Naître d’une crise, en gérer une autre

André Lavoie Collaboration spéciale
Jusqu’à il y a peu de temps, le télétravail en faisait rêver plusieurs, mais il se pratique maintenant dans un tout autre contexte.
Photo: iStock Jusqu’à il y a peu de temps, le télétravail en faisait rêver plusieurs, mais il se pratique maintenant dans un tout autre contexte.

Ce texte fait partie du cahier spécial La parole aux syndicats

Le Fonds de solidarité FTQ avait terminé l’année 2019 sur une note plutôt optimiste, lui qui revendiquait un actif net de 16,7 milliards, des profits de 840 millions en six mois,voyant la valeur de son action doubler, de 23,51 $ à 46,20 $, au grand bonheur de ses 700 000 actionnaires.

Tous ces chiffres semblent à la fois lointains et idylliques pour les dirigeants du Fonds, eux aussi frappés de plein fouet par les multiples remous provoqués par la pandémie mondiale de COVID-19. Il s’agit en fait d’une autre situation de crise (hors du commun, toujours imprévisible) pour une organisation née en juin 1983 grâce à la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec, qui répondait déjà à une urgence,économique celle-là, alors que les taux d’intérêt montaient en flèche, tout comme le chômage, à 14 %.

Les événements récents demandent un nouvel effort de mobilisation, et d’abord une transformation complète dans la façon de fonctionner. Ce fut l’un des tout premiers défis à relever pour l’équipe de la haute direction, reconnaît Mario Tremblay, vice-président aux affaires publiques et corporatives du Fonds. Jour après jour, « mes collègues et moi-même ne cessons de nous répéter qu’il y a le mot “solidarité” dans notre nom », affirme celui qui pratique la distanciation sociale et le télétravail « tout en étant psychologiquement et intellectuellement soudé » avec tous ses collègues.

Le télétravail : attention aux mirages

Le redéploiement des employés du Fonds, qui compte près de 750 personnes réparties entre le siège social à Montréal et les bureaux régionaux situés aux quatre coins du Québec, s’est effectué, on s’en doute, à la vitesse grand V. « Le tiers de nos employés pouvait déjà faire du télétravail, précise Mario Tremblay. Mais au moment où l’on se parle, c’est près de 90 % de notre personnel qui travaille à la maison, et au moment où cet article sera publié, on devrait atteindre 100 %. Et tout cela s’organise dans un contexte où il faut aussi tenir compte de la cybersécurité. Nous avions accompli énormément de travail en ce sens au cours des deux dernières années. Un travail qui s’est avéré très rentable. »

Pour le Fonds de solidarité FTQ, cette logistique n’est qu’un aspect de cette vaste réorganisation. Pour le vice-président, « quand la vie n’est pas optimale, le travail n’est pas optimal, et un être humain n’est pas si différent au travail qu’ailleurs ». Jusqu’à il y a peu de temps, le télétravail en faisait rêver plusieurs, mais il se pratique maintenant dans un tout autre contexte. « Nous vivons un grand bouleversement économique et social, le quotidien est perturbé, ce qui signifie qu’il faut travailler alors que les enfants sont à la maison, n’ont pas d’école, que le conjoint est présent et que les inquiétudes sont nombreuses pour les parents, et les grands-parents. » De la période d’adaptation, tous espèrent en arriver à une phase de normalisation…du moins temporaire. Un souhait partagé par des millions de travailleurs en ce moment.

Au service, et au secours, des entreprises

La raison d’être du Fonds de solidarité FTQ n’a pas changé depuis ses débuts : offrir du financement aux compagnies québécoises, surtout aux PME, sous forme de prêts et de capital-actions. Il fallait donc rassurer, et vite, les 3100 entreprises soutenues par le Fonds, toutes au cœur de la tempête. D’où l’annonce, le19 mars dernier, d’un report de six mois des paiements reliés aux prêts, capital et intérêt compris, petite bouffée d’oxygène.

La seule bonne décision à prendre dans les circonstances, affirme Mario Tremblay. « Nos conseillers se sont empressés de les contacter, et l’idée du moratoire s’est vite imposée lors des échanges. Il ne faut pas oublier que plusieurs d’entre elles avaient déjà beaucoup souffert de la crise ferroviaire cet hiver : nous sommes peut-être en train d’oublier ce que l’on a vécu il y a trois mois, mais on l’a quand même vécu. »

Lors de notre entretien téléphonique — distanciation sociale oblige —, la compagnie Air Transat, soutenue par le Fonds depuis 1990, annonçait d’ailleurs près de 3600 mises à pied, quelques heures avant l’annonce du Groupe Capitales Médias, également associé au Fonds, forcé d’abandonner en semaine ses éditions imprimées jusqu’à nouvel ordre. Les six journaux du Groupe doivent aussi mettre temporairement sur la touche près de 143 employés, sur un total de 350…

Au milieu de la tempête, MarioTremblay affirme qu’il faut commencer à songer à « l’après », même si le présent est déjà très difficile pour les travailleurs, autant pour ceux qui restent en poste que tous les autres sur le carreau du jour au lendemain. « Comment reconstruire, de quelle façon, et qu’est-ce qu’il faut améliorer, s’interroge le vice-président. Le Fonds a toujours été là en temps de crise, comme lors de celle de 2008-2009, et il va falloir très rapidement se remettre dans ce mode-là. »

Pour y parvenir, le Fonds peut compter sur ses responsables locaux affiliés aux syndicats des entreprises, des sentinelles qui agissent comme relais avec les actionnaires-épargnants. Ces jours-ci, ils sont tous au milieu d’une grave crise, « à l’écoute de collègues qui viennent tout juste de perdre leur emploi ». « À peu près 500 000 personnes ont fait unedemande d’assurance-emploi la semaine dernière. Personne n’aurait pu imaginer cela il y a moins d’un mois », se désole Mario Tremblay.

Alors que les créneaux porteurs du Fonds de solidarité FTQ se concentraient principalement sur l’industrie forestière, l’agro-alimentation, les biotechnologies et l’industrie aéronautique, l’organisation n’aura pas le choix d’être attentive aux besoins de ces secteurs, mais aussi de tenir compte des modifications profondes que la pandémie mondiale de COVID-19 va laisser dans l’écosystème socio-économique québécois.

La tâche s’annonce colossale, mais depuis une semaine, Mario Tremblay répète inlassablement à ses collègues l’une des célèbres citations de l’ancien premier ministre britannique Winston Churchill : « Agissez comme s’il était impossible d’échouer. »