Baisse des signalements à la DPJ: une illusion?

Plusieurs DPJ de la province confirment avoir noté une baisse des signalements depuis l’annonce de la fermeture des services de garde et des écoles.
Photo: Getty Images / iStockphoto Plusieurs DPJ de la province confirment avoir noté une baisse des signalements depuis l’annonce de la fermeture des services de garde et des écoles.

Sans garderie, ni école, ni loisirs, des milliers d’enfants se retrouvent exposés plus que jamais à de la maltraitance en raison du confinement requis pour limiter la propagation de la COVID-19. Déjà, une baisse du nombre de signalements est observée par la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) depuis le début de la pandémie.

« Les filets de protection sociale ont disparu. Toutes les interactions que ces enfants-là ont normalement avec les gens sont rendues impossibles », mentionne Andrée Poirier, présidente du syndicat qui représente les intervenants sociaux de la DPJ, l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS).

Sans pouvoir tout de suite la chiffrer, plusieurs DPJ de la province confirment avoir noté une baisse des signalements depuis l’annonce de la fermeture des services de garde et des écoles, le 13 mars dernier.

C’est qu’en temps « normal », plusieurs cas de négligence, de mauvais traitements psychologiques et d’abus physiques sont rapportés par le milieu scolaire et les employés d’organismes qui travaillent avec des enfants.

« Il y a toute une série de petits signes, par exemple des ecchymoses, des marques sur la peau, qui sont détectés par le personnel des services de garde ou les directions scolaires et qui constituent un drapeau rouge pour investiguer », note la Dre Anne-Claude Bernard-Bonnin, présidente sortante de l’Association des médecins en protection de l’enfance.

En 2018-2019, 105 644 signalements ont été traités par la DPJ. De ce nombre, 20 % provenaient du milieu scolaire et 34 %, de différents organismes.

Moins de répit

La majorité des facteurs de risque de la maltraitance peuvent s’exacerber dans le contexte de pandémie et de confinement auquel sont actuellement exposées les familles québécoises, souligne l’Observatoire des tout-petits.

« En étant isolées des autres, certaines personnes peuvent devenir plus anxieuses ou inquiètes. Le caractère anxiogène de la situation que nous vivons actuellement peut exacerber la vulnérabilité des parents qui souffrent de problèmes de santé mentale », explique Fannie Dagenais, directrice de l’Observatoire.

Les conséquences de l’isolement social requis par la pandémie peuvent être graves pour les jeunes au sein de familles déjà vulnérables, prévient Camil Bouchard, l’auteur d’Un Québec fou de ses enfants, un rapport qui a fait date.

« Je pense aux enfants dont les parents se sentent incompétents, dépassés par l’exigence que représente la présence d’enfants 24 heures sur 24, qui sont sous-scolarisés ou déjà marginalisés, dont le niveau de patience et d’endurance est mal foutu au point de départ, qui sont dépressifs ou totalement inexpérimentés, qui ont des problèmes de dépendance, qui passent de la précarité financière au manque aigü de ressources financières », mentionne-t-il.

Le caractère anxiogène de la situation que nous vivons actuellement peut exacerber la vulnérabilité des parents qui souffrent de problèmes de santé mentale

 

Si les effets sur les taux de signalement des enfants à la DPJ risquent dans l’immédiat d’apparaître au plus bas le temps de la pandémie, ils risquent après coup de les faire exploser à une hauteur jamais atteinte jusqu’ici, pense M. Bouchard.

« Le fait pour les enfants de ces familles d’aller à l’école ou en services de garde les protège ordinairement d’un environnement déficient ou toxique : ils en sont extirpés pour au moins 30 heures par semaine et leurs parents ont un répit. Si on ne fait rien spécifiquement pour ces familles, j’ai bien peur que le nombre de signalements explose considérablement à la DPJ », prévient M. Bouchard.

Le cabinet du ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, est conscient du défi qu’entraîne la pandémie pour assurer la protection adéquate des enfants. S’il reconnaît que le nombre de signalements chute, le cabinet estime qu’« il ne faut surtout pas s’alarmer ».

« Il est vrai qu’avec la fermeture des écoles, qui sont les principaux acteurs à faire des signalements avec les médecins et la police, le nombre peut diminuer. Cependant, il faut mentionner qu’il se produit le même phénomène lors de la période estivale », souligne l’attachée de presse du ministre Carmant, Camille Lambert-Chan.

Le cabinet encourage la collaboration de l’entourage des jeunes en ces temps plus difficiles. « En lieu et place des écoles, nous demandons à la population de demeurer vigilante et de le signaler si [elle est témoin] de situations préoccupantes », déclare Mme Lambert-Chan.