de Pyongyang avec leurs avenues sans voitures. La rue Sainte-Catherine est aussi déserte que Times Square à New York, la Cité de Londres, la Place de la Concorde à Paris. Le vide prolifère autant que le virus sur cette planète en léthargie.

 

Il y a une certaine beauté dans cette fascinante désolation de la rue Sainte-Catherine abandonnée sur des kilomètres, la Main inhabitée. Les plus gracieux immeubles comme les plus pures perspectives imposent leur majesté. La puissance du confinement de millions de personnes par solidarité sanitaire saute aussi aux yeux dans ces lieux publics volontairement privés de leur public.

La cruelle réalité ayant engendré ce monde soudainement déshumanisé reste pourtant imparable. Il y a surtout quelque chose de profondément tragique et de quasi postapocalyptique dans Montréal fermée, dépeuplée de force.

Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Le boulevard René-Lévesque, d’ordinaire achalandé, semblait endormi.

Les villes ont besoin de vilains pour avoir un sens. Sans habitants, les lieux construits par et pour les humains deviennent soudainement inutiles et angoissants, comme des ruines en sursis.

L’inquiétude et l’anxiété se lisaient dans tous les regards des gens attirés par la clinique sans rendez-vous de la place des Festivals où est offert un service de dépistage de la COVID-19. Une vingtaine de personnes, toutes masquées sans exception, ont refusé d’échanger quelques mots avant qu’une femme s’arrête quelques instants. Elle a expliqué ressentir des symptômes et être infirmière en clinique privée. Comme tous les autres en ligne, elle portait un masque.

L’atmosphère était tout autre plus à l’ouest, dans Westmount, où une bande de cinq amis profitaient des rues piétonnisées par le virus pour s’exercer au rouli-roulant. Trois d’entre eux ont perdu leurs jobs dans des restaurants maintenant fermés. Tout près, des rubans jaunes interdisaient l’accès à l’aire de jeux du grand parc municipal où ne s’activaient que quelques joggeurs ou promeneurs de chiens.

Les rares commerces encore ouverts recevaient les clients au compte-gouttes mercredi matin. La boulangerie Guillaume du boulevard Saint-Laurent demeure ouverte, mais avec la moitié des boulangers en moins (8 au lieu de 15).

Tout autour, à l’heure de pointe, les rues inoccupées et les commerces fermés donnaient un air de 25 décembre à ce 25 mars. Tous les autobus croisés roulaient sans passagers entre des rangées de voitures stationnées, immobiles. L’auto est une machine qui a encore besoin d’un humain pour se déplacer.

Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Un homme juché sur la balustrade d’un belvédère du mont Royal a pris le temps, mercredi, de contempler la ville dépouillée de sa frénésie habituelle.

Après trois heures d’errance mercredi midi, il a fallu grimper jusqu’en haut du mont Royal pour trouver le seul endroit un tant soit peu peuplé de semblables. Les badauds montent jusqu’au belvédère pour prendre l’air et pour contempler la ville endormie en plein jour, comme le rat Wow de Lucie.